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Avec tous ces nouveaux départs que nous nous targuons de prendre depuis des générations, avions-nous vraiment un besoin impérieux de conserver, entre mille autres choses, les chandeliers ?
Les boiseries, le quatuor à cordes qui joue dans un angle et le buffet forment une sorte de cauchemar conceptuel à leur manière. Mais le tableau est bien trop tamisé, trop intellectuel, pour parvenir à saisir le délicieux frisson de la mortalité. Ce regard – puisque c’est tout ce que je suis – ne concerne que moi et ma hantise bien personnelle de ce genre de pince-fesses. Je lis bien, pourtant, une angoisse existentielle dans ces usages rescapés du vieux berceau bleu de l’humanité : oui ! hurlent en silence les tenues de soirée surmontées de visages ayant sombré tout au fond de l’uncanny valley. Nous demeurons humains !
Ah, qu’importe. Sujal me répliquerait qu’on n’arriverait jamais à vendre un produit basé sur une idée aussi cérébrale, et il aurait bien raison.
Taka, arrivé juste à l’heure, déambule dans les salons de la présidence. Par ses yeux, je vois glisser les îlots d’invités qui s’agglomèrent et se délitent. Il sourit, glisse des compliments creux, pose des questions avec le juste mélange de superficialité et de prévenance. Il n’a même pas besoin de nous pour ça : il est parfait. Le salopard.
Cependant, le ballet des invités est déjà beaucoup trop fluide. Trop réglé. Les grappes se font et se défont avec l’inéluctabilité naturelle des mécaniques orbitales. Les conversations bondissent à la vitesse des sous-entendus et de l’implicite. C’est cette hypocrisie que je déteste : tout le monde se retrouve en présentiel à jouer au bon petit humain en perpétuant des idées surannées de l’apparat, mais les enjeux politiques et commerciaux sont évidemment beaucoup trop vastes pour se limiter à un seul esprit. Seule une colocation d’imbéciles se priverait de la puissance de son comité expert pour négocier ententes et alliances. Presque tous les invités sont des monos connus, même une partie du personnel est corps-worker ; dans ce décorum, les quelques loisibles de chair et de sang, qui nous servent des petits fours spécialement équilibrés pour nos corps artificiels, ont l’air d’une espèce en voie de disparition. Quoique, hors des murs de la présidence, c’est nous qui formons la caste toujours plus inaccessible. Entre terreur et stupéfaction, ces gens en costume de location semblent se demander comment ils ont pu décrocher un emploi aussi basique, habituellement réservé à des drones, voire à des expulsés. Mais l’explication est simple : ils serviront de faire-valoir pour les holos de réélection de Mai-Linn Chow.
Après avoir remonté un couloir en échangeant des platitudes avec la ministre des Transports, Taka finit sa coupe de champagne près d’un ficus en plastique. Le pétillement et le nectar stimulent par procuration le réseau sensoriel de mon olfaction. Puis, à l’intention de Sujal et moi, il pense :
« Vous êtes prêts, les enfants ? »
Les enfants : c’est sa formule. Une révulsion atavique traverse la mémoire d’un corps dont je ne dispose plus. À ton avis, vieux modèle, avons-nous autre part où aller que dans ta tête ? Prête-nous donc un peu l’usage de tes pieds, pour voir. Mais ça ne fait pas partie des termes du contrat d’un spectateur partageant le corps d’un mono, et cela, nous le savions en signant, seize ans plus tôt.
Évidemment, je pense en retour, comme un bon petit soldat :
« Oui, monsieur. »
J’aimerais toujours qu’un signe avant-coureur me prépare à la bascule vers le comité expert. Hélas, c’est lui qui –
– décidons, et nous ne pouvons refuser. Mais pourquoi le ferions-nous ? Ainsi associés, nos facultés éclosent comme des fleurs en serre. Autour de nous, notre intellect décuplé déchiffre les expressions, les non-dits, les langages corporels à la manière d’une nouvelle couleur du spectre. Les intentions des convives sont évidentes à leur seule trajectoire. De nouveaux langages se mêlent en nous pour former un alliage unique. À l’expérience séculaire de Takahama-san se greffe celle du VP design Asdrian Desmut et du VP marketing Sujal Raw.
Dans un salon annexe, la présidente de Mars socialise avec un cercle d’influenceurs, échangeant des rires précisément calibrés à des plaisanteries formulées à demi-mot. Nous identifions aussitôt ce moment comme une accalmie, tout comme son entourage, qui se dissout gracieusement à notre approche en murmures chaleureux. Dans ces cercles, tout le monde sait reconnaître le CEO de Quantma. Quant à elle, petite et trapue, les cheveux courts, Mai-Linn Chow s’est toujours donné une image hybride de cheffe d’entreprise et de mère de famille visant séduire autant l’électorat corps-worker que loisible. Inévitablement, comme elle est mono, elle a beaucoup plus de succès avec les premiers.
Le sourire qu’elle nous adresse est entendu. Un hochement de tête suffit pour que nous sortions sur la terrasse, dominant le quadrillage des rues illuminées du dôme Hestia. Les chants artificiels des véhicules autonomes emplissent la nuit martienne ; une voix en nous aimerait lever les yeux pour voir si des étoiles apparaissent, mais c’est hors de question. Le temps du comex est précieux, et nous n’avons pas que la présidente à travailler ce soir.
« Takahama-san, si vous souhaitez à nouveau me parler de réhabilitation des expulsés, vous perdez votre temps. »
Si elle l’évoque de manière aussi frontale alors que nous avons tous basculé en comité expert, c’est justement qu’elle est ouverte à en rediscuter. Plus encore, elles devinent assurément que nous l’avons compris.
« L’échéance approche à grands pas », répondons-nous en acceptant de bonne grâce la danse oratoire. Façades d’humanité conventionnelle. « Un chantier social d’une telle envergure ne pourrait que séduire l’électorat progressiste. Les loisibles ne se sont jamais vraiment sentis concernés par les affaires des corps-workers, mais plus l’engorgement du système bloque leur possible ascension vers l’immortalité artificielle, plus cela risque de changer. Et rapidement.
— Et ainsi, vous vous voulez encore me faire croire qu’une telle loi ne ferait que servir mon intérêt. Mais vous rendez-vous compte du coût purement astronomique de ce chantier ? La force de travail générée par les colocations d’expulsés paye à peine l’entretien des corps artificiels que leur fournit par l’administration pénitentiaire. Sauf que la société doit bien faire quelque chose d’eux. Vos positions progressistes subjuguent peut-être votre user base et dorent le blason de Quantma, Takahama-san, mais ne me jouez pas cet air de flûte : vous emballez un marché juteux dans de l’excellent marketing. Alors, oui, l’ascenseur social est bloqué, ce qui signifie que le marché de la transplantation de persona est en chute libre. Mais admettez-le : vous voyez surtout dans la réhabilitation des expulsés une façon de relancer ce secteur – subventionnée par l’État, en prime. Parce qu’évidemment, vous comptez me cajoler pour m’arracher un contrat d’exclusivité, n’est-ce pas ? »
Nous nous autorisons un haussement de sourcil grisonnant en nous accoudant au balcon.
« C’est que nous sommes très loin d’avoir jamais poussé cette conversation à ce point, madame la présidente.
— Convainquez-nous. »
L’immortalité synthétique n’a pas débarrassé les élus de leur plus triste trait de caractère : la pensée court-termiste. Les derniers sondages internes doivent avoir mis son comité expert aux abois pour qu’elle aille droit au but. Mais cela ne signifie pas que c’est gagné. Nous ne sommes certainement pas sa seule planche de salut ce soir.
Mains croisées sur la rambarde, nous laissons notre regard s’égarer sur la nuit dhestiane, puis nous nous appuyons en nous sur le pragmatisme de Sujal Raw.
« Pourquoi vous est-il si difficile de croire à la sincérité de mon humanisme ? Il n’est pas incompatible avec les intérêts industriels. L’accession de plus en plus difficile au corps-working fait avant tout souffrir les loisibles, mais la raréfaction des emplois permettant de financer une transplantation de persona – et d’acquérir l’expérience de rester par la suite un membre productif d’une colocation – ralentit l’économie entière. » Nous lui glissons un regard. « Vous jouez franc jeu avez nous, madame la présidente, alors laissez-nous être candides à notre tour. À l’origine, ce projet de loi nous a été soufflé par l’un de nos spectateurs. Il ne s’est jamais caché à nous d’un intérêt très personnel à le voir promulgué ; eh bien, ce soir, je me présente à vous dans un esprit d’ouverture similaire. Oui, ma compagnie a beaucoup à y gagner, mais c’est une bonne mesure, et vous le savez. Subventionner la réintégration d’expulsés au sein de colocations de corps-working libérera pour les loisibles les emplois que les premiers ne cessent d’accaparer en toujours plus grand nombre. Car comme vous le dites, madame la présidente, les expulsés n’ont aucune voie de sortie. Le peu que génère leur force de travail finance à peine de quoi payer l’entretien de leurs corps artificiels. Ce n’est pas tant une exclusivité avec l’État que nous cherchons, que rouvrir le marché de la transplantation de persona pour toutes celles et ceux qui veulent y accéder.
— Un marché incroyablement lucratif, note-t-elle.
— Je ne m’en suis jamais défendu. Mais veuillez remarquer que cela ne bénéficiera pas qu’à Quantma. Nos concurrents aussi en profiteront, et cela rejaillira sur la santé de Mars tout entière.
— Qu’est-ce qui a changé ? »
Là, réagissant à l’unisson, nous ne pouvons nous empêcher de lui adresser un coup d’œil surpris. Soit elle est mieux renseignée qu’elle ne le laisse paraître, soit elles ont décelé chez nous une assurance laissant deviner que nous détenions un nouvel atout. Entamons un autre pas de danse : approche-toi de moi et je recule.
« Même si l’informatique quantique a ouvert à une partie de l’humanité les portes de la jeunesse éternelle, le temps continue de défiler à la même vitesse pour tout le monde, madame la présidente. Et cela signifie qu’il continue à ne pas revêtir la même signification pour chacun. Pour vous, par exemple, je devine que chaque jour est précieux. Peut-être même qu’en ce moment, vous les vivez avec la même intensité qu’un loisible incapable d’accéder au corps-working : conscient qu’ils sont comptés, irrémédiablement. »
Les rides artificielles de Mai-Linn Chow se plissent sous l’effet d’un tic, révélant un désaccord momentané de son comex. Puis elle reprend avec une réticence manifeste, mais qui ne peut relever que du calcul :
« Vous ne suggérez tout de même pas qu’en perdant la présidence, je risquerais l’expulsion ? »
Nous rions avec légèreté et chaleur, nous appuyant pour cela sur le talent politique de Takahama-san.
« Allons – ne serait-ce que pour vous forcer à partager votre agentivité avec vos propres spectateurs, il faudrait un coup assurément beaucoup plus dur ! Alors nous ne saurions même imaginer les circonstances qui pourraient vous amener à perdre ce corps. » Nous nous redressons de la rambarde en faisant mine de nous étirer, prenant un air philosophe. « Mais c’est bien toute l’essence du problème. Nul besoin d’un comex pour regarder en face ce calcul simple : si une partie de la population demeure éternellement jeune dans des corps de synthèse, et que la société doit encadrer les personas déviantes comme celles qui ne peuvent plus payer leur part d’entretien, alors à terme, les corps-workers expulsés occuperont tous les emplois les plus basiques. Sans compter que toute cette valeur perdue pourrait être réinjectée dans le revenu global universel – et je ne vois pas les loisibles désapprouver une telle mesure !
— La situation était mauvaise bien avant mon arrivée, Takahama-san. Et c’est pourquoi je vous demande pour quelle raison je dois m’en soucier maintenant, au lieu de léguer cette pétaudière à un éventuel successeur. Et c’est donc pour cela que je vous demande, encore une fois, ce qui a changé. »
À la première partie de sa question, nous nous retenons de répondre : par patriotisme. Pour la seconde, nous hochons la tête et partons sur les observations d’Asdrian Desmut.
« Aux plus hauts niveaux, la stratégie industrielle se confond avec la politique. Cette mesure deviendra inévitable pour éviter une explosion sociale, alors autant la prendre vous-même, au lieu de voir un éventuel successeur s’en arroger le bénéfice. Vous pourriez être la visionnaire qui aura rouvert la perspective du corps-working aux loisibles, ou bien la conservatrice attentiste qui n’aura su prendre les réformes courageuses au bon moment. Et cela, ni l’électorat, ni le parti ne vous le pardonneront. » Obéissant à une inspiration soudaine, nous ajoutons : « Nous évoquions à l’instant un coup dur. Là, ce pourrait en être un. »
Elle ne se décompose pas. On ne s’élève pas aussi haut sans avoir appris à convertir automatiquement les dangers en occasions.
« C’est donc que vous le certifiez. Sur quelle base ? »
Nous la fixons au fond de ses yeux de polymère.
« Quantma a dans ses cartons une véher accessible aux loisibles. »
Nous lui laissons un instant pour accuser le coup.
« Comment avez-vous fait ? murmure-t-elle d’une voix où perce un vertige impossible à dissimuler. Une authentique immersion dans la virtualité, qui couvre à la fois les sens et l’esprit, nécessite un encéphale artificiel. Les défis technologiques…
— Fut un temps où nous pensions qu’il était impossible de numériser une conscience parce que nous ignorions le fonctionnement du cerveau, madame la présidente. Sauf qu’il s’est avéré que le comprendre n’était pas nécessaire. La preuve, nous savons transplanter des personas dans des réseaux quantiques programmables à l’aide de scans destructifs depuis plus de vingt ans. Mais la recherche ne s’est pas arrêtée avec la mise au point du corps-working, madame la présidente. Mettre au point une interface biologique a toujours constitué l’objectif de long terme. Notre solution, que nous appelons Sirena, n’en est encore qu’à sa v1, mais elle est pleinement opérationnelle. Vous devinez la suite : industrialisation, commercialisation à grande échelle, puis itérations annuelles. Nos concurrents ne tarderont pas à reverse-engineerer notre produit, mais nous aurons été les premiers, comme toujours, et nous conserverons notre avance. Le marché ne fera que s’élargir ; dans quelques années, tous les loisibles auront accès à ce divertissement virtuel total que seuls les corps-workers pouvaient connaître jusqu’ici. Vous savez la vitesse à laquelle vont ces choses… »
Mai-Linn Chow fait quelques pas le long de la rambarde. Trois consciences pensent mieux qu’une seule mais, quand un choc émotionnel parvient à percer la carapace d’indifférence que confère l’âge, c’est un triple impact qu’il faut digérer.
« C’est une nouvelle providentielle que vous m’apportez, au contraire, répond-elle en gardant le dos tourné. Si les loisibles accèdent à la véher… Cela leur ouvre un divertissement de plus où investir leur revenu global universel, garantissant la paix sociale. Du pain, et des jeux.
— Sauf que le divertissement n’a de valeur que s’il est délibérément choisi, madame la présidente. Et ce choix repose sur l’existence d’une réelle alternative. Autrement, aussi confortable et splendide soit-elle, une prison dorée demeure une prison. » C’est notre tour d’être traversés d’un bref frisson, trahissant une désynchronisation du comex, vite dissipée. « Il est vrai que dans l’absolu, l’existence de Sirena et de ses inévitables concurrents ultérieurs pourrait maintenir le statu quo pendant une décennie de plus. Mais l’explosion n’en serait que plus violente.
— Et puisque nous ne sommes pas dans l’absolu ? » réplique-t-elle en se retournant vers nous, les bras croisés.
Nous lui sourions.
« Je suis venu vous voir la première parce que nous nous sommes toujours bien compris, madame la présidente. Mais oui, il y a d’immenses intérêts économiques en jeu. Si vous ne soutenez pas ce projet de réhabilitation des expulsés, il ne fait aucun doute que l’opposition loisible se ruera sur ce projet… avec l’appui de Quantma. »
Elle ne semble même pas étonnée ; elle a un bref rictus et acquiesce.
« Alors c’est ainsi que vous certifiez votre prospective. Par une prophétie autoréalisatrice.
— Madame la présidente, répliquons-nous avec chaleur, s’il y a quelqu’un sur la planète à savoir que rien n’interdit aux comités expert de concrétiser eux-mêmes leurs prospectives, c’est bien vous. »
Son regard se perd sur les faisceaux de lumière jaillissant vers les hexagones lointains du dôme et, contre toute attente, elle soupire.
« Mars aurait dû être un autre type de rêve, Takahama-san… Mais il faut croire qu’ici ou ailleurs, nous recréons toujours les mêmes modèles. Monos, corps-workers, loisibles, expulsés. Des différences, qui deviennent des hiérarchies, qui deviennent des castes, et un beau jour, nous nous réveillons avec des problèmes insolubles que nous nous sommes pourtant créés tout seuls. » Elle nous jette un regard en coin. « Quelles colocations de corps-working pourraient bien accepter des expulsés ? Et ne parlons même pas d’anciens criminels ; rien que perdre son emploi et se trouver incapable de payer sa part d’entretien, c’est porter la marque de l’échec… Qui voudrait partager son comex avec un raté ?
— C’est justement pour cela que l’État doit s’impliquer. Il faut changer les mentalités, madame la présidente. Je vous parle ici d’un vrai projet humaniste.
— Cela impliquera des contraintes extrêmement strictes de solvabilité et d’agentivité, déclare-t-elle.
— À l’évidence, répliquons-nous avec un sourire affable. Si vous le souhaitez, nous avons déjà pris la liberté d’étudier la question…
— À l’évidence », répète-t-elle, acerbe.
Comme souvent avec les politiques, ce n’était pas tant d’être convaincue dont elle avait besoin. Juste d’un solide argumentaire de vente.
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Le vide ténébreux de la tour se recourbe sur lui-même à la manière d’une descente en pont réalisée par un gymnaste – mais une descente douloureuse, torturée au-delà des règles de l’anatomie. Les sous-faces des paliers se tordent sur elles-mêmes, façon bande de Möbius, pour donner accès aux escaliers qu’elles sont censées soutenir. Partout, l’esprit ne peut assimiler que des perspectives locales ; la conception de l’espace s’effondre dès que l’on essaie de comprendre la géométrie des lieux. Ce qui est en haut est ce qui est en bas.
Je gravis un escalier infini de Penrose qui me ramène constamment à mon point de départ. Au fil de ma non-progression, les meurtrières laissent apparaître des étendues fuligineuses et tentaculaires, d’étranges déserts d’obsidienne stériles exprimant d’incommensurables éternités. Angles impossibles, murmures à la limite de l’audible. Des éclairs silencieux parsèment le vide d’ombres monstrueuses à peine aperçues ; c’est l’aspect qui fonctionne le mieux, mais je n’en suis pas très fier. N’importe quel tâcheron peut vous faire sursauter.
Je m’accoude à l’une des ouvertures en frottant machinalement la texture humide de la pierre noire. Elle suscite même un frisson le long de mon échine virtuelle. Oh, c’est très propre. Fort bien exécuté. Mais je dois me rendre à l’évidence : ça ne fonctionne pas. Un créateur peut seulement s’alimenter de ce qu’il est, et mes cauchemars à moi restent désespérément intellectuels. Parce qu’au fond, je n’ai pas vraiment peur. La mort n’est pour moi qu’une notion ; la terreur, un simple objet de curiosité. L’atavisme biologique que nous pourchassons en dit long sur notre espèce ; à présent que la véher nous a ouvert l’infinité de nos rêves, rien ne nous fascine autant que nos cauchemars. Il s’avère que la conviction d’être en vie passe par la possibilité de l’horreur.
« C’est… joli… » résonne une voix creuse et traînarde.
Je glousse, désabusé. Un sourire en coin étire la sensation de mes lèvres.
« Ouais. Pas vraiment l’effet visé, hein. » Je soupire. « Même quand j’essaie de faire sale, ça reste lisse. Un designer industriel conçoit des appareils, des interfaces, des fonctionnalités. Je parle le langage de l’efficacité, moi, pas du viscéral. »
L’espace d’un sursaut, j’ai envie de démanteler l’œuvre q-octet par q-octet, mais cela fait longtemps que je suis plus blasé que frustré. On peut être poète et dépourvu de talent mais, à tout prendre, c’est mieux ainsi. Il fallait bien que quelqu’un ait une tête dans la famille, et je préfère que ce soit moi.
Je pivote. Il est là, juché comme un vautour low-def sur un des paliers de l’escalier sans fin, et son aspect spectral s’intègre de façon étonnamment frappante au vide escherien de la tour. Même downclockée, sa présence plus terrible et vraie que le cauchemar suffit à transcender une œuvre. Mais peut-être le ressens-je ainsi parce que l’enjeu est très personnel.
Je descends / monte vers lui à pas lents afin de ne pas surcharger ses perceptions. Ses contours grossiers grésillent, et un frisson de révolte me traverse comme à chacune de nos visites : ils ont fait des économies jusqu’à ta connexion virtuelle, toi qui as été mono ! Il ne suffisait pas de t’entasser avec des crapules dans une enveloppe au rabais. Ils ont ralenti ton esprit sublime, comme un sabre de maître abandonné à rouiller dans l’eau.
Au moins, il ne se rend pas vraiment compte de son sort. Pas comme Sujal et moi, prisonniers dans la tête de Taka. Même si dans notre cas, nous étions volontaires. Ce salopard de CEO n’a même pas voulu regarder les étoiles, l’autre soir à la présidence ; mais forcément, même en comex, c’est lui qui garde les commandes de son corps. À vrai dire, je ne me fais pas tant l’effet d’un résident que d’un squatteur. Dans un vrai corps-working, je disposerais au moins de six à huit heures d’agentivité, même si la plupart seraient employées à travailler pour gagner mon entretien… Heureusement qu’un spectateur est payé une fortune. Je vais en avoir besoin.
« Nous avons disséminé nos personnalités… aux quatre vents du ciel… » ânonne Isacc. Ses yeux aliasés suivent les fantaisies spatiales de l’œuvre sans se concentrer sur moi.
« Nos paradis sont artificiels, je sais, complété-je. Il n’y a jamais que la réalité qui a su te satisfaire, et tu as toujours voulu nous réveiller. Mais tout va enfin changer. Mon long travail va porter ses fruits. Écoute-moi bien, Isacc. Quelqu’un va venir te voir très bientôt. Est-ce que tu te rappelles la réponse que tu dois donner ? »
Il fredonne en vacillant une mélodie sans suite, envoûtante et fragile, et son regard passe sur mon avatar comme si je faisais partie de l’installation. Son chantonnement se loge dans quelque part instinctive de ma conscience et je refoule la tentation de le mémoriser avant de l’oublier. Là, il y a plus pressant. Avec son cerveau ralenti, les minutes de nos visites autorisées par l’administration pénitentiaire sont précieuses.
« Isacc, insisté-je. Quand l’employé du gouvernement viendra te proposer ta réhabilitation, tu dois dire oui. Concentre-toi là-dessus. Retiens-le bien. Maintenant, répète-le-moi encore. Qu’est-ce que tu répondras ? »
Un éclair aléatoire révèle la déliquescence bouillonnante de ses voxels, telle une vermine grouillant sur sa peau, et son regard blanc me transperce avant que l’obscurité de mon œuvre n’avale de nouveau sa frappante apparence. Cela, il n’y est pour rien, c’est son foutu système carcéral qui glitche dans les grandes largeurs. Mai-Linn Chow n’avait pas tort : dépassé par les horizons d’évolution qu’il s’ouvre lui-même, l’animal en nous se replie sur l’approfondissement de motifs ancestraux familiers. Nous avons peut-être transcendé la mort, mais réinventé la pourriture. Seuls les génies transcendent les limites, et c’est ce qui les éloigne de nous.
« Isacc », répété-je.
Mon grand frère décrit un cercle lent avec son fantôme de visage, englobant mes médiocres efforts environnementaux. Un sourire rêveur écarte les lignes crépitantes de ses lèvres.
« Oui… » souffle-t-il, et je ne sais pas s’il approuve ce que je lui dis, ou bien seulement ce qu’il voit.
Quand l’immortalité coûte si cher que la plupart des corps-workers se partagent les heures d’agentivité pour travailler H24 et que la véher rend accessibles tous les rêves et tous les cauchemars, la plus grande considération que l’on peut témoigner à quelqu’un, c’est de lui consacrer du temps.
Alors c’est certainement pour ça qu’il nous fait attendre, Sujal et moi. Il va nous honorer d’un moment, mais pas avant de nous avoir fait patienter en échange. Un air discret de koto flotte dans la fraîcheur de midi. Une large baie ouverte donne sur l’étang arboré où paressent des carpes koï, fierté et passe-temps favori de Taka, fruits d’un labeur considérable. Il aurait pu les simuler directement selon ses goûts, comme il l’a fait de toute cette résidence, de sa décoration luxueuse et de sa verdure – car il n’existe évidemment rien de tel sur la vraie Mars. Mais il aime la sensation du travail manuel et l’aléatoire de la génétique, bien que tout cela soit entièrement virtuel. Difficile de ne pas voir dans ses mains robustes, massant les flancs de ses poissons dociles pour en extraire les œufs, un parallèle inconfortable avec notre situation de spectateurs, à Sujal et à moi, tandis que nous fécondons de notre expérience ses processus de pensée. Et peut-être sommes-nous tout aussi prisonniers dans les bassins de sa tête. C’est ce que nous allons voir.
La chemise immaculée de Sujal fait ressortir ses yeux noirs et sa peau brune. Le VP marketing est toujours habillé un peu plus classe que le VP design, c’est dans l’ordre des choses. Personnellement, je m’en tiens aux baskets - jean - T-shirt qui sert d’uniforme dans les sphères tech. Nous ne disons rien. Nous nous sommes déjà tout dit. Et puis je ne crois pas que Taka s’abstiendrait de surveiller notre conversation. C’est sa simulation, après tout.
« Si vous voulez bien me suivre… » annonce enfin une jeune fille en kimono de soie.
Nous nous levons. Le personnage nous conduit dans un dédale de couloirs et de vues variées sur l’eau glougloutante. Enfin, dans un grand salon ouvert rappelant le pont d’un bateau, Takahama-san nous reçoit.
« Les enfants ! » s’exclame-t-il avec chaleur et, avec l’expérience des années, je laisse encore glisser ma crispation. Il nous serre la main à tour de rôle. « Nous avons tous bien mérité de nous accorder un moment de répit. Venez. »
D’un geste, le CEO de Quantma embrasse les koï multicolores qui tournent en rond, désignant probablement l’honneur qu’elles nous font de leur présence, puis il nous tend les flûtes qui pétillent sur la table basse. En véher, il apparaît toujours comme un petit homme ridé aux lèvres suspendues à mi-chemin d’un sourire benoît – un bonze en costume sable. C’est l’apparence qu’il avait au moment de sa numérisation : la conserver est un usage fréquent chez les corps-workers de première génération, à qui leur fortune a permis de devenir monos depuis.
« La promulgation définitive n’est plus qu’une question de semaines, déclare-t-il. À vrai dire, je suis même surpris du manque d’opposition des milieux ultraconservateurs, mais il faut croire que les garanties inscrites dans la loi Chow arrivent même à les satisfaire. Entre cela et Sirena, la position de Quantma est assurée pour vingt ans de plus. Félicitations à nous trois. »
Nous trinquons et le champagne est forcément parfait, bien sûr, et il ne tiédira jamais. Le goût est tout aussi authentique que celui ressenti par procuration à la présidence il y a un mois. Ou tout aussi factice ? Difficile à dire, après seize ans sans contrôler un corps. Puis Taka lève sa flûte dans ma direction.
« Je suis tout particulièrement heureux pour vous, Asdrian. J’ai une pensée pour votre frère. Quel que soit notre passé, la plus grande avancée de l’humanité ne doit pas se transformer en aliénation. »
Une impulsion contradictoire me traverse comme si j’incarnais un comex ne rencontrant pas l’unanimité. Je sais que ce n’est pas le meilleur moment pour parler, mais tout est fait, à présent. Et tout a, vraiment, assez duré.
« Je vous remercie, monsieur. Je suis heureux que vous le conceviez ainsi. » Je prends une inspiration silencieuse pour me donner du courage, tout en mesurant l’ineptie de ce réflexe en véher. « J’espère donc, avec tout mon respect, que vous accepterez ma démission.
— C’est la conclusion logique de toute cette affaire, bien entendu. Il viendra un moment où vous voudrez vous occuper d’Isacc à temps plein. » Il s’installe confortablement à la table basse, puis nous fait signe de prendre place à notre tour. « Quand vous serez prêt, nous en…
— Je le suis maintenant. »
Je n’ai pas bougé. Sujal me glisse un bref regard paniqué, puis lisse son expression. On ne s’était peut-être pas tout à fait tout dit.
Taka me dévisage. Un silence passe. Un frisson dévale mon corps, semblable aux atavismes induits par l’humidité de ma tour non-euclidienne. Puis il glousse – avec raideur.
« Allons, Asdrian, tout ce pour quoi nous avons travaillé si dur se concrétise enfin. Ce n’est certainement pas le moment. » Il tend la main. « Allez. Installez-vous. »
Le salopard. Le salopard ! Dans le détachement que m’inspirent la plupart des cauchemars virtuels, je puise le sang-froid d’enfouir seize ans de frustration à le regarder agir par ses yeux. Je le savais bien, en signant, que le pacte était faustien. Quelque part dans le monde réel m’attend le cumul d’une décennie et demie de salaires, de primes et d’indemnités faramineuses eu égard à ma situation de spectateur, mais si Taka décide de ne pas me rendre ma liberté, je peux y laisser jusqu’à mon dernier mard en procédures judiciaires. Sans parler du loyer exorbitant qu’il me faudra alors payer pour le privilège d’habiter sous son crâne, le temps que la justice le force enfin à me transplanter ailleurs.
Sujal me jette un regard me signifiant très clairement de la fermer. Puis il se peint un sourire impeccable et va s’asseoir devant notre CEO.
« Justement, monsieur, déclare-t-il avec l’assurance chaleureuse du commercial. Tout est sur les rails pour Sirena et les produits qui en découlent. Le prochain grand défi de conception mettra bien dix ou quinze ans à se concrétiser ; ne vaut-il pas mieux partir sur une note éclatante et laisser la place à du sang neuf ?
— Alors vous aussi, Sujal ? » Taka étrécit les yeux d’un air dégoûté. « Ce n’est plus de l’abandon à ce stade, c’est une insurrection. Messieurs, le prochain grand défi de conception, c’est à vous de l’inventer. C’est pour ça que Quantma vous paie très généreusement, et c’est surtout pour ça que j’ai reniflé chez un jeune designer et un jeune commercial encore loisibles un talent que l’ancien conseil d’administration avait laissé en jachère ! Bon Dieu, vous n’étiez même pas encore corps-workers ; brûlant toutes les étapes de l’ascension sociale, je vous ai pris avec moi – en moi. J’ai offert mon esprit à notre comité expert ! Et c’est ainsi que vous me remerciez ? En claquant la porte ? »
Si l’on parle d’esprits, nous t’avons surtout apporté les nôtres, hein.
« Nous ne cherchons pas à vous manquer de respect, monsieur, répond Sujal avec une inclination du buste, bien plus psychologue que moi. Nous vous sommes infiniment reconnaissants de tout ce que vous avez fait pour nous. »
Parce que moi, mon langage, c’est l’efficacité. Je m’approche avec réticence et m’assieds à la table basse aux côtés de mon camarade. Je remarque qu’on ne nous apporte rien d’autre à manger ni à boire ; les convenances sont définitivement suspendues.
« Nous avons bien formé nos équipes, renchéris-je. Nous avons d’excellents candidats pour nous remplacer…
— Si vous voulez partir ensemble, c’est que vous avez un projet commun, coupe Taka. Mais vous savez que vous avez signé une clause de non-concurrence en béton armé ? » Il se détend, et je l’ai assez vu faire pour savoir que c’est mauvais signe. « Êtes-vous bien conscients que si vous me donnez ne serait-ce qu’un soupçon d’utiliser des secrets industriels de Quantma, le département juridique vaporisera votre épargne plus vite qu’une goutte d’eau exposée au vide ? »
J’ai donc bien deviné. Au moins, les intentions sont claires. Mais à ma droite, la tension quitte Sujal, comme s’il venait d’apprendre une bonne nouvelle.
« Il est tout à fait naturel que vous veilliez sur la propriété intellectuelle de la compagnie, monsieur, mais vous n’avez rien à craindre. Nous projetons une reconversion dans un tout autre domaine. Bien sûr, nous avons immensément appris à vos côtés, et tout ce que nous sommes devenus, nous vous le devons. » Je me demande si mon camarade a conscience du double sens de sa phrase. « Cependant, nous vous assurons que rien de ce que nous pourrons entreprendre ne fera de l’ombre à Quantma. Au contraire, peut-être qu’indirectement, nous continuerons à en servir les intérêts, avec la commercialisation de Sirena. »
Cela semble calmer un peu Taka. La colère fond pour révéler une tristesse sous-jacente, plutôt, sur ses traits de bonze. Il croise les bras, soupire, puis son regard se perd sur son oasis d’eau et de couleurs. Comme si l’ambiance avait subtilement changé, la jeune fille de tout à l’heure réapparaît avec un plateau de makis, tempuras et brochettes, et nos flûtes se sont remplies toutes seules.
« Vous avez du talent, tous les deux, murmure-t-il. Je l’ai toujours vu, et je n’ai toujours voulu que vous aider à le faire fructifier. Mais les enfants doivent bien un jour voler de leurs propres ailes. Je suppose que c’est dans l’ordre des choses, même dans notre monde. »
Si c’était le cas, tu ne nous prendrais pas ainsi de haut alors que nous sommes à la merci de tes gestes, de ton corps et de ta tête. Mais je me détends d’un coup en comprenant à mon tour. Sujal me jette un nouveau regard acerbe, mais soulagé.
« Quel est ce nouveau domaine que vous envisagez de conquérir ? » poursuit Taka en revenant à nous.
Je glisse un coup d’œil interrogateur à mon associé : nous ne sommes pas passés loin de la catastrophe, et je sais que c’est ma faute. Mais il m’encourage d’un signe de tête à répondre.
« L’art, monsieur, réponds-je. La création en véher.
— Ah oui, c’est logique, fait-il en hochant la tête. Eh bien, je suppose que je n’ai pas besoin de vous recommander d’être prudents, n’est-ce pas ? »
|10〉
Après seize ans privé d’un corps qui m’appartienne, ou au moins d’une tranche horaire où je serais le seul agent maître de mes mouvements, je m’attendais à ce que marcher dans les rues de Dhestia m’évoque un grisant rugissement de liberté. Déception. Au fond, je ne suis toujours que pur esprit, et les sensations de notre nouveau corps sont identiques à celles de la véher – avec la poussière omniprésente de Mars, et donc la nécessité de se laver, en plus. Loin par-delà les projecteurs criards du dôme, le ciel de Mars a cette teinte orange sale qui dissout les journées en heures mornes. Les foules et les véhicules autonomes sillonnent les rues du quartier d’affaires. L’agentivité, un terme peut-être bien surfait : certes, je suis à nouveau libre de mes mouvements, transplanté dans un corps neuf et libéré de tout engagement avec Quantma, mais dans les faits, mes mouvements, c’est tout ce que je maîtrise, par comparaison avec les horizons infinis de la véher. C’est… blasant.
J’ai quand même choisi de rejoindre la zone industrielle à pied. J’hésite quand même plus d’une fois à me commander un véhicule pour accomplir le reste du trajet. Je n’en fais rien, toutefois. J’ai l’impression de devoir réfléchir. Pas à nos prochains mouvements ; Sujal et moi savons très bien ce que nous avons à faire, nous maximisons nos heures de veille respectives et, pour cette raison, nos esprits seraient de toute façon incapables de soutenir la tension générée par un comex. Quand je lui passe le relais de l’agentivité et que je me retire en véher sous notre nouveau crâne commun, il négocie des exclus, tâte le terrain auprès de l’ancien réseau d’Isacc, arrose les influenceurs. Quand mon tour revient, j’achète des licences, rouvre des canaux de distribution, chine en quête de middlewares et d’assets obscurs et intrigants. Des dizaines de lancements de produits sous l’égide de Quantma ont bien huilé cette routine entre nous.
Qu’est-ce qui me travaille, alors ? Je me demande à quoi je suis en train de consacrer mon temps, au juste. Si mes intentions sont seulement pratiques, au service du projet ; pour me reconnecter à la persona d’Isacc et me préparer à le retrouver. Ou bien s’il ne s’agit au fond que d’un pèlerinage d’admirateur, comme il s’en faisait tant autrefois.
Le bien-fondé de ma démarche s’éclaircira bientôt, de toute façon. Les passants se font plus rares à mesure que les bureaux tressés de lianes génétiquement modifiées sont supplantés par les manufactures anguleuses et ronronnantes. La plupart des silhouettes sont à présent standardisées, vêtues de combinaisons orange, vaquant à des tâches mécaniques sans prêter attention à moi. Les expulsés n’ont pas la bande passante pour ça, de toute façon. Je croise à peine un loisible, tout au plus quelques corps-workers cadres. Taka venait rarement par ici. C’est la première fois que je constate par des yeux qui m’appartiennent combien, en effet, les travailleurs d’État occupent les postes à basse qualification. Il y a probablement un parallèle ironique à voir entre cet état de fait et l’emplacement de l’Entrepôt 47, choisi autrefois pour son environnement brut, dépouillé de l’apparat et des artifices de la haute société – première étape indispensable, selon Isacc, pour toucher les vertiges régissant la mécanique quantique de l’âme humaine.
Le bâtiment se déploie enfin dans toute sa longueur métallique émaillée de rouille, de logos écaillés et de tags. Une extension d’acier luisant et de verre opaque le surmonte avec la froideur d’un instrument de chirurgie, par comparaison avec la déréliction presque romantique de la structure qui la soutient. Il y a certainement là aussi une signification à trouver, mais c’est tout le problème avec les symboles : selon le regard, on leur fait dire ce qu’on veut.
Je traverse l’avenue d’un pas vif en ignorant l’appréhension que m’évoquent les grands panneaux écarlates, pourtant installés à ma demande, mettant en garde les intrus de l’efficacité du système de sécurité et de l’implacabilité des poursuites judiciaires. Des pèlerins, des activistes aussi, il y en avait beaucoup, autrefois. Mais à mesure que le nom d’Isacc Desmut a reflué des tendances pour entrer dans un immuable passé, les gens ont fait comme ils font toujours : ils se sont trouvé des objets plus neufs et plus remuants pour occuper leur attention.
Je m’incline vers le boîtier de lecture greffé à côté de la porte blindée. L’engin me reconnaîtra-t-il, après tout ce temps ? Mais que ce soit dans cette tête ou une autre, je reste moi-même. Sitôt mes engrammes mentaux identifiés, l’écran passe au vert, et l’assistant domotique me souhaite la bienvenue avec une joie figée.
Pour autant que je puisse en juger, rien n’a changé à l’intérieur depuis ma dernière visite, seize ans plus tôt. Un immense espace douché par des éclairages suspendus à la charpente métallique exsude vide et âpreté. La plupart des socles de béton sale sont inoccupés ; il ne reste que deux formes pour hérisser les bâches poussiéreuses qui les recouvrent.
J’avance à pas lents à la manière d’un détective, attentif à mon ressenti, laissant affluer les souvenirs de l’époque où l’Entrepôt 47, à la fois atelier, galerie d’art, résidence d’artiste et boîte underground formait le cœur de la déglingue classieuse du dôme Hestia. Ma mémoire remonte plus loin encore, vers la désapprobation de nos parents quand nous avons choisi de quitter la Terre pour embrasser les possibilités offertes par Mars. La décision d’Isacc de devenir corps-worker pour vivre la véher avait définitivement tranché des liens étirés par le temps, les millions de kilomètres et nos conceptions irréconciliables de l’existence. Je ne me suis jamais soucié de leurs éventuelles réactions quand ils avaient dû voir nos noms et nos photos apparaître à tour de rôle en tendances dans les flux. De toute façon, il y a de fortes chances qu’ils ne soient plus de cette réalité. En bons traditionalistes, jamais ils n’auraient accepté qu’on transplante leurs personas.
La bâche libère un nuage de poussière rougeâtre tandis que je dévoile l’œuvre la plus proche. Sculpté dans un verre noir semblable à de l’obsidienne, le faciès rugissant d’un monstre félin me contemple avec un regard de folie ou peut-être de torture, jaillissant d’un bloc taillé en voxels cubiques avec une précision obsessionnelle. Difficile de dire s’il bondit à l’attaque ou bien lutte contre l’incréé qui le dissout ; le contraste entre l’indifférence mathématique et la rage du fauve me met mal à l’aise. Suis-je censé le plaindre alors qu’il me hait visiblement ? Même avec des sujets aussi simples, Isacc savait empoigner les esprits comme personne – et les suffoquer.
Un gloussement de satisfaction m’échappe.
Je laisse retomber la bâche pour gagner l’escalier de la mezzanine. Isacc ne se contentait pas d’explorer les ténèbres en simulation ; il aimait travailler la matière du réel pour donner forme à ses cauchemars. Il aurait pu le faire en véher, comme Taka croisant ses carpes koï, mais on ne discute pas les marottes d’un génie. Surtout, les sculptures ont bien plus de valeur quand elles sont uniques, conçues dans des imprimantes 3D à mémoire volatile. J’en reparlerai à Sujal quand nous nous croiserons intérieurement au début de son prochain cycle d’agentivité.
Vu d’en haut, l’atelier est sec et gris. Pas même comme un tombeau – juste comme un désert.
Tout l’étage et la superstructure se composent de studios annexes et de quartiers d’habitation baroques. Les baies sans tain de chambres capitonnées offrent une vue plongeante sur les rues environnantes – mais je sais qu’une commande vocale suffisait à dépolariser les vitres, proposant à tous les passants une vue imprenable sur les bacchanales qui s’y déroulaient. Ailleurs, des équipements antédiluviens reliés à diverses prothèses offraient toutes les explorations libertines permises par les simulations mixtes de l’époque. Isacc va adorer Sirena, c’est certain. La plate-forme va lui offrir un public entièrement nouveau ; les loisibles ont une expérience de la vie fondamentalement différente des corps-workers.
Je débouche enfin dans une grande salle à manger en béton nu, à laquelle une vitre teintée et des néons verticaux donnent un aspect hybride de salle de réunion et de cellule de détention. Ici, tout a été débarrassé depuis très longtemps. Même l’empreinte laissée par les tableaux surréalistes autrefois accrochés aux murs s’est estompée. Ne reste que la table massive ancrée au sol, une horreur d’acier dont le poli s’est feutré des fines poussières de Mars. Je la longe à pas lents, mes semelles craquant sur le sol. Le déplacement d’air suscité par mon passage soulève d’imperceptibles volutes couleur rouille.
Depuis près de vingt ans, il n’y a qu’une seule raison de venir à l’Entrepôt 47, et c’est cette pièce. Me reconnecter à Isacc, c’est aussi me reconnecter à son message, comme les pèlerins ont voulu le faire par centaines, dans les débuts, du moins. Je n’en fais pas partie, comprends-je toutefois en m’accroupissant à un angle de la table. Un pèlerin est animé par la vénération de l’inaccessible. Pour ma part, j’admire bien sûr mon grand frère, mais je ne me leurre pas sur ses manquements. Au contraire, je les connais mieux que personne. Même au sommet de son art, quand il menait un train de vie de mono exorbitant et exubérant, il demeurait inadapté aux réalités du monde. Comme tous les grands créateurs.
Les robots ménagers ont fait leur possible une fois la rapide enquête bouclée. Ils n’avaient pas non plus d’incitation particulière à un travail de profondeur. Dans l’interstice entre la table et le béton, dans les rainures des fixations, le mélange du sang et des fluides de synthèse abandonne un résidu noirâtre sous mon ongle. J’effleure délicatement le métal terni et la poussière dévoile des fantômes d’éclaboussures beige. Tout autour de moi, le béton a bu cette même teinte pâle en une douzaine de remous figés, semblables aux ondes concentriques à la surface de l’étang de Taka. Sauf qu’au cœur de chaque cercle, c’est un mort qui est tombé, loisible ou corps-worker, fauché par la rafale de fusil d’assaut tirée par mon frère lors d’un de ces grands dîners huppés qu’il aimait donner.
Je me relève avec un soupir vaguement irrité en m’époussetant les mains. Je me note de faire revenir un service de nettoyage plus méticuleux ; je suis content que Sujal soit en sommeil et ne voie pas ça. Mon partenaire n’entretient aucun doute sur notre projet, mais il y a une différence entre jouer avec l’horreur et en constater la réalité. Cette même différence qui obsédait Isacc ; les cauchemars de véher n’étaient pas pour lui qu’une simple attraction de parc de loisirs rappelant les corps-workers à l’éphémère caractérisant la vie. C’était une connexion viscérale à la grandeur et à l’expérience du sacré. Mais son public ne faisait que passer de cauchemar en cauchemar en quête de sensations toujours plus fortes. Alors, tout en connaissant pertinemment l’issue, il a fallu qu’il rappelle au monde ce qu’était vraiment la terreur. Son œuvre majeure, que les pèlerins ont cherché à appréhender par la suite.
Heureusement pour nous, les gens n’ont pas changé. Et la loi Chow prévoit opportunément une substitution de peine pour les condamnés à perpétuité. L’éternité c’est long, surtout quand on stagne. Et il faut libérer les emplois qu’accaparent les corps carcéraux.
|11〉
Grâce aux manœuvres de Sujal, les médias se sont rués sur nous. Nous sommes convenus que je serais le visage de notre colocation ; je suis le frère d’Isacc Desmut, c’est donc moi qui ai le pouvoir du nom. À travers l’apparence d’un désir d’intimité, j’ai donné l’impression de n’accepter qu’à contrecœur toute la publicité autour de l’affaire, puis d’y consentir enfin, désireux de servir une cause dépassant notre cas à Isacc et à moi : inspirer une possible réconciliation avec nos expulsés. À partir d’une certaine renommée, plus vous vous montrez inaccessible, plus vous nourrissez l’intérêt des médias. Seize ans de culture du secret chez Quantma nous l’ont enseigné comme personne.
Je ne peux pas percevoir l’émotion de mon frère fraîchement transplanté dans notre crâne. Seulement sa voix. Mais, affranchie des systèmes bugués de l’État, elle vibre de reconnaissance et d’émerveillement dans mes pensées. Ni lui ni moi ne parlons de ce qui est arrivé. Nous n’avons jamais été très expressifs en famille. Mais déjà, nous nous parlons normalement, et cela tient du miracle.
« Incroyable… Cet endroit existe encore ?
— Évidemment que je l’ai préservé, réponds-je. Je n’ai jamais cessé de chercher un moyen de te faire revenir. »
Cette fois, j’ai fait nettoyer l’Entrepôt 47 de fond en comble. Ventiler la poussière, décaper à la ponceuse industrielle le béton à l’étage. Les deux sculptures survivantes, le fauve rugissant sa détresse haineuse et une femme hébétée saisissant sa tête entre ses mains au sens propre – elle se détache de son cou – trônent dans l’espace du rez-de-chaussée. J’ai même fait livrer un peu de mobilier entre temps : devant un sofa en similicuir, une carafe de brandy trône sur une table basse. Tout est prêt pour le retour du messie.
Peut-être.
« Oh ! s’exclame Isacc. Alors ça. Je n’aurais jamais imaginé pouvoir y goûter de nouveau un jour !
— Eh, je te connais… »
Je m’approche et me / nous sers un verre. Les capteurs de mon palais et de mon œsophage transmettent la chaleur du bouquet aux deux consciences qui m’habitent.
« Oh… bon Dieu ! murmure Isacc. Rien que ça…
— Et ce n’est que le début, glousse Sujal dans ma tête. Nos émoluments chez Quantma nous ont laissé de quoi vivre assez confortablement. N’ayez crainte, Isacc, vous ne manquerez plus de rien. »
Je bois une nouvelle gorgée dans un bref moment de silence. Même si je ne peux pas voir son expression et qu’il n’a été que l’ombre de lui-même pendant si longtemps, je devine bien ce que veut Isacc.
« Allez, frangin. Accouche. »
Un rire gêné, curieusement timide, me répond.
« Si seulement je pouvais dire que je m’éveille d’un long cauchemar, réplique-t-il, au moins j’aurais vécu quelque chose. Mais non. Être downclocké, c’est juste penser au ralenti. Quand je n’étais pas accaparé par mes travaux carcéraux, le temps de formuler une pensée un tant soit peu complexe, la journée était déjà terminée. Alors… créer quelque chose de moi-même… »
Je pose mon verre sur la table basse et souris.
« Ne viens-je pas de dire que je te connais ? Tu imagines que j’aurais fait retaper l’Entrepôt sans rien prévoir pour t’occuper ?
— T’es sérieux ?
— Les plateformes ont beaucoup évolué depuis votre absence, observe Sujal. Les workflows aussi sont beaucoup plus rapides. Mais nous sommes là pour vous prêter main-forte. »
Comme c’est mon tour d’agentivité, c’est moi me carre au fond du sofa, pose les mains sur les cuisses, et switche.
Tout autour de moi se déploie le fin quadrillage cubique qui donne à mon esprit des repères de distance dans l’obscurité totale. Au centre de l’infini se dressent les vecteurs colorés indiquant les trois dimensions de l’espace vierge.
« Ça va faire longtemps pour toi, préviens-je. Mais ça ne s’oublie pas, je pense… »
J’ai vécu tant de fois cette situation à l’envers dans la tête de Taka. Alors moi, au dernier moment, j’ajoute :
« Prépare-toi. »
Et je décide la bascule –
– oh, l’enthousiasme et l’ardeur ! L’impatience et la frustration. Une écume de possibilités bouillonne à la surface de nos pensées. L’intimité d’Isacc Desmut a beau nous être inaccessible, nous pressentons un abysse insondable où grouille la fureur et, oui, la terreur. Un effroi exalté devant l’incompréhension du réel, et la jubilation de savoir que cette incompréhension est la seule manière de se relier à lui.
Aussitôt, les envies débordent, une vision se dessine, à peine cristallisée. Juste une pulsion fondamentale, une absolue confiance dans le processus. L’énergie brute se déverse dans nos mains et nos savoir-faire virtuels. Des décennies de pratique du design, une sensibilité intuitive aux besoins et aux goûts des foules, canalisent la fureur et la frustration de l’artiste enfermé. La magie se condense et, tels les dieux primordiaux insufflant l’existence à l’incréé, nous commençons par la lumière.
Brumeuse, aussi dure que diffuse, elle matérialise l’infini des volumes de la véher. Le quadrillage grisâtre se fond dans un brouillard où perce un soleil incommensurablement lointain, nous privant de tout repère ; mais une joie naît en nous et nous nourrit. Nous comprenons intuitivement que le premier vertige ne vient pas de l’étroitesse des limites, mais au contraire de leur abolition ; car ce qui n’a plus de bornes est fondamentalement inconnaissable, comme l’est notre expérience de la vie débarrassée de la mort.
Où être ? Où planter le décor d’un sens ? Les environnements étrangers, vierges de toute trace humaine, suscitent bien sûr un écrasement fondamental, mais, avec le temps, même les déserts de Mars sont devenus banals et apprivoisés. Or rien ne serre davantage le cœur humain que ce qu’il a perdu, car même la jeunesse éternelle n’a pu vaincre les notions d’échec et de finitude. Nos réflexions se déroulent à la vitesse d’un réseau quantique, et la connaissance intime des marchés de Sujal Raw nous oriente vers une référence universelle ; notre soif de renommée soude encore davantage la synchronisation de notre comité expert tandis que nous nous accordons sur une finalité – sonner notre grand retour, donner une leçon de maître, propager notre message de Mars à la Terre et jusqu’aux confins du système. C’est la terreur qui nous rappelle à notre humanité, mais c’est la terreur aussi qui est délicieuse. L’artiste rêve, le designer exécute, le commercial approuve.
Le berceau de l’espèce recelait autrefois lui-même cette inaccessibilité que l’on n’attribue aujourd’hui qu’aux objets transneptuniens, pourtant la conscience humaine, même numérisée, reste animale, et ses atavismes demeurent ordinaires. La seule possibilité de la surnature désamarre les certitudes qui structurent l’esprit en même temps qu’elles l’enferment ; et c’est dans cet entre-deux que l’on vit vraiment.
Nos mains titanesques sculptent des reliefs vertigineux surgis tout droit de mythologies inconnues et l’énergie d’Isacc Desmut, trop longtemps contenue, se déverse avec tant de violence que nous risquons la désynchronisation – mais avec toute leur virtuosité mentale, Asdrian Desmut fournit les assets fondamentaux de la sculpture volumétrique tandis que Sujal Raw resserre l’œuvre vers une expression simple. Bientôt, des reliefs déchiquetés étincellent à perte de vue dans leur âpreté ; des crocs tracent des formes d’autant plus hostiles que leur beauté incompréhensible ne sert aucune finalité. Des à-pics noirs tranchent avec des étendues immaculées et, dans des cirques, les flux pétrifiés de glaciers bleus transmettent toute l’indifférence des éons. Nous grésillons le temps d’un bref désaccord quant à l’accessibilité de ce symbole, mais les corps-workers, à qui nous nous adresserons pour l’instant, représentent un public d’expérience à qui la métaphore n’échappera pas. Nous poursuivons. La brume se condense en couches de nuages, loin en contrebas, au-dessus de vallées cachées – si l’on imagine là une quelconque civilisation, elle se trouve à jamais hors de portée. Le monde immense se résume ici seulement à ce que l’on peut contempler et, dans le même temps, cette écrasante solitude ne saurait se polluer d’une tierce présence. C’est décidé : l’œuvre se vivra seul. Zarathoustra sur sa montagne.
Mais ce n’est que le décor, un rappel à de lointaines racines pour une espèce si attachée à son foyer, et cependant dévorée de la pulsion de s’en arracher pour gagner les confins de l’obscurité et du zéro absolu. La lumière forme le cœur de notre discours : aveuglante et froide, on ne peut y échapper car l’humain commence par voir en s’imaginant tenir à distance ce qu’il appréhende, et qui pourtant le frappe de plein fouet. Nous saisissons le globe solaire et le malaxons comme de la terre glaise, l’élargissons, en corrompons les constantes et le code ; l’atmosphère s’épaissit en fumée scintillante. La blancheur devient un couteau qui brûle l’épiderme et fait souffrir les yeux, et partout, dans les infimes gouttelettes de la brume, des milliers d’irisations naissent, océans de bulles fractales, de spectres – encore trop naturels. Car cet espace est encore trop possible, et l’humain doit comprendre son anormalité. Alors nous tordons les paramètres de la simulation. Nous ajoutons des sources secondaires d’éclairage et des miroirs invisibles ; nous hackons le modèle physique et bientôt, l’essaim de rémanences se déforme en angles aigus, en amas de voxels de glace, et le moindre déplacement dans la simulation provoque le glissement aléatoire de l’ensemble des particules. Le ciel vierge ne recèle aucun astre, aucun but ; l’aléatoire dessine d’innombrables illusions abusant les perceptions mentales et, quand nous ajoutons un vent stochastique, les mouvements se démultiplient dans les angles morts du regard. Les sommets de ces Alpes fantastiques offrent des visions splendides, déroutantes et fondamentalement éphémères. Pivoter sur soi, poursuivre un jeu de lumières les fragmente seulement davantage, écrasant le spectateur sous une abondance qu’il ne peut saisir, désespérément seul, désespérément conscient de son incapacité à partager son étourdissement avec qui que ce soit, comme du fait que chacun vivra dans l’œuvre une expérience insaisissable, différente de la sienne. Il est minuscule, dépassé –
– je rebascule brutalement en réel. Mon esprit a cédé ; les atavismes de ma conscience commandant à mon corps artificiel me font haleter comme une carpe sortie de l’eau. Une immense lassitude mentale embrouille mes pensées. Hors de l’atelier, la lumière s’est assombrie. La transe – car c’est de ça dont il s’est agi, davantage que d’un comex – ne semble avoir duré qu’une dizaine de minutes, et pourtant, mon chronomètre interne annonce qu’il s’est écoulé plus de 4h30. C’est beaucoup plus qu’il n’est recommandé pour un comité expert.
« Wow, halète Sujal dans mon esprit. Alors ça… J’étais pas prêt. »
Un rire extatique lui répond.
« Yes ! hurle Isacc avec fureur. C’est comme ça qu’on fait, les enfants ! Comme ça ! »
Je me crispe en entendant l’ancienne expression de Taka. Mais ce temps-là est révolu.
« J’avoue que c’était assez incroyable », murmuré-je. Un sourire gagne mes lèvres. « Je rêve, Sujal, où nous avons déjà une œuvre ?
— Ça ? coupe Isacc. C’est juste une remise en jambes. Dites, c’est vrai que la techno a vachement évolué, depuis tout ce temps…
— Oui, dit Sujal, je pense qu’on a déjà une alpha. Elle est simple, mais elle peut faire produit d’appel à diffusion gratuite, pour le buzz. Il faudrait produire un peu de contexte autour et debugger, mais je peux nous obtenir quelques critiques favorables…
— Attendez, vous allez pas diffuser ça, hein ? proteste Isacc. Les sensations de la neige ne sont même pas codées, on peut largement élargir le sensorium…
— Alors organisons-le, répliqué-je.
— Non, les gars, c’était qu’un exercice. Laissez-moi un peu de temps et là, je vous montrerai ce qu’on peut vraiment faire. Et avec de l’agentivité… »
C’est mon tour de l’interrompre.
« Si tu n’as pas envie de t’ennuyer avec les finitions, je m’en charge. Coder du froid, texturer la neige, c’est du travail de sous-traitant, j’en suis capable. En revanche, pour l’œuvre suivante, nous sommes évidemment super preneurs de tout ce que tu veux faire.
— Non, les gars, insiste-t-il plus fermement. C’est juste une étude.
— Et vraiment très intéressante, renchérit Sujal. Résolument différente de ton travail antérieur sur les ténèbres et les monstres. Une œuvre lumineuse, jouant sur la claustration par l’infini. Éminemment évocatrice – surtout connaissant ton passé…
— Je vous ai dit que JE NE VEUX PAS ! »
Le silence tombe dans ma tête. Je communique mon agacement en croisant les bras et en repoussant ostensiblement la carafe de brandy hors de portée. Je n’aime pas l’alcool plus que ça, alors si Isacc veut le savourer à nouveau par procuration, il va falloir qu’il cesse de faire l’enfant.
« Écoutez… finit-il par dire. Désolé, d’accord ? Je vous suis vraiment très, très reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi. Mais franchement, on ne diffuse pas la moindre étude, même si elle ne manque pas de mérite. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne, c’est dévaluer la création…
— Mais même avant ton expulsion, tu ne te souciais pas du marché, observé-je, agacé. Tu ne veux pas laisser à Sujal le soin de juger ce qui a de la valeur ou pas ? C’est son métier ; il connaît les goûts actuels. » Ma voix s’adoucit. « On s’occupe de tout, Isacc ! Tu peux juste te lâcher comme tu l’as fait tout à l’heure. Te faire plaisir sans te soucier du reste !
— Mais je ne te parle pas de valeur monétaire, bordel ! aboie mon frère. Je m’en fous, moi, des prix de vente, des tendances, des cotes ! »
Oui, m’agacé-je intérieurement, sauf que quelqu’un doit bien s’en occuper. Garder les pieds sur terre et gérer la boutique. À nouveau, je me tais. Sujal, lui, prend grand soin de ne pas intervenir dans une querelle de famille. Isacc soupire dans ma tête, et je le sens faire un effort de civilité : hélas, dire que mon frère n’a jamais bien fonctionné en société est un euphémisme.
« Écoutez, répète-t-il, un artiste, ça ne peut pas vivre isolé du monde. Je veux savoir ce que vivent les gens aujourd’hui, ce qui les rend à la fois différents et semblables de ce que j’ai connu. C’est là que le sens viendra. Donnez-moi le temps de me documenter, de réfléchir, passez-moi le relais de l’agentivité et vous verrez la différence, je vous assure ! »
Bon. Il fallait bien que le sujet arrive sur le tapis à un moment ou un autre. Je souris aimablement, puis hoche la tête.
« Isacc, tu te doutes bien qu’en échange de ta substitution de peine, nous avons dû fournir d’importantes garanties à l’État. Des exigences inscrites noir sur blanc dans la nouvelle loi Chow.
— Évidemment, grogne-t-il. Je suppose que ce corps est géolocalisé en permanence, entre autres…
— Pour nous retrouver tracés nous aussi, Sujal et moi ? Eh, nous sommes d’honnêtes citoyens, nous. Non, ce genre de garanties n’est pas nécessaire, Isacc. »
Le silence s’épaissit. J’imagine que Sujal me regarderait de travers, s’il se trouvait en face de moi. Mais c’est lui, le psychologue.
« Comment ça ? finit par demander mon frère.
— Avec l’aide de l’État, nous t’avons offert l’occasion de redevenir un membre productif de la société, en contribuant ton expérience et ton regard à notre comité expert. Mais pour ce qui est du reste… Tu es spectateur à vie, Isacc. Tu n’as aucun cycle d’agentivité prévu dans notre colocation.
— Quoi ? s’écrie-t-il – et je grimace, non d’inconfort, mais d’agacement. Vous n’avez pas le droit ! Attention, Asdrian, si vous me refusez l’agentivité, je peux toujours interagir en véher – je reste Isacc Desmut et j’alerterai la presse ! Des avocats se battront pour me défendre ! »
Je ferme les yeux un instant, soupire, et me lève pour déambuler dans l’atelier jusqu’au fauve figé dans son amas de voxels.
« Et tu les paieras avec quoi ? Là, tu surestimes ton aura, j’en ai peur. C’est quand même long, seize ans, dans les consciences collectives. » J’ai une grimace navrée, et je suis machinalement du doigt les lignes de la sculpture. « De toute façon, je crains que les garanties inscrites dans la loi ne te donnent pas non plus accès au réseau public… Tu restes un repris de justice et, techniquement, tu purges toujours une peine à perpétuité. La connexion libre ou les heures de liberté ne sont pas au programme. Allons, sois raisonnable ! Je suis ton parent le plus proche, Sujal et moi sommes colocataires, ce qui fait de nous tes gardiens légaux. Et comme tu nous as cédé tes droits intellectuels…
— Alors ça, ça m’étonnerait ! vocifère Isacc. J’ai toujours refusé de céder mes droits à qui que ce soit !
— … ainsi que le mentionne le contrat de réhabilitation sociale proposé par l’État – que tu as signé –, nous pouvons en disposer de la manière qui nous semble la plus adaptée. Isacc, tu résides dans notre colocation, il faut bien que ta force de travail intellectuelle paie ton immortalité ! » J’écarte les mains, m’efforçant de lui faire entendre raison. « Vois le bon côté des choses. Tu bénéficies d’une véher de première classe, où tu jouis au moins de ton complet libre-arbitre, avec l’ensemble de tes facultés. Même si, je l’admets, tu ne peux y voir personne, à part nous. Tout ce que nous voulons seulement t’aider à faire fructifier ton incroyable talent. »
Le son qui se déploie sous mon crâne, automatiquement atténué, est si fragmenté et glitché que je mets quelques secondes à reconnaître un hurlement. Cette comédie finit par m’insupporter : Isacc n’a jamais su être raisonnable. D’un shunt mental, je coupe sa voix, le reléguant à son univers virtuel solitaire.
Avec un soupir agacé, je retourne au sofa. Je me ressers un verre, même si ça n’aidera pas à stabiliser mes nerfs synthétiques. L’alcool ne laisse cette fois dans ma gorge qu’un sillage engourdi.
« Nous dépendons de son inspiration pour gagner la vie de la colocation, lâche finalement Sujal d’un ton de reproche. Il nous faut sa coopération.
— Justement, non. Je préférerais moi aussi, mais si cela doit en arriver là, elle n’est pas nécessaire. Isacc Desmut est l’architecte des cauchemars, le créateur de véher le plus adulé de sa décennie. C’est vrai qu’il est un peu rouillé, question pratique ; tu l’as senti comme moi. Mais ce n’est pas grave. Le savoir-faire, je l’ai. Nous avons juste besoin de son grain de folie, de sa viscéralité. S’il tient à faire sa mauvaise tête et à demeurer cloîtré, alors il brûlera d’autant plus en nous, grandiose. Il apportera sa rage et sa fureur à notre comex, qu’elle soit volontaire ou non. Franchement, Sujal… La balle est dans son camp. »
Mon associé ne répond pas. Je n’ai jamais vraiment su cerner ses humeurs, à vrai dire. Moi, mon langage, c’est l’efficacité.
« Tu sais, nous sommes à son service, en réalité, reprends-je. L’impulsion, c’est tout ce qui l’intéresse, tu l’as senti. Les génies ont toujours eu besoin de gens comme nous pour encadrer leurs ardeurs, pour prendre en main une matérialité qu’ils sont incapables de gérer et les empêcher de gaspiller leur don brut. À tout prendre, peut-être lui offrons-nous même le carburant idéal pour l’œuvre de sa vie, Sujal ! Tu l’as dit : il n’a plus à se soucier de rien. Isacc Desmut est de retour et, cette fois, l’œuvre de mon frère sera éternelle… »
Je finis mon verre.
« … et évidemment, ça ne gâche rien que cela coïncide avec la release de Sirena. »