Il reste un éclat d’or à l’ouest quand la voiture automatisée me dépose devant chez moi. La nuit tombante tempère à peine la touffeur estivale. Sur un signal de ma part confirmant que je suis bien arrivée, le véhicule repart en rugissant à travers la ville. Un moteur thermique, voyez-vous ça ! Si j’avais su que je finirais la journée là-dedans…
Je franchis la porte d’entrée. Un demi-escalier monte à la pièce de vie, un autre descend vers la cave semi-enterrée où je cultive mes plantes fragiles, celles qui ne supportent plus les étés modernes. Mon thé glacé m’y attend, là où je l’ai abandonné tout à l’heure. Je le sirote, frais et doux, en regardant perler les goutte-à-goutte.
J’étais là. J’y reviens. Mais quelle aventure entre les deux !
*
Cette cave est le meilleur endroit où passer ses pauses quand il fait chaud comme aujourd’hui : entre la température plus fraîche, la longue fenêtre qui court en haut de la pièce et diffuse une lumière douce et, bien entendu, l’odeur délicieuse de toutes les plantes fragiles que je fais pousser à l’abri des canicules, c’est une bulle parfaite. Alors que je bois un thé glacé, le jingle d’une réunion surprise me fait sursauter.
Et moi qui espérais profiter d’une petite demi-heure de tranquillité avant d’y retourner… Je pose mon verre sur le rebord d’un bac, remonte l’escalier quatre à quatre, prends place à mon poste de travail et chausse mes lunettes. C’est Lucas Radi, le directeur technique en personne, qui appelle. Un type à son niveau dans la hiérarchie de Purrespir, les simples responsables process dans mon genre ont rarement l’honneur de lui parler et ça a peu de chances d’être bon signe. Quelle urgence vient encore de nous tomber dessus ?
Je me connecte à la salle J32, reconnaissable à son décor épuré, tout en tons de gris clair, et à sa large baie vitrée donnant sur une forêt de bambous. Assis en bout de table avec un ordinateur intégré à son avatar, Lucas Radi fait mine de consulter des fichiers pendant que mes collègues se matérialisent à leur tour. Ils sont deux. Leurs noms me disent quelque chose mais je ne connais pas leurs visages.
Après un peu moins d’une minute, le directeur technique lève la tête, lisse les pans de sa veste virtuelle et lance :
« Vous êtes tous là ? Tant mieux ! Ne perdons pas de temps, nous avons la mairie d’Angers sur le dos et si leur commande ne part pas au plus vite, Madaïn va nous rafler tous les prochains marchés dans la région. »
La réplique jette un froid, forcément. Chez Purrespir, personne n’a envie de voir un gros client signer chez la concurrence, et surtout pas avec ces beaux parleurs de chez Madaïn, qui s’appuient sur des technologies open-source d’ancienne génération, en les intégrant à de jolis mobiliers urbains pour prétendre qu’ils vendent du dernier cri.
« Est-ce que vous vous connaissez tous, ou est-ce qu’on fait un tour de table ? »
La femme, la cinquantaine bien sonnée, lève la main. De son foulard orange à motifs géométriques s’échappent des mèches frisées poivre et sel. L’algorithme a dû progresser avec la dernière mise à jour du logiciel, car ses boucles pixelisent à peine.
« Je suis Nawel Dallery, coordinatrice design pour les gros comptes. J’ai déjà travaillé avec Liam, mais pas avec… Romane ? »
Je hoche la tête.
« Romane Morvan, responsable process. Tu devais connaître Jazz Boudali dans mon équipe, mais je viens de reprendre son périmètre.
— Et moi, conclut le dernier, c’est Liam Jelicic, unités de production. »
Il est blanc, peut-être trente-cinq ans, et ne cesse de donner de petits coups de tête sur les côtés comme s’il voulait regarder quelque chose.
« Justement, reprend Lucas Radi, je me suis laissé dire que nous avions pris du retard sur l’assemblage des corolles filtrantes pour Angers. Qu’est-ce qui se passe ? »
Angers ? J’habite à deux pas et je ne savais même pas que la mairie avait commandé de nouvelles corolles. Mes collègues, eux, pianotent sur les avatars de leurs ordinateurs comme si leur vie en dépendait.
« On dirait que le design personnalisé n’est pas validé, murmure Liam.
— Pardon ? »
Nawel déplace des fenêtres d’information dans le vide, multipliant les grands gestes des bras. Comme elle ne nous a pas partagé les écrans, rien n’est lisible à mes yeux. Il n’y a que des nuages translucides qui flottent tout autour d’elle. Qu’est-ce que son service a bien pu modifier dans le design des corolles filtrantes ? À ma connaissance, c’est un mobilier urbain très contraint par la technique : ça crée de l’ombre et ça purifie l’air, donc il faut que les panneaux se déploient sans entrave, que les vitres prennent correctement la lumière et que les filtres soient accessibles pour la maintenance. On ne peut guère jouer sur les formes. Les couleurs, peut-être ?
« Effectivement ! » s’exclame-t-elle.
D’un index pointé sur une fenêtre, elle nous en dévoile le contenu. Je reconnais instantanément le logiciel de suivi des workflows, dans lequel une demande est en attente de validation manager. Nawel grimace :
« C’est coincé chez Ola Gammul.
— Qui est parti en congés avant-hier, précise Lucas Radi. Nous avons tenté de le joindre par sa messagerie professionnelle, mais il s’est déconnecté. »
Donc il savait déjà tout. C’est tellement plus drôle de regarder chercher les autres plutôt que de partager les informations qui les aideraient ! Mais avec un peu de chance, le problème se résoudra très vite. J’active mon clavier virtuel.
« Ola Gammul… Voyons ses habilitations. »
Le bonhomme, tout le monde le connaît : grand ponte de la direction artistique, taillé comme un troisième ligne de rugby, il cultive une image d’illuminé un brin bourru. J’aime bien ces types-là, dont la façade n’est généralement rien de plus qu’une carapace pour qu’on les laisse travailler en paix. En tout cas, il a des droits de validation de niveau 3 sur toutes les commandes personnalisées, rien d’étonnant vu sa fonction. C’est la suite qui me fait grimacer :
« Il est parti sans déléguer. »
Autrement dit, personne ne peut débloquer le dossier à sa place. Tout le monde me regarde avec l’air d’espérer un miracle, mais je ne peux que hausser les épaules.
« À une époque, une équipe comme la mienne aurait eu des droits d’admin suffisants pour forcer le passage à l’étape suivante, mais ça a été supprimé il y a au moins cinq ou six ans. Trop de commandes étaient parties en fabrication alors qu’il restait des erreurs dans le design, ça a coûté cher à l’entreprise.
— Exactement, appuie Lucas Radi d’un ton qui ne souffrira aucune contradiction. Vous connaissez votre métier, les valideurs de la business line connaissent le leur. Ce blocage ne peut être levé que par une personne ayant le bon niveau de compétence. Vu l’urgence, je compte sur vous trois pour la trouver, lui accorder le profil ad hoc dans l’outil et lui faire contrôler le design, le tout avant ce soir. »
Liam s’étrangle.
« Ce soir ? Mais…
— Je sais, ça ne vous laisse que la journée. Vous y arriverez, j’ai confiance en vous. La production doit démarrer demain à la première heure, tu es bien placé pour le savoir. »
Nous avons beau, par règle, nous tutoyer chez Purrespir, dans la bouche de Lucas Radi, avec le ton ferme et la gestuelle qui arrive à prendre toute la place même dans une salle virtuelle, le « tu » sonne très autoritaire. Liam se reprend comme il peut et répond avec un débit digne d’une mitrailleuse :
« Je donne des cours de taekwondo le mercredi, mes élèves m’attendent à partir de seize heures, je ne peux pas annuler maintenant !
— Je comprends, mais vous êtes trois, ça devrait aller vite. En plus, puisque Romane est votre nouvelle correspondante process, ça vous permettra de faire connaissance. »
Il baisse les yeux vers l’écran de son ordinateur.
« C’est ce que je pensais, j’ai une réunion. Je vous laisse, ça va bien se passer. Vous avez carte blanche pour résoudre ce problème, tant que le dossier est validé dans les règles par la bonne personne. Et n’oubliez pas de laisser des feedbacks, surtout toi, Nawel ! »
Avant même que nous n’ayons répondu, son avatar se dissout. Je consulte machinalement les profils de mes deux interlocuteurs restants. Liam est plutôt bien noté. Nawel, en revanche, affiche très peu d’évaluations. Curieuse, je demande plus de détails et constate qu’elle laisse encore moins de feedbacks qu’elle n’en reçoit.
« Pourquoi toujours noter les gens ? boude-t-elle, le menton dans la main.
— Parce que ça va de soi, non ? »
Elle secoue la tête.
« Vous deux, vous êtes nés là-dedans, mais quand j’ai commencé à travailler, le feedback systématique n’était pas encore devenu la norme. Pas pour nos métiers, en tout cas. Encore moins pour la vie de tous les jours. Et moi, savoir qu’on va m’évaluer sur la moindre interaction et que derrière, n’importe quelle personne que je croise peut lire mon profil, ça me stresse. Donc je laisse le moins de retours possible.
— Ça se voit », raille Liam.
Lui reçoit visiblement des commentaires plus enthousiastes de son club de taekwondo que de Purrespir, bien que ses notes soient très correctes dans tous les domaines. Je me demande s’il est en train de consulter les miennes, en ce moment. Va-t-il s’enhardir à lire les avis détaillés ?
« Je m’en fiche, de mon profil, soupire Nawel. Ce sont des chiffres avec des petites étoiles qui parlent de moments isolés. Ça ne veut rien dire sur la personne que je suis. En plus, tout le monde surnote tout le monde, c’est ridicule. Donc j’entre le moins possible dans ce jeu débile. C’est mon choix.
— Mais si tu veux changer de boulot, ça va poser problème… »
Elle me regarde par-dessus la table, et je me souviens que nous ne sommes pas vraiment en face l’une de l’autre, mais chacune chez elle, peut-être à des centaines de kilomètres de distance, partageant la même salle virtuelle par avatars interposés.
« Romane, je suis en fin de carrière. Je n’irai nulle part.
— On ne sait jamais, il n’y a pas d’âge pour une envie de changement… »
Une notification nous interrompt : Lucas Radi nous réinvite à dix-huit heures pour un débriefing. Au passage, il nous demande de l’évaluer sur la base de notre première réunion. J’accepte le rendez-vous et j’accorde le maximum moins une étoile, parce que j’ai moyennement apprécié le bonhomme, mais que ça ne se fait pas, de mal noter les patrons. Liam, en revanche, donne un grand coup d’index sur l’avatar de son ordinateur.
« Il ne veut pas comprendre ! peste-t-il. C’est pourtant écrit dans mon agenda, que je refuse systématiquement les réunions en fin d’après-midi le mercredi !
— On se débrouillera sans toi, affirme Nawel d’un ton tranquille.
— Pour le débrief ou pour la recherche du mouton à cinq pattes ? »
Elle secoue la tête avec un sourire.
« Ne pousse pas trop ta chance, Liam, tu vas bosser avec nous. »
Nous nous regroupons tous les trois autour d’un écran partagé. Je ne m’inquiète pas trop, sachant que je peux accorder en quelques secondes les habilitations nécessaires au bon manager dès qu’il les aura sollicitées. Tout ce qu’il me faut, c’est l’impulsion initiale, le contact avec la personne pour qu’elle demande le bon profil. Nawel ouvre l’organigramme, affichant sa photo dans une arborescence qui compte moins d’une dizaine de personnes. Oui, ça devrait aller vite.
« Théa-Louise Bouguern ? propose Liam. Elle connaît bien les corolles.
— Elle ne travaille pas le mercredi.
— Ah, zut. »
Nawel pianote sur la table, sans faire le moindre bruit puisque ce détail n’est pas prévu dans la simulation.
« C’est n’importe quoi, cette histoire. On n’a pas soixante personnes susceptibles de faire avancer ce dossier. Ola aurait dû s’en occuper avant de partir, et maintenant, on nous refile la patate chaude.
— C’est vrai, ça, pourquoi nous ? »
Je hasarde :
« Toi, Liam, tu dois superviser la fabrication des corolles, moi, je peux accorder au bon manager le droit de valider le dossier, et Nawel… »
Elle me sourit par-dessus son épaule.
« C’est moi qui ai créé le design. Ça me coince, en plus, parce que si ce n’était pas ma propre demande, je pourrais l’approuver. Mais un dossier comme ça ne peut passer que par Ola, ou à la rigueur par Théa-Louise. Qu’est-ce qu’on fait ? »
Pendant un court instant, nous regardons tous les trois dans le vague, puis Liam pointe ses deux index en l’air d’un geste déterminé.
« On les contacte. Avec un gros coup de chance, l’un des deux est connecté. »
Je fronce les sourcils. Certes, la frontière entre le temps de travail et le temps libre est floue et poreuse au dernier degré, mais la méthode me paraît hasardeuse.
« Qu’est-ce qu’on fait du droit à la déconnexion ? Lucas Radi a dit qu’Ola Gammul n’avait pas répondu à ses messages tout à l’heure, donc ça ne marchera sûrement pas plus maintenant, et dans tous les cas, on n’a pas accès à leurs coordonnées personnelles. Je vous rappelle que mon boulot consiste à m’assurer que tout le monde suit les bonnes procédures.
— Oui, oui, répond Liam. On va se contenter des outils professionnels. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. L’un après l’autre, nous utilisons tous les systèmes de communication disponibles. Aucune réponse instantanée. Nous laissons des messages. Le silence retombe pendant une minute, peut-être, mais qui a l’air d’une heure.
« Ça ne marchera pas, soupire Liam. Romane, tu es sûre qu’on ne peut pas regarder où ils habitent ? Ou connaître leur numéro perso ?
— On n’est pas sur une continuité d’activité, donc non, et de toute façon, je n’ai pas de compte pour cette base-là. C’est de la RH.
— Je ne pourrai pas attendre éternellement… »
Du bout de l’index, il lève à hauteur d’yeux une fenêtre privée de petite taille. L’horloge, sans doute. Je l’imite et constate qu’il lui reste peu de temps avant d’accueillir ses premiers élèves. J’aimerais le dépanner, vraiment. Mais même si je prenais le risque, même si je reniais toute ma mission en essayant d’approuver le design à la place du bon manager, j’en baverais pour usurper les droits sans laisser des traces partout. Neuf chances sur dix pour que l’histoire me retombe dessus.
Nawel, de son côté, scrute son nuage de fenêtres.
« Liam tient un truc. Si on arrive à croiser Ola ou Théa-Louise en ayant l’air de les rencontrer par hasard, ça ne viole pas le droit à la déconnexion.
— C’est tordu. Ils peuvent être n’importe où.
— Cette mission était tordue dès le début, Romane. Au point où on en est… »
Liam se lève.
« Bien sûr, il faut leur mettre la main dessus dans la vraie vie ! Pour Théa-Louise, je ne sais pas si nous trouverons des infos, mais Ola est en vacances. Il a forcément acheté quelque chose. »
Nawel grimace :
« Et donc, en quoi ça nous arrange ?
— Mais si, j’ai compris où il veut en venir ! »
Je relance mon interface, pleine d’enthousiasme.
« Il faut consulter leur historique de feedbacks. Avec les notes qu’ils ont reçues ou données aujourd’hui, on aura une idée de l’endroit où ils se cachent. »
Nous affichons chacun des deux profils sur une fenêtre publique. Pourquoi nous accrocher à cette piste qui relève du concours d’improbabilité acrobatique ? Il serait plus réaliste d’attendre que l’un des deux craque et regarde ses messages professionnels, mais je crois que Nawel et Liam sont comme moi : nous ne pouvons pas nous résoudre à rester sans rien faire. Et puis, maintenant que j’y pense, Lucas Radi nous a encouragés à faire preuve de créativité. Si ça, ce n’est pas créatif…
Oh, mince.
L’établissement auquel Ola Gammul a décerné cinq étoiles le week-end dernier, puis encore une fois ce midi, je le connais bien, trop bien, même. C’est un hôtel aux chambres luxueuses et au restaurant renommé, avec une vue magnifique sur des vignes où le merlot commence à remplacer le chenin. J’ai grandi juste en face. Je n’habite pas très loin, même aujourd’hui, et pourtant, je ne meurs pas d’envie d’y retourner.
« Il est à l’Estagne. »
Mes collègues me regardent soupirer avec une mine ahurie.
« Où ça ?
— Un village pas très loin d’Angers. Le genre d’endroit où on va pour passer des vacances tranquilles, surtout si on aime le vin, les châteaux, ou les deux. »
Nawel croise les bras.
« Du vin et des vieilles pierres, ça ressemble à Ola, en effet. Tu es sûre ?
— Impossible de me tromper.
— Et donc ? s’inquiète Liam. Je n’ai plus beaucoup de temps.
— Je leur demande, évidemment ! »
Lancer l’appel ne prend qu’un clic dans l’interface. La curiosité me pousserait bien à activer la visio, pour voir si la décoration de l’hôtel a changé, mais ce ne serait pas poli. La réception décroche en audio seul :
« Hôtel des Nouvelles Vignes, bonjour. »
La voix est inconnue. J’ai l’impression qu’elle sonne masculin, mais je suis bien placée pour savoir qu’il ne faut pas forcément s’y fier. En tout cas, impossible de jouer la carte locale auprès de cette nouvelle personne.
« C’est un humain ? » souffle Nawel.
J’acquiesce. Des réceptionnistes en chair et en os, il en reste dans les établissements de luxe, autant pour le prestige que pour répondre à des demandes atypiques que les intelligences artificielles ont encore du mal à satisfaire. Allez, c’est à moi de jouer :
« Bonjour, je travaille pour la société Purrespir et nous avons une urgence. J’ai besoin de joindre monsieur Ola Gammul. Il séjourne bien dans votre hôtel ?
— Nous ne donnons pas cette information au téléphone.
— Même si c’est important ?
— Madame, essayez de comprendre. Il s’agit du respect dû à nos clients. Si c’est important, comme vous le dites, vous devez pouvoir contacter la personne par vos propres moyens. Je suis désolé, mais je ne peux pas vous aider. Bon courage. »
Le réceptionniste raccroche. Retour à la case départ.
« Est-ce que tu peux aller sur place ? » demande Liam.
Son regard s’accroche à son horloge, à me donner presque pitié, mais si je peux échapper à cette expédition, ça m’épargnera des sueurs froides.
« Ça dépend. Où est-ce que vous êtes, vous ? Liam, Nawel ? »
Allez, allez, il faut que je ne sois pas celle qui habite le plus près…
« Bordeaux.
— Région parisienne. »
Raté. C’est bien moi. C’est ma faute, aussi, à trop aimer mon Anjou natal pour vouloir m’en éloigner, à l’ère du travail à distance généralisé qui me permet de ne monter au siège de Purrespir qu’une dizaine de fois par an. La région est magnifique, j’affronterai sans hésiter quiconque prétend le contraire. En revanche, je ne suis pas fâchée d’avoir laissé l’Estagne derrière moi, avec sa population coincée en 2015, dans le meilleur des cas.
« Et toi, Romane ? demande Nawel.
— Je suis à moins de trente kilomètres de l’hôtel. Une heure de trajet, grand maximum.
— Et tu as les crédits carbone pour ?
— J’ai. »
Heureusement, je voyage peu et la carte de mon scooter est encore très bien garnie à cette époque de l’année. Nous attendons cinq minutes de plus, par acquit de conscience, mais il n’y a aucun signe de nos managers manquants. Je prends alors congé de mes collègues, ôte mon casque d’immersion et cligne des yeux un moment, le temps de me réaccoutumer à la vraie lumière. Liam ne va pas tarder à se déconnecter à son tour. Quand j’ai quitté la réunion, il expliquait à Nawel qu’elle serait plus difficile à retrouver qu’Ola Gammul, avec sa manie de ne laisser de feedbacks à personne. Je parie qu’elle est en train de lui rétorquer que justement, ça protège sa vie privée. Comme si nous en avions encore une, avec les innombrables outils de surveillance qui nous entourent.
Je déclare deux heures de déplacement professionnel dans mon agenda, au cas où quelqu’un tenterait de me joindre, puis j’enfile une combinaison de moto, j’empoche mon ordinateur portable, je ferme la maison et je marche jusqu’à mon garage, à l’ombre des façades végétalisées qui rendent les étés vivables.
Au coin de la rue, vers le centre-ville, j’aperçois une corolle filtrante qui doit être semblable à celles que nous essayons de livrer à la municipalité d’Angers. On dirait un peu un arbre, mais construit en métal et en verre, avec des panneaux mobiles pour optimiser l’ombrage. Là où on ne peut pas replanter une vraie couverture végétale, des sociétés comme Purrespir interviennent avec les meilleurs ersatz possibles. J’aime autant travailler là-dedans plutôt que dans la finance, ça me donne l’impression de me rendre utile.
Sauf quand je dois retourner à l’Estagne, à la recherche d’un directeur artistique lunaire, pour valider un stupide design.
Arrivée au garage, je débranche le scooter de sa borne de chargement, boucle mon casque, et me lance sur un chemin que je connais par cœur. Comme d’habitude, je contourne Angers dont la traversée coûte un malus en crédits carbone. La chaleur passe mieux avec la vitesse. C’est le stress qui me fait transpirer. Qu’est-ce que je donnerais pour échapper à cette corvée !
Sitôt la Loire franchie, j’appelle Nawel par la ligne professionnelle, que j’ai eu, un jour, l’idée folle de connecter à mon casque de moto.
« Romane ?
— Oui, je suis en route et je me demandais si un de tes managers s’était manifesté. »
Elle soupire :
« Aucun des deux. Il ne faudrait pas que ce soit trop simple, pas vrai !
— Comme tu dis. »
Je longe la zone décroissante, une ancienne zone d’activités aux entrepôts transformés en jungle colorée. Des voiles d’ombrage pendent entre les arbres, au-dessus de l’herbe qui reprend, année après année, le pas sur l’asphalte. Ici, on vit avec le souci permanent de rester neutre en carbone, mais sans se préoccuper des profils de notation publique.
« Dis-moi, Nawel, tu n’as jamais pensé à t’installer en zone décroissante, toi qui détestes être fliquée ?
— Je suis trop vieille pour ça, il me faut un minimum de confort à mon âge. Tu en as encore pour longtemps ?
— Une grosse vingtaine de minutes, et ensuite, je tâche de remettre la main sur ton boss. Plus vite ce sera fini, mieux je me sentirai.
— Ça a l’air pénible.
— Disons que ma famille n’a pas déménagé pour le plaisir. »
Nawel énonce un encouragement générique avant de raccrocher et de me laisser seule face à la route, aux villages et aux vignobles. C’est chez moi, ici. J’ai vu se transformer les paysages au rythme des changements économiques et climatiques, la végétalisation massive pour limiter les canicules et retenir le sol en cas de fortes pluies, le retour d’habitants fuyant les grandes métropoles à la faveur du télétravail et des restrictions sur les déplacements. Dans le sifflement du moteur électrique, je fends mon pays assommé par le trop-plein de soleil.
Et si je laissais tomber toute cette histoire ? Je pourrais chercher un emploi ailleurs, tant qu’il me reste du temps pour bichonner mes plantes… Mais si on se rate sur le dossier d’Angers, bonjour pour retrouver quelque chose avec les feedbacks désastreux qui me colleront au train comme autant de casseroles. Et sans emploi, malgré le revenu minimum, impossible de payer à la fois mon logement atypique et mon traitement médical « de confort ». L’un et l’autre font partie de mon identité. Impossible d’y renoncer. Donc il n’y a plus qu’à serrer les dents et à contourner la colline.
L’hôtel des Nouvelles Vignes se dresse près d’un chai, en face d’un lotissement créé à l’emplacement d’un ancien camping. Je gare mon scooter au bout du parking. Vite, ôter mon casque, respirer un grand coup, aller à la réception…
« Madame, puis-je… »
La grosse voix derrière moi marque une pause, devient moqueuse.
« Mais c’est le petit Rodolphe ! Qu’est-ce qui t’amène ? Ça fait un bout de temps qu’on ne t’avait pas vu dans le coin ! »
On pourrait aussi bien me décocher une flèche en plein cœur à bout portant. Voilà pourquoi je ne voulais pas revenir : il doit y avoir quelque chose dans l’air d’ici, ou dans l’eau, mais nulle part ailleurs je n’ai retrouvé une telle concentration de personnes décidées à nier mon identité. Mes parents ont quitté les lieux la mort dans l’âme, parce qu’ils sentaient qu’il fallait choisir entre leur maison et leur fille et que la question ne se posait pas longtemps.
C’est Jules derrière moi, de l’autre côté de la route. Sa voix est reconnaissable entre mille. Il m’a vue grandir. Il sait qui je suis, depuis toujours. Pourtant, j’ai eu beau le reprendre des centaines de fois, il n’a jamais rien voulu entendre, à croire que son confort passait avant mon existence.
Cette fois, je ne perdrai pas de temps à lui expliquer la violence de son attitude. J’ai autre chose à faire et pas assez d’énergie pour tout gérer, donc j’avance comme si je n’avais rien entendu, le casque au bout du bras, droit vers l’hôtel.
« Tu boudes ou quoi ? insiste Jules. Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Mon premier réflexe serait de hausser les épaules, de répondre « rien » d’un ton fuyant, mais une grosse boule de rage me remonte du fond des entrailles, et avant d’avoir compris ce qui m’arrive, je fais volte-face et je réponds d’une voix lourde de colère mal contenue :
« Jules, ça fait vingt-cinq ans que j’ai choisi de m’appeler Romane, vingt ans que c’est marqué sur tous mes papiers d’identité, c’était une procédure standard qui n’a posé aucune difficulté, et au boulot, je rencontre tous les jours des gens qui ne lèvent même pas un sourcil devant moi. Si tu veux savoir, je suis là pour des raisons professionnelles uniquement, et je polluerai votre paysage le moins longtemps possible, parce que je veux retourner au plus vite là où j’ai le droit d’exister ! »
Il grimace comme si je l’avais frappé. Il a vieilli depuis mon dernier passage, et pris du ventre, aussi. Et bien entendu, avec la réplique que je viens de lui servir, c’est moi la méchante.
« Tu pourrais éviter de m’agresser quand je te parle gentiment !
— Ce n’était pas gentil, dis-je en reprenant mon chemin. Ce n’était même pas respectueux. Et moi, j’ai du travail, donc bonne fin de journée et bonjour à la famille.
— Non mais attends ! »
Il me suit. Même en lui tournant le dos, je le sens s’élancer depuis l’autre trottoir. Je presse le pas et j’atteins la porte vitrée de la réception juste à temps pour le voir arriver derrière moi. J’entre. Il reste sur le seuil, rouge vif, à vérifier comme moi, du coin de l’œil, que le réceptionniste nous observe et ne nous laissera pas faire d’esclandre dans l’établissement.
« Tu pourrais au moins causer deux secondes !
— Non. »
Je me tourne vers le comptoir en essayant de cacher que j’ai les genoux tremblants et l’estomac en vrac. L’employé a l’air tout jeune derrière ses lunettes de vision augmentée. C’est sûrement lui qui a répondu au téléphone. J’essaie de sourire :
« Bonjour, monsieur. Désolée pour le dérangement, mais je suis la personne de tout à l’heure, celle qui veut parler à monsieur Ola Gammul.
— Madame, je ne peux pas vous dire si… »
Mais son visage l’a déjà trahi. J’ai bien localisé mon directeur artistique. Et on ne dira jamais à quel point je ne suis pas payée pour ça.
« Ne vous inquiétez pas, je ne vous pose pas la question : je sais. Il est sorti, je suppose ? »
Le jeune homme manipule ses lunettes.
« Oui, mais vous pouvez l’attendre ici. »
Il tend le bras vers des canapés en velours vert, assortis aux plantes qui déploient leurs longues tiges en cascade depuis le haut des baies vitrées. Je le remercie, je m’installe, je sors mon ordinateur portable et j’essaie de travailler. Difficile d’avancer sur mes sujets avec un réceptionniste qui ne me quitte pas des yeux et un Jules qui s’est éloigné, mais que je devine à son portail, prêt à m’alpaguer dès que je sortirai d’ici. Avec tout cela, la limite des dix-huit heures approche, et je me vois déjà annonçant notre échec à Lucas Radi, guère épaulée par Nawel et absolument pas soutenue par Liam qui a ses élèves à gérer. Le compte-rendu de réunion se brouille devant mes yeux. Allez, un effort…
Deux personnes entrent dans l’hôtel. Deux hommes. Le plus costaud est Ola Gammul. Je bondis sur mes pieds, tout sourire, avant de me rendre compte que j’occupe un poste beaucoup moins public et stratégique que le sien, donc qu’il n’a aucune chance de me reconnaître. Mon expression radieuse fond aussitôt, et au lieu d’avancer à sa rencontre, je lui adresse un signe timide de la main. Mon ventre se liquéfie pendant l’horrible instant où je me demande ce qui lui passe par la tête à ma vue, puis son visage se détend et je respire mieux : l’ours bourru de la direction artistique ne me rejette pas.
« Madame ? »
Je prends sur moi pour ne pas regarder mes pieds.
« Monsieur Gammul, je m’appelle Romane Morvan et je suis responsable process chez Purrespir. Je suis désolée de vous déranger pendant vos vacances, je connais l’importance du droit à la déconnexion, mais nous avons besoin de vous.
— Pourquoi ?
— Un dossier à valider. Vous n’avez pas délégué vos habilitations, il n’y a que vous qui puissiez le faire. »
À cet instant, je me rends compte que je l’ai vouvoyé, au mépris des usages de l’entreprise. Est-ce pour cela qu’il reste interdit ? Derrière lui, l’autre homme garde un visage neutre et résolument tourné vers les plantes vertes. Ami, frère, compagnon, que sais-je, en tout cas, les deux ont à peu près le même âge.
« Attends, reprend Ola Gammul. Un malheureux dossier à traiter, et tu es venue jusqu’ici pour me le dire ? »
Je hoche la tête avec une terrible envie de fuir. Cette situation est ridicule à tous les niveaux. Lucas Radi ne voulait pas attendre, Liam Jelicic ne pouvait pas rester tard, mais quand même, je n’aurais jamais dû me laisser embarquer là-dedans. Prendre le scooter, dépenser des crédits carbone, vraiment ?
« C’est inattendu, sourit le directeur artistique. Et courageux. »
Alors que j’ouvre la bouche pour protester, il me rejoint en trois enjambées, me prend le bras et m’entraîne vers les chambres.
« Nous allons régler cette affaire sans attendre. Mais que je ne te reprenne pas à m’appeler « monsieur » : chez Purrespir, on se tutoie, on est à l’aise, on poursuit le même objectif.
— Bien sûr, Ola, la satisfaction du client avant tout ! »
En fait, entre sa fonction, son physique de rugbyman et sa façon de m’attraper sans me demander mon avis, il me terrifie. Sent-il à quel point je suis crispée ? En tout cas, il y a un ordinateur dans sa chambre, et aussi des lits jumeaux, ce qui me décevrait presque. Il me fait asseoir, se connecte, puis valide le design de Nawel. C’est aussi simple que ça. Tant de craintes, de messages, de stratagèmes et de kilomètres pour trois clics dans une application.
Franchement, si c’était pour accepter sans regarder, j’aurais pu le faire moi-même. Pourquoi ai-je autant de scrupules à enfreindre les règles ?
« Merci, je vais pouvoir y aller…
— Déjà ? Sans même annoncer à tes collègues que tu as rempli ta mission ?
— Comment… »
La question meurt sur mes lèvres : Ola Gammul n’est pas idiot. Il se doute que si quelqu’un qui ne travaille pas du tout avec lui se présente sur son lieu de vacances pour lui faire valider un dossier, c’est qu’il y a d’autres personnes sur l’affaire. Pas besoin de lui demander comment il le sait. En revanche, il a raison de m’alerter puisque vu l’heure, je n’aurai pas le temps de rentrer chez moi avant le débriefing.
« Tu as raison, je vais rester un peu si c’est possible. Est-ce que je peux me connecter en immersion ?
— Oui, bien sûr, prends la table et la chaise. »
Le temps de paramétrer mes connexions, il est presque dix-huit heures. Je retrouve la salle virtuelle J32 avec ses nuances de gris et de vert bambou, mais cette fois, je suis la première installée. Les autres n’arrivent qu’au bout de quelques minutes : Nawel d’abord, puis Lucas Radi, dix secondes plus tard.
« Mesdames ! se réjouit ce dernier. Content de vous revoir. Liam a refusé la réunion, c’est dommage…
— Il n’était pas disponible.
— Tu as raison, Romane, il avait prévenu, ce n’est pas un problème. Quoi qu’il en soit, j’ai cru comprendre que le dossier des corolles était parvenu à l’étape de fabrication. Racontez-moi comment ça s’est passé entre vous trois. »
Nawel se dévoue pour expliquer nos galères avec un détachement dont je ne me sens pas capable. Au moment où elle évoque ma décision de prendre le scooter, le directeur technique ouvre de grands yeux.
« Alors ça, c’est tout à fait remarquable. Quand je vous ai laissé carte blanche, je n’imaginais pas un tel scénario. »
Un autre avatar se matérialise alors à ma droite, dessinant la silhouette imposante d’Ola Gammul. J’essaie de bafouiller une phrase mais articuler un mot complet est déjà au-dessus de mes forces.
« Bonjour Lucas, bonjour Nawel, et bonjour Romane, bien sûr. »
Il sourit. Ils sont deux à se réjouir ouvertement, et nous sommes deux à échanger un regard de lapin pris dans les phares d’une voiture.
« Ah, voici Ola qui nous rejoint ! Toi non plus, tu ne pensais pas que ça se passerait ainsi, pas vrai ?
— En effet, c’était une sacrée surprise. »
Nawel lève la main.
« Pardon, Ola, tu étais au courant ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Il faut demander à Lucas. Moi, je suis en congés. »
Le directeur technique lève une fenêtre au-dessus de sa tête et la rend publique. Le message « cohésion d’équipe » s’affiche dans une police de caractères à la mode pour les communications RH.
« Ce scénario est assez populaire en entreprise en ce moment, en particulier dans des cas comme le vôtre où un intervenant, Jazz Boudali, est parti un peu vite et où il faut apprendre à connaître son remplaçant, ou plutôt sa remplaçante. On vous place dans une situation d’urgence avec un problème à résoudre et aucune solution simple. »
Un tableau de données saute hors du cadre et se déploie au-dessus de la table virtuelle. Lucas Radi le pointe du doigt.
« Comme vous le voyez, la moitié des équipes échouent dans la tâche confiée, mais le plus important est qu’elles aient appris à fonctionner ensemble. Quant aux autres, la plupart s’en sortent en enfreignant les règles, et c’est l’occasion de leur rappeler que les procédures ne sont pas là pour rien. Qu’il vaut mieux admettre qu’on ne s’en sort pas plutôt que de bidouiller et risquer d’aggraver la situation. À ma connaissance, c’est la première fois que des participants localisent le manager qui manque à l’appel et vont physiquement à sa rencontre. Vous avez été remarquables sur tous les plans. »
Une recherche internet confirme que le scénario est effectivement à la mode. J’ai envie de frapper quelqu’un.
« Donc tout ça, c’était juste une mise en scène ?
— Pas tout à fait, répond Ola Gammul. Les corolles d’Angers sont un vrai dossier urgent, et moi, je suis vraiment en vacances.
— Mais ça a été l’occasion de vous mettre à l’épreuve. Vous y avez gagné en cohésion et en efficacité. »
Les yeux plissés, Nawel secoue la tête.
« Et si nous n’avions rien trouvé ? C’était le résultat le plus probable, vous deviez bien vous y attendre, donc qu’est-ce qui se serait passé dans ce cas ? »
Lucas Radi sourit.
« Théa-Louise Bouguern aurait validé le design demain matin à la première heure.
— Tu avais dit que ça devait absolument partir en fabrication ce soir !
— On n’aurait pas eu trop de mal à justifier quelques heures de retard auprès du client. »
Il est fier de lui. Pourtant, si on lit bien la présentation de l’exercice telle qu’elle apparaît sur internet, il faut prévenir les participants qu’il ne s’agit pas d’une tâche standard. Lucas Radi, lui, ne nous a rien dit. Il nous a lâchés tous les trois dans l’inconnu, prétendant que l’entreprise était en péril, avant de revenir comme une fleur pour annoncer qu’il nous avait bien eus.
« Vous recevrez une évaluation très favorable. Un peu moins pour toi, Nawel, à cause de ton manque de transparence sur les feedbacks. Avez-vous des questions ? »
Je lève la main.
« Oui, deux. Est-ce qu’on va refaire le coup à d’autres collaborateurs ?
— Probablement pas. Nous perdrions l’effet de surprise. Et l’autre question ?
— Puisque j’ai perdu du temps, des crédits carbone et de la santé mentale dans un déplacement non planifié, est-ce qu’une compensation est prévue ? »
Radi et Gammul échangent un regard. Ils ne s’attendaient pas à me voir débarquer à l’hôtel, certes, mais j’y suis, et objectivement, il y a préjudice. Ils savent que si je monte l’affaire devant la cellule de prévention, je gagne. Je croise les mains sur la table, savourant ce trop bref instant où le rapport de forces s’inverse.
« À quoi penses-tu, Romane ? »
*
Le retour en taxi de luxe à moteur thermique ne faisait pas partie de mes exigences. Tout ce que j’ai demandé, c’est à être ramenée chez moi, scooter inclus, aux frais de Purrespir. Courir la campagne pour les beaux yeux d’un directeur technique aux méthodes douteuses, ça va deux minutes. En plus, il était hors de question que je sorte seule sur le parking de l’hôtel, au risque de retomber sur Jules et de passer un sale quart d’heure.
Accessoirement, en ma qualité de responsable process, j’ai précisé à Lucas Radi que si l’envie de rejouer un team-building original lui passe par la tête, il serait bien inspiré de lire le descriptif d’abord. Il a grimacé, je suppose que ça ne va pas servir ma carrière, mais je ne laisserai personne plaisanter avec les risques psychosociaux.
En remontant de la cave, je trouve un nouveau feedback personnel, en plus de celui qui est tombé tout à l’heure après l’exercice.
Au lieu de me faire payer ma hardiesse, Lucas Radi m’accorde la note maximale.