Frames A clinical factory interior lit by harsh fluorescent lights where human workers are physically connected to their workstations through cables and restraints They sit with perfect posture, their hands performing precise as s-painted-a

Au tapis

Avant de commencer, j’enduis mes précieuses mains d’une crème lubrifiante, vaguement jaunâtre, à l’odeur désagréable. C’est une opération longue et fastidieuse, mais qui compte comme temps de travail depuis la dernière négociation syndicale, alors je ne la néglige pas. Je masse avec soin chaque articulation jusqu’à ce qu’elle soit aussi souple que de la silicone, bouge les doigts devant les capteurs de mouvement, à l’affût du moindre craquement. Autour de moi, les autres font pareil, un ballet de marionnettes bien réglé qui respire en rythme, lentement et profondément. Après tout, nous sommes les rouages essentiels de cette unité de production, comme nous le rappelle chaque lundi l’intelligence de haut niveau qui gère l’usine.

Mes étirements durent exactement quatre minutes. Quand je m’assois enfin à mon poste, fesses nues, l’odeur de la sueur humaine commence à se mêler à celle de la graisse de machine. Les sangles de fixation enserrent avec douceur mon torse, mes cuisses et mes mollets. L’unité de contact vient s’enficher dans la prise de ma nuque ; c’est désagréable, mais vite oublié. À partir de cet instant, le reste de mon corps ne m’appartient plus. Les ventouses et le cathéter se sont mis en place, mais je ne les sens pas. C’est aussi bien.

« Nous sommes prêts ! »

Le brouhaha des voix s’étire tout le long du tapis roulant, jusqu’à l’extrémité du bâtiment. Un flash de lumière rouge, puis orange, puis verte. La journée de travail commence.

Les premières secondes sont consacrées au bref film de motivation, le temps que le tapis roulant se mette en marche. Je ne peux pas détourner la tête ni fermer les yeux, mais je peux penser à autre chose. Pendant que la voix lénifiante me murmure des consignes et des encouragements à l’oreille, je me dis comme chaque fois qu’elle sonne exactement comme le copilote artificiel de la voiture de mon père, quand j’étais petit. À l’époque où c’était un humain qui conduisait.

Mes paupières clignotent follement, avant de se stabiliser. Mon crâne pivote lentement, jusqu’à ce que mon champ de vision couvre l’intégralité de ma zone de travail. Puis mes mains se mettent en place, doigts écartés à la bonne distance. Les reliefs de mes paumes ont presque disparu sous l’effet de l’usure, malgré la crème, mais je peux encore distinguer le sillon de ma ligne de vie, aux extrémités effacées.

Les premières pièces arrivent sur le tapis. Mes doigts piochent adroitement deux connecteurs minuscules qu’ils assemblent d’un geste sûr, avant de les reposer. C’est toute la beauté de la chose : aucune machine articulée ne possède ce degré de précision, cette qualité de force et de douceur qui me permet d’enficher des éléments aussi minuscules et fragiles sans les briser. L’organisation complexe de mes muscles, les différents cycles de feedback mis en place par mes nerfs pour gérer la pression de mes phalanges, sont sans équivalent dans la nature. Pour ce qui est du travail à la chaîne, les humains sont au sommet de la création.

Je peux assembler deux cent vingt-huit paires de connecteurs par heure, huit heures par jour, quatre jours et demi par semaine. Et mes doigts peuvent repérer une pièce défectueuse rien qu’au poids. Mais mes yeux l’auront détectée avant.

« Gardez le rythme, les rouages ! »

Je sais que la voix nous taquine. Cela a été clairement établi lors de mon dernier entretien avec l’androïde spécialisé des Ressources humaines. En plus, nous sommes une unité pilote, à la pointe du progrès. Le pool d’intelligences artificielles qui gère la ligne de production à laquelle j’appartiens a récemment déposé un brevet qui a permis de réorganiser notre unité. J’en tire une fierté diffuse, même si je ne suis pas sûr de comprendre de quoi il s’agit. Mais notre rendement a augmenté de près de deux pour cent et mes mains sont un peu moins gonflées quand je rentre chez moi après ma journée de travail. Je n’ai plus besoin de les plonger dans l’eau glacée pendant une heure. Vingt minutes suffisent.

Je laisse mes pensées vagabonder pendant que mes doigts prélèvent, enfichent et reposent. En théorie, je pourrais bavarder. Échanger des nouvelles avec mon voisin d’en face, dont je connais le visage par cœur. Mais je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai entendu en provenance des chaînes d’information. Je suppose que nous sommes abonnés aux mêmes.

C’est bien d’être informé en permanence. Ça nous évite de réfléchir.

Au-dessus du tapis, une série de senseurs étudie ce que je fais. Comment je le fais. Infrarouge, caméra ultrarapide à décomposition de mouvements, analyseurs multifréquences. C’est peine perdue. Je suis inimitable, parce que je suis le résultat de millions d’années d’évolution, qui m’ont conduit ici, à cette place. Les IA ne sont que des enfants à côté de nous.

« Accélération dans trois… deux… un… »

Avec un ronronnement satisfait, le tapis atteint sa vitesse de croisière. Les connecteurs sont un peu plus proches les uns des autres et chacun de mes mouvements doit être optimisé pour suivre la nouvelle cadence. Je n’en suis pas sûr, mais j’ai l’impression que je souris. C’est le moment que je préfère : sous l’effet de la routine apaisante des gestes mille fois répétés, des cliquetis réguliers du tapis roulant qui apporte les pièces à assembler, ma vie acquiert du sens. Je ne suis plus seulement nécessaire, je deviens créateur de complexité. Quand je tourne légèrement la tête vers les autres, autant que le collier me le permet, je lis sur leur visage la même épiphanie, dans leurs mâchoires crispées, leurs yeux fixes. Le ballet de mes précieux doigts n’est plus répétitif. C’est une forme d’art subtil qui réécrit et transcende le monde, tout en assemblant des composants électroniques à la fonction peu claire, mais indispensables. Comme moi, comme l’unité de production que je sers, comme la voix inhumaine qui murmure des encouragements dans mon crâne à travers les oreillettes du fauteuil.

Mon voisin de droite, au poste suivant, sifflote une mélodie monotone sur deux notes. Ses poignets sont un peu rouillés, il n’est pas toujours dans le rythme, même s’il n’y a rien de vraiment grave à lui reprocher. Les humains sont imparfaits, on doit en prendre son parti, même si…

« Attention ! »

Pendant que je le regardais du coin de l’œil, il a laissé tomber le bloc que je venais d’assembler. Celui-ci a rebondi sur la bande de transport et s’est glissé dans les interstices du mécanisme. J’ai essayé de le rattraper, mais l’articulation de mon bras n’est pas conçue pour ça.

Un bruit d’écrasement retentit. J’ai à peine le temps d’énoncer à haute voix le code d’arrêt. Le tapis se soulève par vagues, bouleversant l’alignement parfait des composants. C’est un lent tsunami qui se propage le long de la chaîne, en détruisant notre travail de la journée. Les pignons d’entraînement se plaignent avec un bruit strident, saccadé, comme les cris de colère d’un enfant capricieux. J’en ressens les effets jusque dans mes entrailles.

Mes yeux s’emplissent de larmes. Malgré mon impuissance, je cherche désespérément quelque chose à faire, en vain. Heureusement, l’incident n’a pas échappé aux caméras qui nous monitorent. Le tapis ralentit et s’immobilise avec un grincement déchirant, pendant que l’alarme retentit.

Les mains de mon voisin continuent de trembler.

Les unités robotiques spécialisées se sont rassemblées près de moi. Elles sont fascinantes à observer : précises, rassurantes. Multitâches. Je me dis parfois que j’aimerais être comme elles, capable de bouger d’un coin de l’usine à l’autre, de m’adapter à chaque problème pour pouvoir le résoudre. Mais on doit se concentrer sur ce qu’on fait le mieux, comme nos entretiens hiérarchiques le soulignent à chaque fois.

Avec douceur, les robots débranchent mon voisin, déconnectent tout ce qui le relie à son poste, et l’évacuent sur une civière le temps qu’il retrouve l’usage de son corps. Derrière eux, une humaine de remplacement attend de prendre sa place. Je ne la connais pas, elle est jeune. Sa fiche de contrôle dépasse de sa nuque, c’est un nouveau modèle, plus facile à brancher. Elle me lance un regard nerveux. J’essaie de lui sourire, mais mes muscles faciaux sont un peu rouillés.

Des androïdes spécialisés se chargent de réaligner les composants sur la bande de roulement. Mes doigts serrent toujours les deux éléments à enficher qu’ils ont ramassés avant l’incident. A priori, le mécanisme du tapis est toujours opérationnel, ce ne sera donc pas référencé comme accident du travail. Juste un dysfonctionnement. Le genre qui diminue notre prime mensuelle, mais qui ne l’annule pas.

Je crois que j’ai réussi à sourire, tout compte fait. En tout cas, ma voisine n’a aucun mal à trouver la cadence. Le tapis retrouve peu à peu sa vitesse maximale. L’incident nous a fait perdre onze minutes vingt d’efficacité, que l’on peut récupérer d’ici ce soir à condition d’accélérer le défilement de deux pour cent durant le reste de la journée. Et de réduire les pauses. L’un après l’autre, nous approuvons la modification en clignant des yeux trois fois. Les commandes vocales sont réservées aux urgences, même si nous avons le droit de bavarder six minutes par heure. J’aimerais déclarer à haute voix que je n’y suis pour rien, mais le système doit déjà le savoir.

Juste avant la pause suivante, le délégué vient nous voir pour s’assurer que tout est conforme aux procédures. Il affronte nos yeux incapables de ciller sur commande. Pendant le bref moment où nous ne voyons plus, nos mains ralentissent, nos gestes sont imprécis. Le rendement baisse. De peu, je suppose, mais l’efficacité d’une ligne de production comme la nôtre doit demeurer constante. Le chaos n’est jamais loin. L’ordre réclame des sacrifices.

« Tu as bien réagi », me murmure-t-il à l’oreille et je me détends, pendant qu’il répète la même phrase à mes voisins. Lui aussi connaît son boulot.

Le reste de la journée s’écoule comme un rêve parfaitement programmé. Mais ce soir, j’aurai quelque chose à raconter à ma compagne du moment.

Avant de quitter mon poste, je profite du fait que mes mains sont encore insensibles pour changer le tampon souillé de mon bloc sanitaire. Ainsi, celui ou celle qui me succédera en trois-huit sera immédiatement opérationnel. C’est à des détails comme celui-là qu’on reconnaît un employé d’élite. Aucune machine n’est capable de ce genre d’attention. Je jette un coup d’œil autour de moi. Chaque chose a repris sa place, je peux en faire autant.

Quand je rentre chez moi, il est plus tard que d’habitude. L’accident de ce matin a déréglé toute la chaîne logistique qui nous redistribue vers nos habitations. Cela n’a pas d’importance, ce ne sont que quelques minutes perdues au milieu du trafic de la ville, qui est loin d’avoir l’efficacité de notre unité de production. Mais cela viendra. Nous sommes dans une dynamique de progrès, comme le soulignent les annonces du journal télévisé.

Ma compagne est dans sa chambre fermée à clé. Le ronronnement discret de son vibromasseur est facilement reconnaissable quand je passe devant sa porte. Elle ne devrait pas tarder à me rejoindre, avant de prendre son service de nuit et d’effectuer des calculs de haute précision dans ses rêves. L’intelligence artificielle de son sex-toy sait comment la satisfaire rapidement.

C’est pareil pour le mien. 

Je dois attendre qu’elle ait fini. Nous partageons le même bloc d’alimentation, un cadeau de mon entreprise. Après tout, c’est moi qui les assemble. C’est quelque chose qui nous réunit : la même source de courant, la même fierté du travail bien fait. 

Nous sommes humains.