Frames A dystopian coastal scene at sunset In the foreground, a sleek, electric vertical takeoff aircraft in metallic blue hovers near eroding sand cliffs where partially collapsed luxury houses teeter on the edge The backgroun s-painted-an

Extension du domaine de la dopamine

C'était la même conversation tous les soirs.

Mélody, la sœur de Léa, rentrait crevée du boulot et retrouvait leur mère qui l'était tout autant. Et elles parlaient programmation de reconnaissance faciale et gestion des flux de déplacés. Mais aujourd'hui, Léa, installée à la table de leur minuscule salon, attendait un message.

« Alors je lui ai dit, racontait sa sœur, " Si tu as moins de 18 ans, tu as un dossier au fichier central de la population. " Et il m'a répondu : " Oui, mais non. " Tu le crois, ça ? Il est né à La Teste en 25, soi-disant une année où il y a eu plus de coupures de courant que d'ordinaire, et soi-disant que les dossiers de toute sa famille auraient disparu. Franchement, il se fiche de moi ! »

Léa s'efforça de se concentrer sur son cours de gestion commerciale pendant que sa sœur poursuivait ses jérémiades. Avec difficulté, car elle trouvait la matière totalement inintéressante. Elle n'était pas en première année de techniques et savoirs de commercialisation parce que cela la passionnait, mais parce que les tests avaient dit que c'était la seule chose qu'elle pourrait apprendre. En réalité, elle d'autres ambitions et surtout, un Plan à mettre en place. Le message lancerait le Plan. Sauf qu'il n'arrivait pas et qu'elle bouillait d'impatience. C'était aussi pour cela qu'elle était dans l'espace commun de leur appartement-conteneur plutôt que dans sa chambre : attendre était moins exaspérant si des conversations la distrayaient. Et puis c'était toujours une bonne chose que sa mère la voit réviser : Léa étant atteinte de TCMR, un trouble du circuit de la motivation et de la récompense, la question des études avait toujours été source de conflits familiaux.

« Tous pareils, dit sa mère, pas fichus de faire ce qu'il faut pour obtenir qu'on leur fournisse de quoi se rouler les pouces.

— Ils préfèreraient que la dernière tempête n'ait pas recouvert leur ville de flotte, commenta Léa.

— Là n'est pas la question », répliqua sa mère, qu'aucune objection ne pouvait empêcher de considérer son travail pour le ministère des déplacés comme juste et nécessaire. « On leur demande de prouver leur identité, rien de plus, et tout ce dont ils sont capables, c'est d'inventer des excuses pour le fait qu'ils ont perdu tous leurs dossiers.

— Mais c'est le cas : ils ont vraiment tout perdu.

— Ce n'est pas une raison, intervint Mélody. Tout le monde sait qu'il y a des coupures pendant les tempêtes, tout le monde a une clé de sauvegarde, un compte de secours, un téléphone d'urgence, tout ça à la fois, peu importe. Personne ne perd tous ses identifiants, sauf les étrangers qui essaient de s'infiltrer au milieu des réfugiés.

— Les étrangers viennent des côtes espagnoles que les tempêtes détruisent aussi, insista Léa.

— Et alors ? Ce n'est pas moi qui ai écrit le règlement », répliqua Mélody.

Léa allait lui faire sa réponse habituelle et atteindre le point Godwin à une vitesse dépassant celle de la lumière, lorsque le message qu'elle attendait arriva enfin.

Elle cliqua, le lut, sentit les battements de son cœur s'accélérer et dut surmonter son envie de refermer aussitôt son Fleurfone pour retourner dans sa chambre. Grossière erreur ! Ni sa sœur ni sa mère ne devaient soupçonner qu'elle avait autre chose en tête que cette fichue première année, porte d'entrée aux concours européens qui la sauveraient définitivement de la précarité accablant la jeunesse en cette lamentable deuxième moitié de siècle, surtout lorsqu'elle souffrait d'un trouble impactant la concentration. Elle se contenta donc d'effleurer discrètement l'icône indiquant qu'elle avait lu le message et y répondrait dès que possible.

Avait-elle répondu assez vite ? Et si son contact n'avait pas la patience d'attendre ? Et si tout son plan soigneusement mis au point tombait à l'eau ?

Elle leva les yeux et vit que sa sœur la regardait bizarrement. Ah, oui, elle ne lui avait pas répondu !

« Ce n'est pas toi qui as rédigé le règlement, dit-elle, mais c'est toi qui l'appliques. Tu as accès aux fichiers, il te suffit de faire une recherche avec son nom, et tu aurais une photo, et hop, identification immédiate, au suivant. »

Sa sœur la regarda comme si elle venait de tomber de la Lune.

« Ben voyons. T'as vraiment pas de cerveau. Bosse tes exams, sinon tu vas finir en assistante d'IA comme ma copine Annie. »

Comme Léa, l'amie de Mélody avait un TCMR. Ses parents avaient accepté le traitement, puis décrété, quand la molécule ne s'était pas révélée suffisamment efficace pour régler tout ce qu'ils considéraient comme problématique chez leur fille, que les labos leur avaient menti. Annie, plus âgée que Léa, n'avait donc pas plus de traitement qu'elle. La mère de Léa la mentionnait dès que celle-ci tentait d'aborder le sujet, les problèmes rencontrés par Annie étant, selon sa elle, des effets secondaires du traitement.

Léa ouvrit la bouche pour répondre, mais un nouveau message apparut sur son écran. De toute façon, elle avait autre chose à faire que discuter avec son idiote de sœur.

Elle tapota le centre de son Fleurfone. L'écran circulaire se sépara en six pétales qui s'enroulèrent l'un après l'autre pour former une sphère accrochée au poignet grâce à une élégante lanière incrustée de strass violets et émeraude.

« Chambre de Léa », dit-elle en se levant et en s'élançant vers l'escabeau lui permettant d'accéder à l'espace de deux mètres sur un mètre dix qui lui servait de chambre, comme à chacune des occupantes de leur appartement conteneur. Le volet roulant remonta pour la laisser passer et redescendit derrière elle. Ouf, elle était enfin tranquille. Elle s'assit en tailleur, baissant la tête pour ne pas se cogner, déplia un pétale de son Fleurfone et répondit à son contact en choisissant le lieu de rendez-vous le plus proche parmi ceux qu'il lui proposait.

*

Le lendemain, à peine rentrée de son après-midi de tutorat, Léa se changea et annonça à sa mère qu'elle allait manger avec ses amis du club de drones. Elle craignait que son mensonge soit tout de suite repéré – ses amis du club de drones n'allaient jamais manger ensemble – mais à son grand soulagement, sa mère se contenta d'approuver sans émettre la moindre remarque.

Une fois dehors, elle se dirigea vers la rue qu'elle était censée emprunter pour se rendre au club, juste au cas où quelqu'un aurait regardé par la fenêtre. Puis elle tourna à droite et encore à droite pour emprunter une rue transversale. La ville de conteneurs n'était pas une vraie ville, mais les îlots constitués de logements nomades empilés qui la composaient avaient été disposés sur une grille orientée est-ouest.

Le soleil finit de disparaître en face de Léa, ensanglantant les parois métalliques des parallélépipèdes superposés. Des rectangles de pâleur teintée de jaune apparurent à mesure que la lumière s'allumait dans les appartements. Les lampadaires prirent vie peu de temps après. Puis, Léa se dirigeant vers le quartier le moins recommandable, ils se firent de plus en plus rares. Certains gamins adoraient les casser pour récupérer la gelée d'algues luminescentes et la jeter sur les passants depuis leurs chambres. De plus en plus nombreux, des piétons bravaient vaillamment le froid pour aller se bourrer la gueule ou se la défoncer de diverses manières, selon leurs goûts.

La ville n'était pas une ville car elle ne comportait aucune maison construite « en dur, que ce soit en brique, béton ou pierre. La légende voulait que le camp d'accueil des réfugiés internes se soit agrégé autour d'un hameau situé à une cinquantaine de kilomètres de l'océan, à la limite de la zone susceptible d'être ravagée lors des tempêtes. Toutefois personne n'avait jamais vu les maisons du hameau en question. Avant d'être mutée sur ce camp, la mère de Léa avait travaillé pour son équivalent du nord du pays, et si le manque d'ensoleillement n'avait pas été si nuisible pour son humeur, Léa aurait pu croire qu'elles n'avaient jamais déménagé. Les blocs de conteneurs étaient les mêmes que ceux qu'elle avait toujours connus et les gigantesques camions qui les transportaient étaient toujours garés à la périphérie du rectangle de la ville démontable, leurs grues dressées dans le ciel violacé, semblables aux cargos d'un port sans rivage. Ce qu'ils étaient, en quelque sorte, puisque le dérèglement climatique emportait peu à peu les côtes, par petits où par grands morceaux, selon ses redoutables caprices.

Un port sans rivage, donc, un port sans mer ni océan, sans bateaux ni marins, car personne n'allait nulle part et certains travaillaient même à empêcher les autres de circuler. Car les humains sont comme l'eau : ils coulent là où la géographie les porte, et s'ils rencontrent des obstacles qu'ils ne peuvent franchir, ils trouvent des moyens.

Un port offrant tout de même des loisirs à sa population, car si l'on contraint des gens à vivre dans des appartements-conteneurs, il n'est pas idiot de leur proposer des lieux de distractions et de socialisation.

Son Fleurfone en main, un pétale déroulé, Léa ne tarda pas à arriver devant les gargotes, cafés et restaurants du quartier de loisirs, certains associés à un bordel, d'autres à des salles de jeux où l'on trouvait de tout, des bornes bas de gamme aux cabines virtuelles où, disait-on, la moitié de la population de moins de vingt-cinq ans se retrouvait pour, soi-disant, enfiler une combi et jouer. Mais on savait très bien ce qui s'y passait réellement.

Léa n'avait pas l'âge requis pour en louer une, et pas les moyens d'acheter une fausse identité numérique. Toutes ses économies, tout ce qu'elle avait gagné en cliquant dans des applis ou en autorisant les sites à enregistrer tout ce que sa caméra et son clavier pouvait capter, additionné de son commentaire sur son expérience client, elle s'apprêtait à le dépenser en une seule et une fois.

Elle n'avait pas eu beaucoup de mal à gagner cet argent : son trouble la rendait hypersensible aux récompenses immédiates, et qu'il y avait-il de plus immédiat que le fait de savoir qu'elle avait gagné deux centimes en clignant de l'œil ? Si elle devait faire quelque chose d'idiot, pourquoi pas des micro-tâches qui fournissaient des récompenses instantanées sous forme de ramification graphique et de paiement à la seconde travaillée ? Les algorithmes faisaient tourner le monde, à condition que leurs créateurs humains les soutiennent de leur incessante activité. Recueillir des données corporelles faisait partie du travail des pilotes d'essaims de drones, de micro-transporteurs aériens et autres appareils de petite taille. Et une fois les données recueillies, c'étaient encore des humains qui les triaient ou les taguaient. Des heures de clics et de clignements d'yeux qui au total faisaient une jolie somme, de quoi acheter le médicament sans lequel piloter lui serait à jamais interdit.

*

Elle attendit à l'entrée du Plaisirs Suprêmes qu'un box privé se libère, commanda la boisson la moins alcoolisée possible, s'installa dans un fauteuil plutôt moelleux, enfila les gants et lança le jeu de pilotage d'avion. Si son contact était à l'heure, elle n'aurait que dix minutes. Mais c'était toujours ça de pris.

Elle choisit le plus vieux, le seul qu'elle ne connaissait pas déjà par cœur. Il était même tellement ancien qu'il comportait des programmes de pilotage en conditions extrêmes, car vingt ans plus tôt, les concepteurs ignoraient qu'un jour les assurances refuseraient d'indemniser leurs clients si leurs pertes étaient causées par des événements climatiques. De nos jours, les assurances interdisaient tout dès que le vent commençait à souffler. Léa s'en fichait, ce n'était pas ce qui l'intéressait. Elle voulait devenir pilote de véhicule à décollage vertical. Être un taxi aérien, mais pas seulement : livrer des médicaments ou des vivres en urgence à des déplacés, leur sauver la vie parfois, surveiller les côtes sans cesse mouvantes, transporter des matériaux pour la reconstruction. Être dans les airs et faire un travail utile, voilà ce qu'elle désirait, pas vendre des gadgets inutiles à des familles surendettées.

Tout cela parce qu'un jour, sa mère les avaient emmenées faire un mini baptême de l'air dans un micro-avion. Voir les parties intactes de la forêt des Landes et l'océan d'en haut avait été une révélation. Tout était magnifique, comme si en gagnant les airs elle avait découvert un nouveau continent, où tout était plus grand, plus beau, plus libre. Elle en avait conclu que c'était ce qu'elle voulait faire de sa vie. Mais cette activité n'était pas autorisée aux porteurs d'un TCMR sans traitement. Elle s'était donc contentée des drones et des jeux de pilotage. Et, surtout, de passer tous ses week-ends à travailler pour l'entreprise de micro-transport où elle avait volé pour la première fois. Le patron avait la cinquantaine, des cheveux orange et violet, et il aimait bien Léa, l'autorisant même à tester certains véhicules après une révision ou une réparation. Comme les jeux, cela l'aidait à appréhender certaines situations, à acquérir des réflexes ou à se familiariser avec certains process. Bon, pas le service au bar de l'endroit, qui lui apprenait plutôt à ne pas se mêler aux conversations des clients.

Elle affrontait donc une tempête sur l'aéroport de Mumbaï lorsque la porte du box lui signala par un carillon qu'elle avait un visiteur. Elle plaça le jeu en pause et fit pivoter son siège en autorisant l'ouverture, mais sans se lever car les dix minutes avaient vraiment passé trop vite et elle aurait préféré continuer à jouer. La porte du box coulissa lentement. Là où elle s'attendait à trouver les épaules de son visiteur, elle découvrit son torse moulé dans une combinaison de cuir noir, leva encore la tête et vit qu'il se baissait pour passer le seuil. Il était perché sur des Bladeboots, des bottes-échasses urbaines équipées de lames en fibre de carbone grâce auxquelles, étant grand et longiligne, il se déplaçait à cinquante centimètres au-dessus du commun des mortels. Elle soupira et se leva.

« À l'heure, c'est bien, dit-il. Tu as ce qu'il faut ? »

Encore un qui pensait devoir féliciter les filles à tout propos. Elle ne releva pas, sortit la pochette de sa ceinture et la lui tendit. Il effleura son poignet et les mécanismes pneumatiques de ses bottes se tassèrent d'une douzaine de centimètres, lui permettant de prendre l'argent sans trop se pencher. Il n'était pas moche du tout, avec des yeux d'un surprenant bleu foncé presque outremer et un teint très pâle. Il devait utiliser ses bottes en salle de sport. Il compta les billets, hocha la tête avec satisfaction, sortit une petite boîte plate de son sac à dos et la tendit à Léa, qui la prit et ouvrit l'enveloppe en tissu ciré d'un coup d'ongle pour vérifier son contenu. Un blister en bioplastique couleur miel protégeait une douzaine de comprimés blancs, anonymes. Elle le retourna lentement pour mieux les voir.

« Tu en as déjà pris ? Si ce n'est pas le cas, lis bien le mode d'emploi et ne dépasse pas la dose recommandée. Ça ne sert à rien de se charger.

— Merci, dit-elle. Je ne suis pas idiote.

— J'ai pas dit ça. Mais dans mon expérience, même les gens malins se laissent emporter par ce truc. Ils le prennent pour que ça les booste une fois, puis ils s'aperçoivent qu'ils aiment ça et ils veulent que ça dure. C'est pas une bonne idée, alors j'avertis tous mes clients. C'est tout.

— Ça va pas me booster, dit Léa. Ça va juste me faire me sentir normale.

— Comment ça ? »

Il avait l'air vraiment curieux, et elle ne put s'empêcher de répondre :

« Parce que j'ai un TCMR. Un trouble du circuit de la récompense et de la motivation. Normalement, je devrais déjà prendre cette molécule, mais ma mère dit que ça me rendrait dépendante.

— Sérieux ? Il y a encore des gens qui croient ça ? Et ils ne se font pas épingler par la santé publique ?

— Pas tant qu'ils peuvent prouver qu'ils mettent en place un protocole efficace et que l'enfant se débrouille à l'école.

— Et c'est le cas ? »

Léa haussa les épaules. Pourquoi était-elle allée dire ça à ce type qu'elle ne connaissait pas ?

« Tant que je me contente de passer des examens sans restriction médicale, oui, à peu près. »

Tous les élèves inscrits dans un établissement du secondaire pouvaient passer leur Examen Terminal Européen. Mais pour obtenir le diplôme de pilote de micros-transporteurs que convoitait Léa, quelqu'un comme elle, enregistrée dans les systèmes gouvernementaux comme porteuse d'un TCMR, devait prouver qu'elle suivait un traitement approprié. C'était pour cela que Léa était là et elle n'avait pas envie d'en parler avec un étranger. En fait, elle avait envie que le type sorte et qu'elle puisse recommencer à jouer tranquille. Il sembla comprendre, referma son sac à dos et fit remonter ses bottes à leur hauteur stratosphérique.

« Ok, c'est toi qui vois. Bonne chance », dit-il, et il se baissa de nouveau pour franchir la porte. Léa entendit les chuintements de ses Bladeboots s'éloigner dans le couloir.

Au départ, elle avait eu l'intention d'aller au club, comme tous les jeudis. Mais ce vieux jeu était amusant. Elle commanda une deuxième boisson, posa le blister de comprimés devant elle et se remit à jouer. Elle rentra à l'heure chez elle, et personne ne se douta de rien.

*

Au cours de la semaine qui suivit, Léa faillit commencer à prendre son traitement plusieurs fois. Le premier jour, elle se réveilla avant la sonnerie du Fleurfone et se retrouva dans son lit, un comprimé entre le pouce et l'index, en train de relire la liste des effets secondaires pour la vingtième fois consécutive. Les plus fréquents et les plus dangereux concernaient le muscle cardiaque et elle se demanda si elle n'aurait pas mieux fait de prendre un rendez-vous avec leur médecin familial sous un prétexte quelconque. Six mois plus tôt, vu le temps d'attente, donc bien avant qu'elle ait su où trouver le médicament. Et quoi lui raconter pour qu'il contrôle son cœur plutôt qu'autre chose ? Et s'il en parlait à sa mère ?

C'est alors que sa sœur tapa sur le rideau de sa chambre :

« Léa, grouille-toi, c'est ton tour de douche aujourd'hui. »

Léa rangea ses cachets en moins de cinq secondes chrono, fonça dans la salle de bain et les oublia jusqu'au lendemain. Où elle se mit à réfléchir aux autres conséquences possibles que la prise de la molécule pourrait avoir sur elle. Elle était censée n'avoir d'effet que sur sa concentration et sa motivation, mais ces deux facteurs affectant le cerveau étaient primordiaux. Et si elle changeait vraiment, complètement ? Si elle n'oubliait plus de rendez-vous, écoutait ce qui se disait à table, si elle se mettait à s'intéresser à la gestion commerciale ? Si elle n'aimait plus les drones ? Et si elle se passionnait soudain pour l'analyse de données ? Et si, surtout, sa mère et sa sœur s'en apercevaient ?

Combien de temps cela aurait-il duré si elle n'avait pas reçu les résultats d'un contrôle de gestion commerciale passé la semaine précédente ? Elle s'était complètement plantée, et pour cause : elle détestait la matière et elle se souvenait très bien s'être prise de passion pour le jeu du soleil automnal sur les feuilles rouges et jaunes des arbres de la cour du centre d'enseignement, avant de se décider, bien trop tard, à écrire quelque chose.

Et maintenant, sa mère avait reçu sa note et le commentaire affolé de l'enseignant : « Léa est loin d'être prête pour l'examen. »

Ah ah, il n'imaginait pas à quel point ! Mais à présent, la mère de Léa avait déjà retrouvé l'une de ses applis de pistage et de gestion du temps, une parmi les dizaines qu'elle avait testées quand Léa était plus jeune et qu'elle n'avait pas appris à donner le change et à acheter des devoirs sur le net. Une véritable horreur, elle en rêvait la nuit, car sa mère était furieuse. Comment sa fille pouvait-être être si bête ? Comment pouvait-elle retenir tout ce qui concernait les drones et pas un simple cours de première année ?

C'était pourtant bien simple : on pouvait duper le cerveau de Léa et lui faire entamer des tâches qui ne l'intéressaient pas, mais la tâche en question parvenait rarement à lui fournir assez de dopamine pour qu'elle la mène à son terme. Et il fallait bien l'avouer, en dehors des appareils volants de toutes sortes, pas grand-chose n'intéressait Léa et c'était bien là son problème : elle était prisonnière de la dopamine et de la noradrénaline que son cerveau et ses surrénales ne généraient pas en quantités suffisantes.

Les comprimés étaient censés compenser cette faiblesse fondamentale, elle devait cesser d'avoir peur et les prendre, tout de suite.

Le lendemain du jour où la mère de Léa avait réinstallé tous les pisteurs d'activité sur son Fleurfone, celle-ci avala enfin le premier comprimé dès son réveil. Il était supposé faire effet au bout d'une heure mais elle ne ressentit rien de spécial jusqu'à ce que, pendant le repas de midi, elle se rende soudain compte qu'elle était en train d'écouter la conversation entre sa mère sa sœur. Ce n'était pas que les dernières anecdotes concernant des déplacés qui avaient tenté de retourner chez eux et s'étaient fait prendre l'intéressaient, elle avait entendu ça mille fois, mais elle nota, avec étonnement et plus qu'un peu de curiosité, que la conversation n'était pas trouée des innombrables moments où elle avait décroché et pensé à autre chose.

De ce jour-là, elle prit un comprimé tous les matins et constata que, sans trouver intéressant ce qui l'ennuyait, elle parvenait à rester concentrée et surtout, à se rappeler pourquoi elle devait le faire : parce que si elle voulait passer son brevet de pilote sans que sa mère soupçonne quoi que ce soit, elle devait impérativement avoir des notes correctes. Et pour avoir des notes correctes, elle devait prendre son comprimé tous les matins. Cela fonctionna, et même si bien qu'elle dut introduire quelques erreurs dans ses réponses, sans quoi ses profs n'auraient pas manqué de remarquer qu’elle était tout à coup capable d'avoir 100 % de bonnes réponses à plusieurs QCM sur lesquels elle avait planché le même jour, exploit de concentration et de motivation qui aurait été impossible auparavant. Il ne restait plus à Alexandre qu'à lui fournir un certificat de suivi de traitement, ce qui lui coûta de nouveau cher en nuits blanches passées sur des plateformes de micro-travail. Mais quelle importance, elle pouvait à présent rester concentrée des nuits entières pour tagger des kilomètres d'enregistrements de trajets afin que des drones de livraison les suivent sans se tromper.

Elle s'inscrivit à l'école où elle travaillait le week-end. Celle-ci se trouvait à quelques kilomètres du camp de déplacés, elle ne risquait donc pas d'y rencontrer les deux membres de son club de drones qui préparaient également le brevet. Heureusement, l'une des navettes desservant le camp passait aussi dans les villages environnants pour permettre aux pilotes de robots ménagers et aux assistants cuisiniers de venir y travailler. Les administratifs comme sa mère et sa sœur devaient bien manger.

Et tous les quinze jours, elle arrivait en retard au club de drones car elle passait d'abord aux Plaisir Suprêmes pour qu'Alexandre lui donne son petit paquet de cachets. Oui, il s'appelait Alexandre, en tout cas c'était ce qu'il disait, toujours vêtu de sa combinaison noire et perché sur ses bottes pneumatiques. Ils se voyaient régulièrement à présent, et à qui d'autre pouvait-elle parler de l'effet que la molécule avait sur elle ?

« Un des gros problèmes, dans ce boulot, lui disait-il, c'est que mes fournisseurs sont capables de changer la composition sans prévenir, mais mon seul moyen de le savoir, c'est de discuter avec des gens comme toi. Et la plupart n'ont pas très envie de parler. »

Des gens comme elle ? Qui donc ? 99,999 % des gens étaient dépistés et prenaient leur traitement depuis la petite enfance. Son cas était une exception, une anomalie. Le résultat de la malchance d'être née dans une famille qui ne croyait pas aux avancées de la médecine moderne. Les autres usagers clandestins étaient juste des gens ordinaires qui s'ennuyaient dans leur boulot ou avaient besoin de faire des heures supplémentaires. Ce qui faisait peut-être pas mal de monde.

Léa songeait vaguement qu'elle allait interroger Alexandre, ce soir-là, quand sa sœur lui fit une remarque au moment où elle s'apprêtait à franchir la porte.

« Hé, tu pars de plus en plus tôt pour ton club de têtes en l'air, non ? »

Club de têtes en l'air, comme c'était amusant.

« Plus tôt ? Peut-être, je n'ai pas remarqué.

— Si, plus tôt, dit sa mère sans lever les yeux de son Fleurfone. Mais elle rentre à l'heure, n'est-ce pas ? » 

Oui, elle arrivait à l'heure partout, ces derniers temps. Sa mère l'avait remarqué. Allait-elle l'empêcher de sortir ? Apparemment non. Elle faisait confiance aux pisteurs, qui étaient toujours là, l'informant en temps réel de l'endroit où Léa se trouvait, sauf lorsqu'elle les désactivait pour se rendre aux Plaisirs Suprêmes, grâce à Alex, qui lui avait fait un prix sur l'appli de brouillage.

Elle arriva quand même à la salle de jeu avec quinze minutes d'avance, largement de quoi tenter encore une fois de poser un avion sur un aéroport lointain, pendant une tempête de neige ou au milieu d'un ouragan.

Mais c'était une de ces journées où rien ne va. Elle dut changer de box parce que le jeu ne voulait pas se lancer. Elle avait commandé une boisson qui n'était toujours pas arrivée lorsqu'elle entendit le chuintement caractéristique des Bladeboots. À peine Alexandre était-il entré qu'elle devina que quelque chose clochait à son expression fermée et sombre, alors que d'ordinaire, il semblait plutôt content de la retrouver.

« Ça va ? demanda-t-elle automatiquement. 

— Non. On ne m'a pas livré. Je n'ai pas ta commande. »

Tout à coup, elle crut qu'elle allait se sentir mal et se cala sur le fauteuil pour ne pas tomber.

« Qu'est-ce qui se passe ? Comment ça se fait ?

— Si je le savais. Un maillon de la chaîne a merdé, ça arrive.

— Mais comment je vais me débrouiller ? »

Il haussa les épaules.

« Comment tu faisais avant ?

— Je ramais. J'ai trois leçons de pilotage la semaine prochaine, ça m'a pris un temps fou pour m'organiser. Si je les annule, je n'aurai jamais assez d'heures pour passer l'examen avant l'été.

— Tu le passeras plus tard. »

Quel idiot ! On était en mars. Le test avait lieu en juin. Elle devait le réussir, sinon il lui faudrait entamer sa deuxième année de techniques commerciales sans rien pouvoir faire à côté. Ce qui était horrible à envisager avec médicament, et totalement abominable sans. Elle sentit une énorme boule d'angoisse s'installer sur son plexus solaire.

« Non, je ne peux pas. C'est pas ce que j'avais prévu. Et de toute façon, il faut que je continue à avoir les mêmes notes pour que personne chez moi ne se doute de rien. Si j'ai ma première année, je serai tranquille.

— Comment ça ?

— Elles verront que j'ai bossé. Que j'y arrive. Elles feront moins attention. Si j'ai le médicament, bien entendu. Et je pourrai continuer à préparer mon brevet de pilote.

— Je ne comprends pas, dit-il. Pourquoi tu restes chez toi si ta mère ne veut pas que tu prennes le traitement qui te convient ?

— Pourquoi je reste chez moi ? Tu es idiot, ou quoi ? J'ai pas envie de me retrouver à la rue. »

Il secoua la tête.

« Tu ne serais pas dehors. Tu toucherais le REVEM, comme moi, et tu aurais une chambre dans une résidence pour jeunes. »

Le sentiment de honte qui envahit alors Léa l'empêcha de répondre. Sophie, la copine de Mélody, n'avait jamais terminé ses études. Elle touchait le REVEM et logeait dans l'un de ces fameuses résidences que sa sœur décrivait comme surpeuplées, vétustes et déprimantes au possible. Un endroit où se retrouvaient tous ceux qui n'étaient pas capables de se prendre en charge et de contribuer à la bonne marche de la société.

« Dans une de ces cages à lapins ? J'ai un TCMR, j'ai besoin de tranquillité et de silence. Et de toute façon, c'est pas la question, la question c'est : quand auras-tu de nouveau mes cachets ? »

Il n'en savait rien.

*

Léa était tellement furieuse qu'elle s'en alla sans même utiliser le temps de jeu pour lequel elle avait payé. Ses amis du club de drones lui demandèrent pourquoi elle était en avance. Son petit copain secret lui avait-il posé un lapin ? Cela la rendit encore plus furieuse, et elle pilota si mal son appareil qu'elle faillit l'endommager alors qu'elle participait à un relais en équipe. Ses coéquipiers étaient furieux ; elle aussi.

Elle était d'une humeur noire en rentrant. Heureusement, tout le monde dormait, ce que font les gens normaux quand ils travaillent le lendemain, sauf les gens comme elle, qui restent inutilement réveillés à ruminer leur mauvaise humeur ou à jouer à des jeux idiots qui ne rapportaient rien du tout.

La semaine qui suivit fut un vrai cauchemar.

Pour commencer, elle avait oublié qu'elle était censée procéder à des recherches pour un travail de groupe. Ce n'était pas trop grave, elle rattrapa le coup pendant que les autres membres « discutaient du sujet », ce qui signifiait répéter dix fois la même chose et être incapables de tomber d'accord sur un plan quelconque. Pas étonnant qu'elle ait oublié.

Là-dessus arriva une autre série de mauvaises notes, alors qu'elle prenait le médicament cette semaine-là. Que s'était-il passé ? Elle avait eu l'impression de réussir. Elle ne comprenait pas.

Pour tout arranger, Bertrand Pontier, le propriétaire de l'école de pilotage, lui annonça qu'il était obligé de déplacer deux des heures qu'elle avait réservées et, surtout, qu'elle ne pourrait en prendre qu'une par semaine jusqu'à la session d'examen.

Elle était en train de nettoyer la cabine de l'un des appareils lorsqu'il le lui annonça, l'air piteux et désolé.

« Mais pourquoi ? Vous m'aviez dit que c'était bon !

— Tu devrais t'intéresser aux aspects administratifs du boulot. Ils sont en train de changer les directives. Je suis obligé de réserver des créneaux pour des heures de formation d'adultes au REVEM qui veulent se reconvertir.

— Quoi ? Je ne suis pas au courant.

— Je sais bien, tu traites la partie théorique par-dessus la jambe. Je suppose que tu as l'intention de regarder le module la veille de l'examen ?

— Bien sûr que non. »

En fait si, un peu. À quoi bon apprendre par cœur des kilomètres de textes de loi qu'une IA connaitrait et analyserait bien mieux qu'elle ?

Elle termina de nettoyer l'appareil, brancha les deux autres pour qu'ils se rechargent et alla s'occuper du bar, où les clients de l'après-midi attendaient déjà. Le robobar aurait très bien pu prendre leurs commandes et les leur apporter, mais Bertrand avait la nostalgie des lieux de réunion de pilotes du lointain dix-neuvième siècle et il prétendait qu'une « vraie serveuse » ajoutait cachet et présence à son établissement. Bref, il avait constaté que ses clients consommaient plus lorsque le serveur était humain et une femme. C'était assez sexiste mais Léa s'en moquait. Elle aimait cette ambiance, surtout en fin de journée, quand les clients se croyaient revenus à l'époque des pionniers et commandaient des cocktails compliqués qu'elle adorait confectionner. C'était comme jouer à un jeu mais en plus satisfaisant, car elle voyait les gens siroter leur boisson et prendre des expressions ravies en constatant qu'elle était exactement comme ils l'aimaient.

« La bonne nouvelle, dit Bertrand, c'est que je vais ouvrir le bar une soirée de plus. Si tu es intéressée, j'aurais besoin d'une serveuse. »

Si cet idiot lui avait dit ça avant de parler des cours supprimés, elle aurait sans doute dit oui. Alors qu'à présent, elle était furieuse, elle avait même envie de changer d'école, carrément. Elle se contenta de dire à Bertrand qu'elle allait réfléchir. Il répondit qu'il comprenait et ils en restèrent là.

Tous les quinze jours, elle retrouvait Alexandre aux Plaisirs Suprêmes mais il n'avait pas de bonnes nouvelles à lui annoncer. Sa source de molécules s'était tarie, il n'en savait pas plus, il fallait simplement attendre que le réseau se reconstitue, ou soit remplacé, et tout redeviendrait normal.

« Tu ne peux pas contacter d'autres gens ? Un autre réseau ? »

Ils commençaient à bien se connaître. Elle lui donnait des conseils idiots et il se contentait de lever les yeux au ciel. Ils avaient même joué ensemble mais pas à des jeux de pilotage, il n'aimait pas ça.

« Si je n'améliore pas mes notes, ma mère va m'interdire d'aller au club de drones. Et de travailler chez Bertrand. Ça sera encore plus compliqué de se voir, soupira Léa.

— D'un autre côté, dit-il, si je n'ai rien à te vendre...

— Ah, c'est pour ça que tu es venu ces dernières semaines ? Pour me vendre un truc quand même ? »

Elle avait dit ça sans réfléchir, comme toujours, mais voilà qu'Alex se mettait à rougir, c'était tellement inattendu qu'elle ne sut quoi répondre. Un ange passa. Puis Léa fit semblant de se rendre compte qu'elle devait aller à son club pour essayer un nouveau modèle et la soirée s'arrêta là.

Le premier cours après l'annonce de Bertrand fut un peu tendu, mais c’était un brave homme et il était sincèrement désolé de ne pouvoir suivre le programme qu'ils avaient prévu ensemble, aussi Léa ne parvint-elle pas à lui en vouloir. Les leçons se succédèrent jusqu'à trois semaines avant l'examen sans que Léa en rate une seule, et heureusement, car bien que plutôt satisfait de son élève, Bertrand ne cessait de lui dire qu'elle manquait souvent de concentration. Il pensait qu'elle pouvait y arriver, mais il n'était pas tout à fait sûr qu'elle soit prête pour la session de juin. Quelle surprise ! Alex n'avait pas retrouvé de source d'approvisionnement et Léa, fatiguée, craignait de devoir attendre la session de septembre. Que faire ? Plus elle attendait, plus elle risquait de se faire prendre par sa famille. D'un autre côté, en étant chez elle, elle pouvait passer des heures à effectuer des micro-tâches idiotes mais qui, cumulées, lui rapportaient pas mal d'argent qu'elle pouvait mettre de côté en songeant que si elle devait se retrouver sans toit, elle aurait de quoi se débrouiller. Ce qu'elle n'aimait pas, c'était l'idée que gagner ainsi sa vie était trop facile. Regarder des vidéos, signaler le dernier jeu dangereux à la mode, avaler des térabits de conneries parce que son cerveau était de plus en plus accroc aux clics et au petites colonnes qui lui montraient qu'elle avait gagné de l'argent. Elle était douée et rapide mais cela lui faisait peur, car si elle ne faisait pas attention, elle pouvait tomber dedans et finir par ne plus être capable de gagner sa vie autrement.

Heureusement, elle prenait toujours autant de plaisir à piloter. Surtout quand Bertrand lui proposa de profiter de la leçon de la semaine pour tester l'appareil dont il venait de faire l'acquisition.

« Vous l'avez acheté ? Le nouveau Zéphyr ? Vous disiez vouloir attendre l'année prochaine. »

Ils marchaient vers le hangar principal, par une belle matinée au ciel transparent et pâle, balayé de lointains cirrus effilochés, d'autant plus attirant que le mois d'avril avait été particulièrement pluvieux et venteux. D'ailleurs, la météo annonçait une nouvelle perturbation arrivant du sud-ouest, mais il était tôt et ils avaient le temps de profiter de ce début de matinée.

Léa commençait à distinguer la silhouette du nouvel appareil lorsque son Fleurfone vibra à son poignet. Elle leva le bras et le pétale qui se déroulait devant elle. C'était un message d'Alex.

« Victoire ! J'ai trouvé un nouveau fournisseur. Dis-moi où tu es, je te rejoins avec la livraison. »

Sans se laisser le temps de réfléchir, elle répondit et referma le Fleurfone. Il avait réussi, incroyable ! Elle allait pouvoir piloter sans craindre que son fichu cerveau décroche à tout moment. Elle pourrait passer l'examen dans trois semaines. Et puis voir Alex plus souvent, pourquoi pas.

En attendant, le nouvel appareil était là, devant elle, d'un bleu métallique chatoyant, une silhouette de bête de course, comme un martin-pêcheur s'apprêtant à plonger dans l'eau. Bertrand actionna la télécommande, ce qui déverrouilla les portes et alluma tous les feux de position, qui ajoutèrent encore des reflets et des éclats à la silhouette de bolide du Zéphir. Léa sentit l'excitation monter. Heureusement qu'Alex ne l'avait pas prévenue la veille, elle n'en aurait pas dormi de la nuit.

Ils s'installèrent. Le cockpit et les commandes n'étaient pas très différentes des modèles que Léa avait déjà pilotés. Le vrai changement était la puissance du moteur électrique et son autonomie. 

« Bon, dit Bertrand, nous allons profiter de ce moteur tout neuf pour tenter quelques manœuvres. »

Léa eut un pincement au cœur. Par « manœuvres », il voulait dire atterrissage et décollage de précision sur des surfaces à peine supérieures à celle occupée par les patins du Zéphyr, ou dans des ravins, gorges et autres torrents en crue, sans oublier le transport de charges exceptionnelles, de personnes accidentées et autres acrobaties que Léa adorait parce que sans la motivation immédiate du danger, son cerveau n'était pas intéressé. Elle était accroc à l'adrénaline et adorait et détestait à la fois les missions spéciales, car si elles se prolongeaient, sa concentration finissait toujours par diminuer, altérant sa performance. En l'occurrence, que Bertrand lui confie son appareil tout neuf la plongeait dans un délicieux et atroce mélange d'excitation et de trouille bleue. 

Cette fois-ci, ils se rendirent sur le bassin d'Arcachon, ou plutôt la zone occupée par l'espèce de lac saumâtre, les dunes et les marécages qui étaient tout ce qu'il en restait, car les grandes marées et les tempêtes remaniaient la ligne de côte tous les six mois. La dune du Pyla, que Léa n'avait jamais vue qu'en photo, n'était plus qu'une zone sableuse parsemée de monticules et de flaques d'eau envahies par les algues vertes.

« Ici, dit Bertrand. Pose-moi ce joujou. »

Et comme Léa lui lançait un regard interrogateur, il ajouta :

« Ne stresse pas, je sais que tu peux le faire ! »

Bizarrement, Léa avait tendance à croire son instructeur quand il lui disait ce genre de chose. Ça ne marchait pas avec tout le monde et c'était bien le signe qu'il s'avait s'y prendre pour l'encourager. Elle inspira et expira plusieurs fois puis posa tranquillement le Zéphyr sur l'un des monticules.

« Bon, maintenant, imagine qu'on te demande d'aller chercher des gens qui sont coincés là-dedans, dit Bertrand, un grand sourire satisfait éclairant son visage, tu te poses où ?

— Comment ça, coincés ? Ils seraient où ?

— En plein milieu de tout ça, dit Bertrand en indiquant l'étendue devant eux, qui ressemblait terriblement à un lac de vase.

— Au milieu de la flotte, quoi.

— Ce n'est pas que de la flotte, justement, c'est vaseux, mouvant et dangereux, et il faut que tu les sortes de là. »

Léa s'interrogeait sur l'instrumentation du Zéphyr qu'elle pouvait utiliser pour étudier le terrain – infrarouge, sonar ? – lorsque la radio, toujours réglée sur la fréquence des secours en zone instable, crachota et transmit un message d'alerte.

« Minibus accidenté à Soulac. Chute depuis une dune, deux ou trois blessés. »

Bertrand n'hésita pas et utilisa ses doubles commandes pour décoller tout en envoyant les coordonnés GPS du lieu de l'accident à l'ordinateur de bord.

« Oh, pardon, un réflexe », dit-il en se rendant compte de ce qu'il avait fait, et il repassa les commandes à Léa qui les reprit tout en regardant défiler les infos relatives à l'accident.

« Ce n'est pas possible, commenta-t-elle. Il y a encore des gamins qui essaient de trouver des trésors dans les villes submergées ?

— On leur raconte des histoires de coffres-forts abandonnés dans des casinos ou des villas de luxe. Ils sont jeunes, sans emploi, ils s'emmerdent : ils y croient. »

Ils sont idiots, songea Léa, quand ils atteignirent le bord de mer. Elle avait lu qu'autrefois, de longues plages de sable blond bordaient le littoral, et que derrière des dunes s'étendait la forêt des Landes et ses pins. Mais il y avait bien vingt ans que la montée des eaux et les tempêtes à répétition avaient balayé le sable et emporté les dunes, et que les pins avaient disparu dans des mégafeux. À certains endroits, comme celui où ils étaient en train de se rendre, des falaises de sable bordées de maisons chahutées telles des châteaux de cartes perpétuellement en train de s'effondrer avaient remplacé les plages. Les habitants étaient partis depuis des dizaines d'années.

Ayant repéré le véhicule de la gendarmerie locale, Léa leur demanda où se trouvaient les blessés, car pour le moment elle ne voyait rien d'autre que des bâtiments en équilibre précaire au-dessus de la falaise sableuse.

« Vous voyez la grande villa ? lui répondit la radio. Le minibus est dedans.

— Comment ça, dedans ? interrogea Léa, stupéfaite.

— Il y avait de grandes baies vitrées, ils ont juste élargi à coup de masse. »

Léa prit un peu d'altitude afin de mieux appréhender la scène. Ce faisant, elle découvrit qu'effectivement, l'une des villas avait la forme d'un U ouvert sur la mer. Pour une raison inconnue, les gamins avaient fait entrer leur minibus dans l'une des branches. Il se trouvait encore au bout, les deux roues arrière sur une terrasse, les roues avant dans le sable. Le véhicule était donc presque à la verticale, et deux des jeunes se trouvaient en bas. Bien entendu, la mer était en train de monter.

« Tu les sors de là toute seule ? » demanda Bertrand à Léa, sur un ton qui voulait clairement dire "vas-y, montre-moi, je sais que tu en es capable" ».

Elle aurait voulu avaler sa salive, mais sa bouche était complètement sèche. En même temps, elle sentait l'excitation monter. Elle se cala fermement dans le fauteuil tout neuf et plaça ses doigts au-dessus des commandes.

« Oui, bien sûr », répondit-elle.

Elle n'avait jamais hélitreuillé d'êtres humains, seulement des mannequins, mais en quoi était-ce plus difficile que piloter en pleine tempête de neige, virtuelle ou pas ?

Elle sentit le vent qui, tout comme l'océan, se jetait contre la falaise de sable, mais les moteurs du Zéphyr étaient assez puissants pour y résister : pendant que Bertrand déployait la civière, elle avança au-dessus de l'endroit où un jeune homme était accroupi à côté de son ami allongé – il avait une jambe cassée. Ensuite, Bertrand accomplit une bonne partie du boulot pendant que Léa se concentrait sur le fait de maintenir le Zéphyr au-dessus des deux gamins.

Il largua la civière, puis ils attendirent que l'adolescent ouvre les compartiments intégrés, prenne la radio, écoute les explications de Léa et fasse ce qu'elle lui demandait : installer son pote sur le brancard et l'attacher solidement. Elle n'avait plus qu'à remonter la civière en serrant les dents jusqu'à la dernière minute car elle avait beau lui avoir fait vérifier trois fois toutes les attaches, elle ne se détendit que lorsque Bertrand l'eut réceptionnée.

Il ne restait plus qu'à descendre un harnais pour le deuxième, qui tomba littéralement dans les bras de Bertrand dès qu'il fut à l'intérieur, tout en bafouillant des remerciements éperdus. Léa sentit une bouffée de fierté l'envahir. Elle jeta un dernier coup d'œil aux rochers qu'une vague venait de recouvrir entièrement puis les ramena près du véhicule de la gendarmerie. Elle resta à sa place pendant que Bertrand escortait le gamin vers les gendarmes, et tout se serait bien passé si Bertrand avait pris son temps, comme il le faisait souvent, pour discuter avec eux, mais le vent soufflait, la mer montait, il commençait même à pleuvoir, et il revint tout de suite dans la cabine.

« Hé bien, c'était au poil, ce sauvetage », dit-il en s’installant.

Puis il regarda Léa et vit qu'elle était assise très droite, bras tendus devant elle, et qu'elle essayait d'empêcher ses mains de trembler.

« Hé, faut pas flipper comme ça, tout s'est bien passé, tu t'es débrouillée comme une cheftaine, je n'ai rien eu à faire !

— Je ne flippe pas », balbutia Léa.

Bertrand croisa les bras et la regarda avec un l'air sérieux qu'elle lui avait déjà vu prendre avec certains élèves qui l'avaient déçu.

« Léa, je dois te parler. Ce n'est pas la première fois que je te vois dans cet état. Et je suis désolé d'avoir à te dire ça, mais si tu as si peur, pourquoi vouloir à tout prix passer cet examen en juin ? Termine tranquillement ton année de commerce, tu as le temps.

— Le temps ? Si je passe encore six mois à faire des devoirs de compta, je vais devenir folle. Et je n'ai pas peur, pas du tout. J'adore ça, piloter. C'est juste que j'ai… »

Non, elle ne pouvait pas lui dire, si elle le lui disait, il allait juste la dénoncer au bureau des examens et elle serait condamnée à apprendre comment préparer le cerveau des gens pour qu'ils clignent des yeux sur les bonnes pubs.

« Ce n'est rien, ça va passer, ne vous inquiétez pas… »

Elle s'interrompit, respira à fond en ordonnant à ses mains de cesser de trembler.

« Je ne veux pas travailler dans le commerce, c'est juste ce que les tests ont dit que je pouvais le faire. Je veux piloter. Sauver des idiots qui tombent des falaises, porter des médicaments à des gens isolés, évacuer des familles en cas d'incendie. Le problème, c'est que j'ai un TCMR. Je devrais avoir un traitement, mais ma mère n'a jamais voulu. J'avais une source…

— Attends, tu veux dire que tu as piloté mon Zéphyr sans le traitement que tu devrais avoir ?

— Oui, je sais que c'est dangereux…

— Je n'ai rien vu de spécial. Tu es tendue, c'est normal, ça se surmonte avec l'expérience. Je pense néanmoins que tu devrais avoir ce traitement – cette législation qui permet aux parents de choisir, c'est honteux… Je suis bien placé pour le savoir… D'ailleurs… »

Il s'interrompit net. Plusieurs expressions se succédèrent sur son visage familier. Inquiétude, sollicitude, mais surtout colère. Il se reprit et dit :

« Peu importe. Tu m'as l'air épuisée, laisse-moi ta place, je vais nous ramener. »

Ils ne parlèrent pas pendant le trajet. Léa était effondrée. Elle avait complètement oublié le message d'Alex, il ne lui revint à l'esprit qu'au moment où ils arrivaient en vue de l'aérodrome. Alex lui avait dit qu'il avait un fournisseur, mais serait-il fiable ? Pendant combien de temps pourrait-il lui procurer la marchandise ? Pas plus longtemps que le précédent. Même si elle parvenait à avoir l'examen, elle resterait à la merci de sources inconnues de la molécule. Les tests avaient raison : il valait mieux qu'elle devienne technicienne de vente, au moins elle gagnerait sa vie et pourrait acheter tous les jeux de pilotage qui sortiraient. Et pour les récompenses faciles et la dopamine, elle aurait toujours les micro-tâches, après tout, elle était douée pour ça.

Bertrand posa le Zéphyr sans encombre et en descendit, l'air préoccupé. Il ne cessait de jeter des coups d'œil indéchiffrables à Léa tandis qu'ils se dirigeaient vers le bar.

À peine étaient-ils entrés qu'elle vit la longue silhouette d'Alex se déplier sur ses échasses.

Les yeux de Bertrand s'écarquillèrent. Il regarda autour d'eux : le bar était vide.

« Bladeboots ? Qu'est-ce que tu fais là ?

— Rien, dit Alex, je suis juste venu chercher Léa. »

Le regard de Léa alla de l'un à l'autre. Alex paraissait sonné, Bertrand gêné. Les deux auraient manifestement préféré se trouver ailleurs. Mais pourquoi ? Elle n'y comprenait rien. 

« Oui, dit-elle. Il faut que j'y aille. J'ai encore du travail. »

Elle se tourna vers Alex. 

« Nous sommes en retard parce que de jeunes couillons sont tombés d'une falaise, expliqua-t-elle.

— Léa s'en est sortie comme une pro », dit Bertrand.

Alex le regardait comme s'il lui parlait un langage extraterrestre.

« D'ailleurs, ajouta-t-il soudain en faisant un énorme clin d'œil à Alex, si elle a son examen, ce dont je ne doute pas, je pense qu'elle pourra donner leurs premières leçons aux élèves du nouveau programme. »

Alex était tellement surpris qu'il semblait avoir tout à coup perdu tout son sens de la répartie. Et Bertrand, la première surprise passée, paraissait trouver la situation très amusante. Léa fit alors ce qu'elle faisait toujours quand elle se sentait mal à l'aise et que ses nerfs avaient été mis à rude épreuve : elle dit la première sottise qui lui passa par la tête.

« Mais qu'est-ce que vous avez, tous les deux ? On dirait que vous avez vu un fantôme !

— Pas du tout, dit Bertrand. Une connaissance, tout au plus. Détends-toi, mon garçon, nous sommes seuls.

— Je suis détendu. Je ne sais pas ce que vous faites ici, c'est tout.

— Comment ça ? dit Léa. C'est Bertrand Pontier, mon prof de vol, le propriétaire de cette école.

— Non, c'est Mouette Agile, mon contact, celui qui n'a pas pu me fournir jusqu'à ce matin.

— Pardon ?

— Je n'y suis pour rien, dit Alex. Elle m'a juste donné l'adresse, comment pouvais-je savoir que vous seriez là ?

— C'est ma faute, répondit Bertrand. J'aurais dû mettre un masque ce matin, mais je te connais depuis trop longtemps. Je sais que tu es prudent.

— Mais comment ? demanda Léa. Pourquoi ?

— Comment, c'est simple : j'ai un fils. Plus vieux que vous deux, mais il a un problème similaire à celui d'Alex.

— Quel problème ? »

Alex soupira. 

« Son fils est né ici, expliqua-t-il. Dans la zone instable. Et il souffre comme moi d'un SAS, un syndrome d'agoraphobie spécifique. Tu en as entendu parler ?

— Ce sont les gens qui ne peuvent plus quitter leur appartement parce qu'ils ont peur des virus ?

— Oui, et ceux qui ne peuvent pas sortir d'un certain périmètre, comme celui du camp de déplacés où ils ont grandi. Moi je m'en fiche, je suis très bien ici. Mais son fils voulait partir, travailler dans la remédiation écologique, voyager dans le monde entier.

— Il n'y a pas de traitement pour le SAS, dit Bertrand. En tout cas, aucun qui soit autorisé en Europe. Et les psychothérapies n'ont pas donné de très bons résultats. Je ne supportais pas que mon gamin reste coincé ici sans pouvoir faire ce qui l'intéressait. J'avais remarqué certains clients qui faisaient des voyages fréquents en Grande-Bretagne. Nous avons parlé et voilà, mon fils prend une molécule semblable à celle que tu utilises, mais fabriquée au Canada et interdite ici. Molécule que cet idiot d'Alex qui souffre du même syndrome ne veut pas prendre.

— Parce que je n'ai pas envie de travailler. Euh, pardon, de voyager. »

Il y eut un moment de flottement, puis Léa se mit à rire, puis Bertrand, puis Alex.

Pendant leur courte conversation, de gosses gouttes avaient commencé à tomber, comme une version froide d'une pluie tropicale.

« De moins en moins fiable, la météo, dit Bertrand. Je ne vais pas pouvoir sortir tout de suite. Venez, je vous offre un chocolat, on va discuter. »

*

Ils rentrèrent, Bertrand passa derrière le bar où il leur fit des chocolats, l'une des boissons non alcoolisées les plus chères de sa carte, en raison du prix affolant de la matière première. Celui de Léa, incorrigible gourmande, était viennois avec beaucoup de chantilly.

« Vous me laisseriez vraiment donner des leçons ? demanda-t-elle à Bertrand entre deux cuillerées.

—  Si tu as l'examen, bien entendu. L'explication des commandes et la première prise en main, tu t'en sortiras très bien et ça me libérera du temps. Le reste suivra. J'avais un doute à cause de tes moments de décrochage, mais à présent, j'ai compris à quoi ils étaient dus. Je vais chercher d'autres sources d'approvisionnement pour ces médicaments, il n'est pas question que la situation des dernières semaines se reproduise. 

— Vous pouvez compter sur moi pour les livraisons, dit Alex.

— Vraiment ? 

— Bien sûr ! protesta Alex.

— Il te fait marcher, dit Léa.

— Et vous allez la payer ? s'enquit-il soudain.

— Pas beaucoup au début, j'en ai peur.

— Ce sera toujours ça », dit Léa.

L'argent, ça s'économisait. Et puis si elle arrêtait ses études, elle pourrait littéralement passer des journées entières à accumuler des centimes en taguant des images ou en vérifiant des numéros de téléphone. Être accroc à la dopamine ne pouvait pas avoir que des inconvénients.

« Et dans quelque temps, tu pourrais peut-être partir de chez toi, suggéra Alex, comme s'il avait suivi le fil de ses pensées. On pourrait se voir ailleurs qu'aux Plaisirs Suprêmes.

— Ah, ce serait dommage, dit Léa. Que se voir ce soit plus un plaisir, je veux dire.

— J'avais compris », répondit Alex. 

Il était rouge comme une tomate. Léa sentit qu'elle aussi avait les joues en feu.

« Vous êtes mignons, tous les deux, dit Bertrand. Regardez, il pleut de plus en plus fort. Je vous offre un autre chocolat. »