Il y a des siècles de cela, il existait des gardiens de phare. Ils passaient des mois seuls sur des îlots rocailleux, sur des rocs au beau milieu des océans, avec pour unique mission de tenir les autres à distance. Les gardiens assuraient la sécurité de tous ces marins qu'ils ne voyaient jamais, qu'ils ne devaient jamais voir, et pour qui ils étaient des héros. Voilà ce que nous racontent, lors de notre entretien d'embauche, les dirigeants de l'Horloge. J'ai pensé me commander des documents sur les phares, avant de partir, mais avec tout ce que j'avais à régler avant je n'y ai plus pensé. Depuis que je suis ici, je ne l'ai pas fait non plus. Ici, maintenant, cela me semble... surnuméraire.
Je vis et je travaille sur le satellite artificiel A Z 974EY, en orbite autour de la station Cérès, l'un des terminaux les plus importants de ce système. L'un des plus peuplés, aussi. Parfois j'éteins le ciel de mon satellite, et je la contemple qui clignote là-bas au loin. Et j'imagine... Je tente d'imaginer les milliers et les milliers d'existences et d'interactions là-bas. Je sais que je devrais respecter l'alternance des jours et des nuits telle que l'ont définie les scientifiques de l'Horloge, d'une manière qui est à la fois optimale pour ma santé et pour entretenir des relations sociales avec mes proches dans mon ancien anneau.
Mais j'ai piraté depuis longtemps le système, et j'ai désactivé les protocoles de surveillance. Même si, au fond de moi, je me demande si le « suivi scientifique à distance » que vantent les annonces de recrutement existe vraiment, ou s'il a seulement existé. Je sais, aussi, que je dois avoir « des discussions régulières avec des amis et des proches ». L'équipe de l'Horloge est censée monitorer cela, aussi. Pour s'assurer de ce qu'ils appellent pudiquement mon « équilibre », c'est-à-dire ma santé mentale. Parfois, encore, je fais quelques efforts pour brouiller leurs relevés. J'appelle ma famille à des heures où je sais qu'ils travaillent, qu'ils ont coupé les communications privées de leur côté. Je ne réponds pas quand ils me rappellent. Je leur laisse juste des messages pour leur dire que je vais bien. Ils me rappellent de moins en moins souvent. Je ne suis plus certain de quoi leur dire encore. Quel est le sens de mon travail ? Quel est le but de ma vie ?
J'ai été engagé pour veiller sur les horloges qui gèrent à distance toute la vie et toutes les machines de la station Cérès. Si elles se dérèglent ne serait-ce que d'une demi-seconde, c'est tout le fonctionnement de la station qui est remis en cause. Alors je vérifie à intervalles réguliers les mécanismes, j'assure la maintenance, et d'une manière générale je me tiens prêt à réagir. Je suis très bien payé pour ça, j'ai droit si je le souhaite à un suivi psychologique, et je peux profiter des moyens de communications les plus évolués de l'univers. Pendant mes temps de pause, je dors, je me promène sur le satellite où la compagnie a recréé tout un écosystème, avec des arbres, de l'herbe et même un passage des saisons. Je fais du sport. J'ai repris des études à distance, aussi, une formation en droit, pour être avocat dans le domaine de l'humanitaire. J'ai toujours aimé être utile aux autres. C'est pour cela aussi que j'ai été recruté, pour servir ici.
Enfin, ce que je viens de vous décrire, c'était la situation idéale. Les débuts.
Pourquoi j'ai signé pour ça, déjà ? À l'époque, je recherchais désespérément un peu de calme et de stabilité dans mon existence. Un espace pour réfléchir. Pour penser. Une vie qui ait du sens, aussi. Toute ma vie, j'avais oscillé entre des extrêmes. Elevé par un père horloger militaire, réformé pour des problèmes de cœur, j'avais fui le carcan familial en entamant des études jamais terminées de philosophie, puis j’étais entré dans une boite d’intérim chargée de petits jobs sur des ceintures de planètes, à étaler des enduits sur des structures dont la plupart du temps j'ignorais l'usage, à assurer la maintenance de conduits et de postes informatiques dont on ne nous disait pas grand-chose. Dans l'immense nuit éternelle de l'espace, le défilement des jours perdait peu à peu son sens, mais nous en étions presque heureux au fond. Nous étions fiers de vivre dans ce chaos, de nos horaires irréguliers et intenables. Cette fierté nous soudait les uns aux autres, nous, ces équipes de marginaux, ex-cols blancs en crise de la quarantaine, étudiants sans ressources ou sans place dans un college, transporteurs entre deux missions. Au bout de quelques mois, certains d'entre nous commençaient à délirer, à avoir des visions dans l’espace. Au bout de deux ans, l’entreprise rapatria ceux qui avaient gardé encore une apparence de santé mentale sur la planète habitable la plus proche de chez eux, avec un pécule suffisant pour vivre quelques mois, et une ordonnance pour des séances de « réacclimatation à la vie en société ». Je faisais partie des heureux élus. Je fis l’impasse sur le psy. Je me concoctai mon propre retour à la vie sociale, en allant me perdre dans les pires quartiers de la mégapole la plus proche. Mon indemnité fondit en quelques semaines, en paris plus ou moins légaux et en substances encore moins légales. Après avoir bu ce qui me restait de cash, et vomi ce que j'avais bu, j'appelai un ami de mon père qui me dégotta un des rares et très convoités postes de bureau. J'avais un de ces cubicules à l'ancienne qui vous évitent de travailler depuis un coin de votre minuscule appartement avec vue sur le sempiternel faux décor de fenêtre. J'étais bien. Je m'installais. J'avais des collègues. Pas beaucoup, moins que dans mes premiers jobs, mais souvent en meilleur état. J'avais un avenir.
Le temps filait, très vite. Trop vite. D'un coup, un soir, ça m'a fait peur. J'ai tout plaqué, j'ai fui hors de mon appartement, j'ai failli rejoindre une secte qui voulait, je crois, se perdre dans le vertige de l'espace et retrouver les origines de l'humanité, quelque chose dans le genre. J'ai manqué le décollage du vaisseau parce qu'après avoir plaqué mon travail de bureau j'avais enchaîné les insomnies, puis j'avais dormi presque sans m'arrêter pendant trois jours. A mon réveil, j'étais en complet décalage avec... à peu près deux ou trois systèmes, en réalité. Je sautais dans le premier glisseur en bas de chez moi. J'arrivais à l'astroport avec trois heures de retard, et avec au fond des tripes le sentiment atroce que je ne retrouverais jamais une vie normale, que mon corps ne récupèrerait pas de ce que je lui avais infligé.
C'est devant l'astroport, sous une pluie fine et froide – cette méga-cité n'avait pas les moyens de se payer une météo artificielle – que j'ai aperçu la pub en 3D. L’annonce de recrutement la plus imposante que j'ai vue de ma vie. Un instant, j'ai cru avoir suivi la secte et m'être retrouvé sur le seuil d'un étrange paradis.
Des cerisiers en fleurs font neiger des nuées de pétales sur un pré d'un parfait vert artificiel. Leur parfum de synthèse flotte un instant jusqu'à moi, par-delà les remugles de la ville. Au loin un bâtiment blanc qui n'existe pas étincelle sous un ciel trop bleu. Je flashe la pub par réflexe. Quarante-huit heures plus tard, je reçois un message : le groupe veut étudier ma candidature. Je crois que l’élément qui leur a parlé, dans mon profil, ce sont mes deux ans dans l'espace. Le fait que je n'aie pas pété un câble là-haut, surtout.
Quelques mois plus tard, après des semaines de formation, de tests physiologiques et psychologiques, le recruteur me parle des gardiens de phare. Quelques semaines plus tard, encore, je suis un cours de yoga à distance tandis que l'aube se lève sur mon minuscule royaume. Dehors c'est le printemps. Dans une demi-heure j'ai des amis qui m'appellent. Cela fait partie du processus, mine de rien. Mon employeur appelle parfois l'un de mes proches au hasard, pour s'assurer que je maintiens ces rendez-vous réguliers.
Sur les documents et les films qu'on m'a montrés à la base, avant mon départ, les proches du gardien conversent avec lui depuis des jardins suspendus, sur fond de collines pastel ou des mégapoles illuminées. Ou alors ils se trouvent sur une terrasse en bord de mer, quelque chose comme du bois flotté. Depuis que je suis ici, de plus en plus souvent, je songe à toutes ces choses que je connais, alors que je ne les ai jamais vues IRL. Jamais touchées. Par exemple, le bois flotté. C'est étrange, je n'ai jamais été responsable d'autant de vies humaines, une responsabilité frontale, évidente, directe, je n'ai pas eu une existence aussi régulière depuis mon enfance. Pourtant je n'ai jamais éprouvé un tel sentiment d'irréalité.
Sur une bonne partie des démos, aussi, les proches idéaux sont douillettement installés sur des canapés à mémoire de forme, doucement éclairés par des feux de cheminée artificiel. Encore une chose que je n'ai pas connue IRL. Les feux de cheminée. Je devrais faire une liste. Parfois je me dis que je pourrais faire ces listes, maintenant que j'ai du temps. Parfois mes pauses entre deux tours de garde s'étirent jusqu'à durer des heures. Mais les jours et les semaines passent si vite que j'ai l'impression qu'entre deux nuits je peux juste cligner des yeux.
Qu'est-ce qui est réel, au fond ? Vraiment réel, pour moi, ici ? Parfois, dans mes plages d'ennui, quand je me penche sur mes cours de droit sans vraiment les voir, des bribes de mes années de philo me reviennent, des idées floues qui flottent sans raison au fond de mon crâne. Sur les différences avec mes proches et ceux des démos, aussi. Mes proches ont de mauvais décors virtuels derrière eux quand je leur parle, quand ils prennent la peine d'en mettre, ou des appartements qui ressemblent à des boîtes beiges dont la peinture s'écaille, de ces logements en containers recyclés dont l'unique fenêtre donne sur le building d'en face. La plupart des amis qui me restent, ceux qu'il n'est pas complètement absurde d'appeler, je me les suis faits pendant mes petits boulots dans l'espace. De temps en temps j'appelle mon père, je le regarde au milieu de ses souvenirs militaires, dans son bureau un peu plus surchargé chaque fois. La maison était si impeccable, presque trop vide, avant son divorce. Je me dis que je devrais reprendre contact avec ma mère. J'aimerais reprendre contact avec ma mère. Mais c'est l'heure de ma ronde. Toujours, au moment de prendre une décision quelconque, le devoir me rattrape. Peut-être est-ce un moyen d'éviter le reste de ma vie.
Je tiens mon planning d'appels et de conversations, plus ou moins. Mes amis répondent présents presque la moitié du temps, ce qui est un très bon ratio quand on connaît les vies qu'ils mènent. Peut-être sont-ils rémunérés par la compagnie pour ça. Je ne sais pas si ça me dérangerait vraiment. Je ne sais plus. Dehors les cerisiers font neiger des pétales clairs – il y a vraiment des cerisiers ici, comme sur la pub de l'astroport. C'est bizarrement rassurant.
Je parle avec mes proches mais au fil des semaines nos conversations deviennent de plus en plus forcées, artificielles. Je n'ai plus grand chose à leur dire. Ma vie a une sorte de routine que malgré toute leur bonne volonté ils n'appréhendent pas vraiment, j'ai l'impression au-delà de ça que ma conversation tourne en boucle. Et la leur me paraît si lointaine, pas seulement à cause de la distance, mais comme si la communication entre nous était mauvaise. Comme si la réception était brouillée.
Au fond de mes fausses nuits, je me passe en boucle des documentaires sur la faune et la flore de la Vieille Terre, je ne me rappelle plus comment je suis tombé dessus en premier lieu. Je regarde des émissions de Cérès, la station spatiale sur laquelle je veille depuis mon phare. La compagnie m'avait donné les bases avant de m'envoyer ici : l'historique de Cérès, sa population, son importance géoéconomique... Au fil des programmes, je découvre tout ce qu'ils ne m'ont pas dit. Ses foules dans des plans larges filmés aux drones, ses jeux, ses feuilletons et ses drames, ses faits divers et ses demi-célébrités. Je commence à me sentir plus proche d'eux, de tous ces visages anonymes de gens qui ne m'ont jamais vu, que je n'ai jamais croisés IRL, que je ne le suis de ma propre famille.
À la fin du « printemps », de mes premiers trois mois sur le satellite, un agent est venu me remplacer pour quinze jours, mes premières vacances depuis mon arrivée. La Compagnie nous encourageait fortement à aller voir notre famille ou nos amis, pendant ce temps-là. Je suis resté sur Cérès, sur la station orbitale. Je n'avais pas eu le temps de la visiter avant mon installation à mon poste. Depuis, j'avais regardé tant de vidéos de la station qu'elle me semblait familière, et j'en arpentais les artères avec un sentiment doux de reconnaissance, comme si je retrouvais une ville d'enfance au souvenir flouté par les années, ou un royaume parcouru dans une autre vie, dans des rêves... Je me perdais au milieu de ces foules, de ces visages qu'il me semblait presque reconnaître, qui me paraissaient tous vaguement bienveillants, jamais vraiment hostiles. Comme si, à un niveau subconscient, il s'exprimait quelque chose de ce lien que mon travail avait créé entre nous.
Je passais mes deux semaines off duty parmi eux, anonyme au sein du peuple de Cérès. Je dormais à peine, poussé par une étrange urgence, presque une frénésie de me nourrir de ces foules. Je regagnais mon satellite après ça dans un état d'épuisement quasi total, que je réussis j'ignore comment à masquer assez bien pour garder mon poste. Ou peut-être, à ce point, la compagnie ne s'inquiétait-elle plus vraiment de mon état.
Les premières semaines après mon retour, entre mes rondes, je rattrapais mon retard de sommeil, je ne faisais quasiment rien d'autre. Dehors c'était l'été, un parfait été artificiel. Des cerises mûrissaient aux branches d'arbres. L'écosystème du satellite avait été amélioré en mon absence. Des grenouilles coassaient au loin. J'ignorais s'il s'agissait de véritables grenouilles, j'étais trop fatigué pour ne serait-ce que sortir de ma tour. En revanche, le parfum de foin chaud qui émanait du sol jusque tard après le crépuscule était forcément fabriqué : il n'y a pas de foin ici.
C’est durant cet été que j’ai commencé à ouvrir le ciel, l’écran sur lequel était projeté le faux ciel du satellite, pour admirer les étoiles et l’espace au-delà, et le scintillement à la fois si proche et si lointain de Cérès. La planète bleu turquoise en contrebas, avec ses volutes pourpres de nuages, s’inscrivait toujours telle une estampe dans un des coins de mon ciel. Il y avait des ressources minières en bas, du gaz et des minerais rares. Une des raisons de l’existence de Cérès.
Je m’allongeais dans l’herbe toujours verte, des brins qui ne connaîtraient jamais le jaunissement des sècheresses. Les bras croisés derrière la tête, je m’essayais à nommer les constellations de ce coin de l’univers. La température montait un peu trop à mon goût, et les nuits artificielles étaient souvent trop courtes. Avec les quelques connaissances que j’avais acquises, lors de mes petits boulots dans l’espace, j’aurais très probablement pu hacker la météo artificielle. À cette époque, une sorte de respect implicite des règles me retenait.
Cependant mon univers s’effritait lentement. Pas mon sérieux vis-à-vis de mon travail, pourtant. Je prenais l’entretien et la surveillance des horloges plus à cœur que jamais. Mais quelque part, au fond de moi, du moment que le satellite fonctionnait, et qu’il fonctionnait bien, sur le reste je m’autorisais sans même vraiment y réfléchir quelques entailles au protocole. Mes appels au monde extérieur devenaient erratiques. Mes amis les plus proches, ou ce qui en tenait lieu, jouaient le jeu à leur manière. Duane, un père divorcé, me laissait durant des heures sur une vue de son canapé gris déformé, sur lequel il avait assis un jouet de sa fille, une peluche rose, une sorte de croisement entre le shar-peï et l’oliphant, avec une peau plissée et une trompe pailletée. J’installais un jeu d’échec sur ma tablette devant moi, entre nous deux, et je jouais des parties contre lui. Lorsqu’il gagnait, je le félicitais, sincèrement. Je m’inscrivais sur des réseaux en ligne de Cérès, je participais parfois à des discussions sur des films et des séries que je ne finissais jamais. La compagnie m’avait fourni aussi plusieurs des meilleurs programmes de réalité virtuelle disponibles dans le système, pour lutter contre l’ennui et la solitude, mais je n’avais pas vraiment envie de me plonger là-dedans. Je ne voulais pas décrocher plus que je ne le faisais déjà du monde concret. Je suivais toujours, plus assidûment même, les actualités de Cérès. Des grèves et des manifestations émaillaient la fin de l’été, à cause d’une baisse du prix des métaux et de nouveaux scandales de corruptions politiciennes. Même la victoire de l’équipe locale au plus gros tournoi d’e-sport du système ne suffisait pas, pour une fois, à endormir la grogne populaire. Je la comprenais. Pour la première fois de mon existence je me sentais solidaire d’une lutte. Et ça tombait alors que j’étais physiquement isolé comme jamais.
Quand j’enchaînais les petits boulots dans l’espace, j’avais l’impression d’être un boson, une particule nécessaire mais un peu étrange et pas forcément hyper connue. J’étais un marginal solidaire parmi d’autres marginaux dont parfois j’oubliais le nom à peine quelques semaines après nos missions ensemble – je n’ai jamais été doué pour garder le contact avec quelqu’un. Ici, seul sur mon satellite, je signais des pétitions en ligne et je participais à des manifestations virtuelles, je me commandais des fonds d’écrans aux couleurs de la manifestation. Je découvrais que, paradoxalement, c’était plus simple de s’engager ainsi, à distance, pour un solitaire comme moi.
J’étais lié à Cérès, de toute façon, de manière aussi profonde, aussi essentielle, que lorsque je me retrouvé encordé à mes coéquipiers lors de mes sorties dans l’espace, autrefois. Il y a tant de chose que l’on peut accomplir, tant de choses qui peuvent mal tourner, dans une fraction de seconde : une opération à cœur ouvert accomplie par des nanodrones, un atterrissage de vaisseau cargo chargé de milliers d’âmes, le réglage des feux de signalisation sur les méga échangeurs routiers, où se croisent sans cesse des vagues de véhicules lancées à des centaines de kilomètres heure…
Tant de vies qui dépendant, à un moment ou à un autre, du jeu délicat des engrenages, des programmes et des mécanismes que je surveille religieusement ici, depuis mon phare dans l’espace… Lors de certains de nos appels, mes amis me chambraient gentiment parce que, selon eux, je répétais avec trop d’enthousiasme le bréviaire de la Compagnie. Et c’était vrai, jusqu’à un certain point. La Compagnie s’était assurée, avant mon départ, que je prenne bien conscience des enjeux de mon poste. Elle me la rappelait régulièrement, et un peu inutilement, depuis.
Parfois les gardiens de phare étaient deux, m’avait expliqué le recruteur lors de mon entretien d’embauche. Ça m’avait rappelé, sur le moment, ces plaisanteries que s’échangent depuis des siècles les enfants de tous les systèmes. Tu préfères avoir des bras qui traînent jusqu’au sol, ou, à vie, un tentacule au milieu du front ? Tu préfères te retrouver seul sur une île battue par les flots, au milieu de l’océan, ou à devoir supporter pendant des mois un collègue que tu n’as pas choisi ? Même si je l’avais choisi, d’ailleurs, je l’aurais assez rapidement détesté.
L’été s’étirait et pour la première fois j’allais explorer plus loin mon satellite. Il avait en fait la taille d’une petite lune, et offrait une véritable vitrine de ce que la terraformation produisait de meilleur – c’était, en quelque sorte, une publicité vivante pour un autre champ d’action de la compagnie.
Je connaissais d’expérience une bonne part des problèmes que pose l’adaptation de l’homme dans l’espace, ailleurs que sur notre planète d’origine. J’avais croisé, au cours de mes anciens jobs, de vieux spatiaux au corps perclus de douleurs anciennes, causées par des gravités, des taux d’oxygène, des températures mal ajustées dans des stations ou sur des planètes peu contrôlées. Mes propres aventures dans leur monde avaient été assez brèves, et pourtant, depuis, j’étais sujet bien plus qu’avant aux courbatures. Parfois une de mes articulations menaçait de se bloquer en plein mouvement, ou alors ma respiration s’accélérait sans raison apparente. Ce n’étaient que des petites choses, des détails sans importance. La compagnie avait détecté tout ça lors de mon examen de santé obligatoire, et ça n’avait pas freiné mon embauche. Simplement on m’avait fourni une liste d’exercices physiques, des étirements surtout, que je devais effectuer à intervalles réguliers, six fois par jour. En général je m’y tenais.
La compagnie travaillait sur le bien-être de l’humain dans l’espace à plus large échelle. Sa branche qui s’y consacrait était en plein développement alors, et j’étais bien conscient qu’à mon échelle je servais non seulement de publicité mais aussi de cobaye. Ce n’était pas inclus dans mon contrat bien sûr, pas officiellement. Cela flottait entre nous, à la fois existant et invisible comme la matière noire dans l’espace. La compagnie faisait attention à ma santé, autant physique que morale. Elle me fournissait des rations parfaitement équilibrées, mais également goûteuses. Avec, trois fois par semaine, pour briser la routine, une friandise, un élément trop sucré, ou trop gras, trop salé, une pâte d’anchois, des feuilles de chips d’algues, des carrés de chocolats ou de la gomme de ségli.
Et certes, c’était avant tout parce qu’ils prenaient soin de moi, parce que j’étais une pièce importante du système. Mais je savais aussi qu’ils incluaient mon dossier dans des campagnes publicitaires. Il y a toujours eu des non-dits entre nous.
Je ne leur ai rien dit, non plus, quand je suis parti explorer le satellite. Ce n’était pas formellement défendu, pourtant. Ce n’était seulement… pas prévu. C’était peut-être cela qu’inconsciemment je commençais à rechercher, aussi. Un peu d’imprévu.
J’emportais une bouteille d’eau et ma tablette, qui contenait des cours de droits que de fait je ne suivais plus. Je trouvais l’étang où effectivement nageaient de vraies grenouilles. Depuis la rive, et à l’aide de ma tablette, je suivais la situation qui se durcissait sur Cérès. Et je me sentais tiraillé, de plus en plus, entre l'îlot de calme et de verdure qui m’entourait, et ce combat qui se déroulait là-bas, qu’il était si facile, trop facile, de contempler depuis mon poste en plein ciel. Pour la première fois de mon existence, ici en écoutant les grenouilles, je me rendais compte que j’avais réussi à me maintenir à l’écart du monde, grâce aux relations de mon père qui m’avaient trouvé mes premiers emplois – tous mes emplois, en réalité, sauf celui de gardien de phare. Dans ce trop bel été, dans l’ombre fraîche d’un saule au bord de l’étang, je me plongeais via ma tablette dans des pages de documents et d’études, qui montraient en quoi la baisse artificielle du prix des minerais menaçait à assez court terme toute la prospérité du système. J’écrivais de longs articles là-dessus. J’avais touché pour la première fois au programme de la station, pour renforcer le système d’alarmes, que je réglais pour me rappeler mes horaires de maintenance et de tour de garde. Je buvais des cafés froids protéinés, la nuit, devant le véritable ciel. Après avoir envoyé mes articles sur les réseaux, je contemplais avec une nostalgie inexplicable le scintillement de la station dans le lointain. Rien ne semblait changé depuis le sommet de mon phare. Le calme incroyable de la nuit m’envahissait, les souvenirs flous de mes deux semaines là-bas me revenaient par bribes. Une partie de moi se languissait d’y revenir, de lutter avec cette foule, pied à pied dans les artères des astroports et les corridors des boyaux piétonniers. Une idée romantique sur laquelle, je n’étais pas dupe, il était bien plus facile de fantasmer depuis ma position protégée. Je faisais volontairement s’étirer le temps que je mettais à siroter les dernières lampées de mon café qui tiédissait. Au fond du mug ne subsistait plus qu’un peu de glace fondue mélangée à quelques gouttes de la boisson d’origine, lorsqu’une de mes alarmes me rappelait à mon devoir.
Paradoxalement, plus je me rapprochais virtuellement de Cérès, plus je me sentais connecté de manière concrète avec mon environnement proche. Au bord de l’étang, j’observais des têtards qui devenaient de nouvelles grenouilles au fil des jours. Je m’allongeais des heures entières au bord de l’eau, et peu à peu, les batraciens, assez craintifs au début, m’escaladaient comme si j’étais devenu l’une des pierres de leur rivage. Leur confiance m’enhardissait. Je m’aventurais plus loin encore sur le satellite. À quelques pas de la mare, je découvris un buisson qui ployait sous des baies rouge sombre. Je vérifiais sur ma tablette qu’elles étaient mangeables. Avec hésitation, j’en décrochai une première.
Lorsque sa tige se détacha de l’arbre, un instant je suspendis mon geste. J’attendais… j’ignore quoi, exactement. Une réaction de l’écosystème, ou des programmes de contrôles, face à ce geste imprévu. Rien ne se passa. Un calme parfait me répondit. Je relâchai ma respiration. J’écrasai la baie entre mes doigts. La pulpe, à l’intérieur, était orange et filandreuse. Une goutte de jus coula jusqu’aux lignes de ma paume. Je la léchai du bout de la langue. Sa saveur était âcre et terreuse, intéressante plutôt que vraiment agréable, et étonnamment réelle. Je mâchai la baie ensuite, lentement, pensivement, comme pour mieux m’imprégner de sa saveur étrangère. Je n’osai pas aller plus loin ce jour-là.
En rentrant à la base, je m’attendais à voir un message de mes supérieurs, au moins une ligne d’un psychologue. Mais rien. Peut-être que ce que j’avais fait n’avait pas tellement d’importance. Ou sans doute, avec tout ce qui se déroulait sur Cérès, la compagnie avait-elle d’autres choses à gérer…
Quoi qu’il en soit, ce silence m’encouragea dans mes expériences. Le jour d’après, je mangeais une dizaine de ces baies, qui d’après ma tablette s’appelaient des alises. À la fin de la semaine, je me rendis malade en avalant trop de mûres, trouvées sur un buisson plus loin. Je vomis une partie de la nuit. Le lendemain, par hasard, un des responsables de la compagnie m’appela, pour faire un de ces points aléatoires qui s’étaient raréfiés au fil du temps. Le dernier était si lointain, en réalité, qu’un instant je sursautai sans savoir comment réagir. Puis je m’essuyai le menton, je me recoiffai d’une main avant d’accepter l’appel. Forcément mon référent tiqua dès qu’il aperçut mon visage sur l’écran. J’improvisai, je lui expliquai que j’avais eu de mauvaises nouvelles d’un de mes amis, puis je parvins à le convaincre que non, rien de tout ça n’allait affecter mon travail.
Même si cet incident n’eut aucune conséquence par la suite, je devins un peu plus prudent. Et je piratai le système de la station pour y laisser la trace d’appels à des proches que je ne passai jamais. Je n’avais pas vraiment besoin de ça, je pressentais plus ou moins que la surveillance de la compagnie se relâchait. Cependant ce n’était pas un simple pragmatisme qui me poussait alors, plutôt le sentiment, probablement un peu adolescent, un peu naïf, de me créer des espaces de liberté.
La compagnie m’envoyait des rations d’alcool chaque semaine, calculées au gramme près par leurs diététiciens afin que je ne puisse pas me soûler. Je les conservais pour la plupart, je n’avais pas envie de consommer seul des verres eux aussi calibrés. L’alcool ne me manquait pas, de toute manière. Ce n’est pas pour ça que je me fabriquai un alambic artisanal, que je commençai à distiller le jus et la pulpe des fruits de fin d’été. C’était juste une expérience de plus, une manière de contourner les règles…
L’été se termina sans que je puisse prendre mes vacances réglementaires. La compagnie me présenta des excuses, la situation sur Cérès ne permettait pas d’acheminer mon remplaçant. Je laissai passer sur le moment. Je rencontrai une famille de lapins pas loin de l’étang aux grenouilles. J’entrepris de les apprivoiser, c’était une tâche de longue haleine. Entre mes aventures animalières, mes essais de distillation, et mon soutien virtuels à ceux qui luttaient sur Cérès, je ne dormais plus assez. Je me créais des jours étranges. Je lisais des histoires anciennes de naufragés échoués sur des îles inconnues, qui essayaient de faire au mieux avec les ressources. Je cueillais par poignées des cerises.
Quand, vers le milieu de l’automne, un nouveau gouvernement négocia de plus justes prix du minerai, quand la liesse éclata sur toutes les transmissions depuis Cérès, j’avalai quatre capsules de whisky d’un coup. Je n’avais plus l’habitude de boire. Je m’écroulai devant mon grand écran de com. Heureusement, dans cette salle, l’alarme était assez stridente pour me ramener d’entre les morts. Nauséeux, la gorge sèche, et l’alarme martelant mon pauvre crâne comme une pluie d’astéroïde, je soulevai mes paupières lourdes. Je réussis à me traîner jusqu’à la cuisine, à avaler un médicament et à assurer ma ronde dans un état à peine second. Et en dégageant, j’en suis certain, une odeur de sueur pestilentielle. Heureusement il n’y avait personne avec moi pour la sentir.
Tout allait bien, par chance. Pourtant, ce jour-là, je ne pus m’empêcher de me départir d’une impression de malaise. Comme si quelque chose, dans mon univers si bien réglé, s’était imperceptiblement décalé. Comme rien ne semblait avoir bougé – je vérifiai dix fois les jours suivants – je mis cela sur le compte de ma gueule de bois.
L’automne s’étira sur mon satellite. De temps à autre, encore, j’ouvrais le ciel, et je trinquais, avec plus de précautions, aux lumières lointaines de Cérès. La nature autour de moi se parait d’or et de pourpre. De plus en plus souvent, de la pluie s’étalait en long sanglots baveux le long des vitres. Après la mobilisation pour sauver Cérès et le rush d’énergie qui l’avait accompagnée, je me sentais lent et vide. Une lassitude plus forte qu’une simple fatigue physique entravait chacun de mes gestes. J’avais la sensation de me mouvoir dans cette gelée de tapioca dont on m’avait nourri une fois pendant deux semaines lors d’un de mes odd jobs dans l’espace. Au bout des deux semaines, il y avait eu une révolte.
À présent la pluie brouillait le paysage de l’autre côté de mes fenêtres, et changeait en boue brun sombre les abords de la mare aux grenouilles. Je n’avais plus ni l’énergie, ni l’envie de me révolter, et pour protester contre quoi, ou pour qui ? Tout ce qui donnait encore un sens à mon existence, ce qui me maintenait encore debout, c’était mon travail de maintenance et mes rondes, cette certitude qu’au moins j’étais utile à ces millions d’âmes qui allumaient des lueurs dans la nuit sur le cercle de la station. Parfois, quand il pleuvait sur mes vitres, j’allumais ma cheminée factice et je lançais des musiques mélancoliques. Au bord des larmes, et au mépris de toute originalité, je philosophais à voix haute sur le monde, l’univers, et l’absurdité inhérente à la condition humaine.
Le psychologue de la compagnie semblait ou m’accorder une confiance absolue et elle aussi absurde ; ou s’être désintéressé de mon cas. En tout cas, je n’entendais plus parler de lui. Cependant, même sans ses rappels, de loin en loin je me retrouvais presque par hasard à appeler un autre être humain. Un jour… ? soir… ? où je communiquais avec Duane, sa fille était avec lui. Elle devait aller sur ses dix ans. Elle portait un jupon de tulle noir découpé en pointes, un chapeau noir pointu et brillant. Une lampe tournante projetait des petits crânes souriant sur les murs. La gamine chantonnait, son père avait l’air fatigué. C’était Halloween.
Après mon appel, je me dis que je pourrais tenter ça, pour me maintenir relié au reste des humains. Me réjouir pour les mêmes occasions qu’eux.
Jusque-là, je ne m’étais jamais vraiment intéressé au calendrier des fêtes. Dans ma famille, dans mon enfance, on célébrait quelques victoires militaires, une poignée de fêtes religieuses… Leurs souvenirs m’évoquaient au mieux de longs tunnels d’ennui, le plus souvent une vague répulsion où se mêlaient des plats trop lourds et trop fades, l’épuisement effacé de ma mère, et les discours militaristes de mon père à l’haleine d’alcool. Je n’avais aucune envie de renouer avec cette tradition-là. Dans l’espace, ensuite, parfois un de mes coéquipiers nous faisait trinquer jusqu’à l’abrutissement en l’honneur d’une cérémonie obscure du fin fond de sa planète… En fait, ici, dans mon phare, je n’avais à être fidèle à aucun calendrier par principe. J’étais libre de choisir ce qui avait un sens ici. Je décidai assez vite de célébrer tout ce qui correspondait plus ou moins au passage des saisons. Avec à peine un jour de retard, j’improvisai mon propre Halloween. Je téléchargeai des heures et des heures de films d’horreur. Je vidai les placards de tout ce qui ressemblait à une sucrerie. Il faisait gris mais clair ce jour-là. Je me sentais vivant à nouveau, concentré, efficace, rapide. J’eus une illumination. De l’orage. Pour compléter la fête il me fallait un bel orage. Pour la première fois, je pénétrai dans le système de commande de la météo locale, avec une absence absolue de remords. Après tout, qu’importait une averse de plus ou de moins parmi les pluies diluviennes de cet automne ? Au pire, je rajouterais un peu de temps sec le lendemain. Je plongeai donc dans les lignes de code, fasciné, exalté de découvrir pour la première fois les programmes sur lesquels reposait mon monde. Je localisai assez facilement le contrôle météo. Emporté par mon élan, je poursuivis mes explorations plus loin encore. Soudain, au détour d’une ligne, toutes mes certitudes vacillèrent.
L’horloge n’était plus reliée à Cérès. L’horloge. Celle qui était censée réguler toute la vie de Cérès. L’unique raison de ma présence ici.
Sous le choc, je vérifiai deux, trois fois, jusqu’à me rendre à l’évidence. L’horloge du satellite n’avait plus aucun lien avec celles de la station. Elle en avait eu dans le passé, probablement. Mais ils avaient été rompus. Depuis combien de temps ? Je sortis sous le ciel gris impassible. J’ouvris l’écran de mon ciel, dévoilant l’espace et l’anneau de Cérès, toujours illuminé. Impassible. C’était la première fois que je dévoilais ainsi le vide de l’espace en plein faux jour. Le contraste entre la nuit au-dehors et l’automne pâle de mon côté de la voûte me fit frissonner. Je relevai l’écran et rentrai à la hâte. Sur une impulsion je déclenchai l’orage. Les nuées s’assombrirent d’un coup, des trombes d’eau noyèrent l’horizon, des éclairs blafards zébrèrent le ciel. Le monde, enfin, s’accordait à mon humeur. Je m’enfermai devant mon plus grand écran, lançai une boucle de films d’horreur. Cette nuit-là, pour la première fois, j’avalai une gorgée de ma liqueur maison à base d’alises. L’alcool trop fort m’incendia la gorge. Je toussai, hoquetai, essuyai les larmes qui me floutaient la vue. Je pris quelques secondes pour reprendre mon souffle. Ensuite, consciencieusement, j’entrepris de me soûler.
Le lendemain, une alarme stridente me tira d’un sommeil comateux. De l’étoupe dans la tête, du coton dans la gorge, je me dirigeai vers la cuisine. Je songeai au passage qu’il serait utile, pour une prochaine fois, que je stocke plus près de moi de l’eau et de l’aspirine.
Alors que j’avalais mon médicament, la réalité me revint en tête d’un coup. Je manquai de recracher ma pilule. Je m’accrochai au rebord du lavabo, les jambes chancelantes. Je pris une profonde inspiration, une deuxième. Serrant les dents, je retournai au poste de contrôle. Je ne pus que confirmer mes constatations de la veille. Mon estomac se révolta. Je refoulai une envie de vomir. Je me précipitai dehors. Mes pieds s’enfoncèrent dans la boue. L’air embaumait après la pluie. Les feuilles ocre et rouge du cerisier frémissaient sous la brise. Je demeurai debout sur le seuil jusqu’à ce que le froid, et l’humidité qui s’infiltrait dans mes chaussons, me repoussent à l’intérieur. Une douche brûlante, deux litres de café et un bol de porridge plus tard, je me décidai à contacter la compagnie.
J'ai fini par chercher en ligne des documents sur les gardiens de phare, quand cela au fond n'avait plus trop de sens pour moi. J'ai trouvé des photos de siècles lointains, certaines en noir et blanc, d'autres aux couleurs passées. Des hommes tannés par le vent et la mer. L'un d'eux, sur l'une des plus anciennes, en nuances de gris un peu floues, a le visage entièrement tatoué. Quelques femmes, plus rares. Des images impressionnantes de vagues plus hautes que les phares, giflant leurs longs corps de pierre. Des phares pris dans la glace, dans des gangues blanches sculptées de stalactites, au scintillement irréel.
J'ai été proche moi aussi de ces hommes, avant, quand mon lien avec Cérès existait encore. J'ai fait partie à ma manière de cette longue chaîne, cette grande histoire de ceux qui veillent au loin sur les hommes, et je n'en ai pas assez pris conscience, pas quand il était encore temps... Désormais, ce qu'on m'a enlevé me manque, le sens de mon devoir, de ma présence ici.
J'ai mis trois jours à joindre un responsable de la compagnie. Après beaucoup de tergiversations de son côté, et pas de fermeté de ma part, il a fini par admettre que mon satellite n'avait plus aucun lien avec l'horloge de Cérès depuis le début de l'automne. Cela n'avait rien à voir avec les manifestations sur la station. La compagnie testait simplement un nouveau système, entièrement automatisé, entièrement contrôlé sur Cérès. Cela fonctionnait très bien, d'ailleurs. Le nouveau système allait être pérennisé. Cela ne remettait pas en cause ma présence sur le satellite, ni mon salaire d'ailleurs. La compagnie avait signé avec Cérès un contrat qui comprenait pendant trois ans ma présence sur ce site. Il était plus simple et moins cher de continuer à me maintenir en poste, que de rompre le contrat et payer des indemnités. En revanche la compagnie ne pouvait pas me garantir des vacances à la fin de l'automne. Du fait de la nouvelle organisation sur Cérès, on avait réduit le nombre de techniciens-remplaçants. Pas de panique, mes deux semaines de congé allaient s'ajouter aux deux d'été sur mon crédit de temps libre, et me reviendraient forcément un jour, personne ne savait encore trop comment. Oui, cela coûtait assez cher, mais bien moins que la rupture du contrat entre Cérès et eux, manifestement compliqué.
La discussion se termina en me laissant un goût amer dans la bouche. Le monde autour de moi, le bâtiment blanc que pourtant je connaissais par cœur, me paraissait étranger soudain. Je sortis d'un pas d'automate. Dehors le froid me piqua les bras, j'étais encore en tee-shirt. Mes pieds nus s'enfoncèrent dans la terre boueuse. Je me frictionnai les épaules. Malgré ces sensations désagréables, je fis un pas en avant, un autre. La boue imbibait le bas de mon jogging. Au moins mon inconfort me rendit une vague sensation de réalité. Un corbeau cria au loin. Y avait-il vraiment des corbeaux sur le satellite, ou était-ce un son enregistré pour ajouter à l'atmosphère ? Une pensée me traversa soudain : peut-être le responsable de la compagnie avait-il raison. Peut-être avais-je tort de me mettre martel en tête. Je n'avais pas vraiment de raison de me plaindre. Je gardais mon salaire, après tout. Le cerisier en face de moi finissait de perdre ses feuilles. Soudain j'eus envie de marcher jusqu'à la mare aux grenouilles. Mon alarme sonna à ce moment. Je me redressai par réflexe, avant de me rappeler que je n'avais plus besoin de faire mes rondes. Elles étaient inutiles depuis des mois, en fait. Je refoulai un haut-le-coeur. Je rentrai dans ma chambre à la hâte. Je me roulai en boule sous la couette et m'efforçai de ne plus penser.
L'hiver s'étendit sur l'écosystème. Un bel hiver blanc de neige, de contes et légendes de l'ancienne Terre. Les premiers jours après la révélation, je ne fis quasiment que dormir. J'hibernais, au fond, comme mon satellite autour de moi. Je ne répondais plus aux appels. Le psy de la compagnie finit par s'en rendre compte. Je lui laissai une poignée de messages où je lui assurais que j'allais bien. Il n'alla pas chercher plus loin.
Je ne regardais plus que des séries et des films d'un autre âge. Je ne suivais plus les actualités de Cérès, à quoi bon ? La station aurait aussi bien alors pu tourner à l'autre bout du système... Mon satellite devenait l'intégralité de mon univers.
Que deviennent les grenouilles en hiver ? C'est la première fois, je l'avoue, que je me pose cette question. Tandis que dehors, il neige, je reviens lentement à la vie, une vie aux dimensions bornées et très concrètes. Assis devant les fenêtres, un café protéiné fumant entre mes mains, je laisse mon regard errer sur les horizons brouillés de blanc. Je n'ai parcouru qu'une si infime portion de mon satellite. J'ignore à peu près tout de ce qui se trouve sur l'autre face. Parfois je me demande s'il y a un autre gardien de phare, de l'autre côté, un employé compris comme moi dans le deal que la station a conclu avec Cérès. Je pense de plus en plus souvent à lui. Parfois, au crépuscule, il me semble presque sentir sa présence, au-delà du blizzard et des brumes. Je l'imagine avec des tatouages sur le visage, comme l'homme sur la photo en nuances de gris. Des motifs qui évoquent des vagues, venus d'un territoire éloigné. Certains jours, l'impulsion de sortir dehors, dans la tempête, pour le retrouver, est si forte que je dois m'accrocher à l'encadrement des portes pour y résister. D'autres jours, je suis tenté à nouveau de faire ma ronde, comme avant. Je me sens coupable d'avoir laissé à l'abandon si longtemps les délicats instruments de mesure. Je m'imagine avançant contre le blizzard, sous les flocons qui s'abattent drus autour de mon phare, dans des vêtements trop légers – je n'ai pas vraiment de tenue polaire ici. Je m'imagine tombant à genoux dans le monde immaculé. Incapable de me relever, je laisserais le froid m'engourdir, et les flocons me recouvrir. Je tendrais une ultime main vers mon double, mon compagnon ignoré. Et lui aussi, alors, de son côté de la lune, étirerait les doigts vers moi. Le gel nous figerait ainsi, dans ce dernier geste qui m'unirait, à distance, à un autre être humain, comme jamais.
À présent je m'autorise tout ce qu'avant je m'interdisais. Je sors des enclaves virtuelles sécurisées que je m’étais créées pour mes premiers piratages. Je modifie les paramètres de base du système, ou plutôt je pousse l’IA du satellite à le faire pour moi, cela reste un peu discret, encore, mais au fond j’ai l’impression tenace que plus personne ne me surveille vraiment. J'allonge les nuits de mon domaine, je les peuple de lumières pour célébrer Yule et Lug. Je pourrais aussi apaiser les tempêtes, mais ce serait tricher, trahir mon écosystème. J'ignore d'où me viennent toutes ces nouvelles règles, ce que j'ai et n'ai pas le droit de faire, mais elles me paraissent évidentes.
Avant, j'observais des règles, des rituels qui rythmaient ma vie. Et ils avaient du sens. Je le croyais du moins. J'ai cru que mes tours de garde, de maintenance, avaient du sens, alors même qu'ils ne servaient plus à rien. Est-ce que, dans ma nouvelle vie, je tente de combler ce vide ? Ai-je peur, aussi, si je joue davantage avec la météo, de perturber au-delà du réparable le fragile équilibre de mon écosystème ? Ou bien, plus simplement, ai-je peur de découvrir qu'il n'y a personne que moi sur le satellite, si je pars l'explorer ?
Je me force à me nourrir d'autre chose que de café protéiné. Je rappelle parfois Duane. Je lui parle comme avant, à peu près. La conversation paraît normale. Elle est normale, vue de l'extérieur. J'ai juste l'impression d'être à distance de moi-même. Mais est-ce que cela change grand-chose, au fond ? Si je me force assez à jouer à l'humanité ordinaire, sans doute cela me reviendra avec le temps.
Parfois Duane doit s'absenter quand j'appelle. Alors il laisse sur son canapé un peu plus affaissé qu'à l'automne une autre peluche de sa fille, une sorte de serpent de fourrure bleue à poils longs. Je joue aux échecs contre lui, à distance. Dans ces moments-là, de plus en plus souvent, je me demande en quoi mon existence, jour après jour, est foncièrement différente de cet été où j'étais encore relié à Cérès, cet automne où je me croyais à Cérès, alors que je ne l'étais déjà plus.
J'allonge les nuits et je couvre de leds blanches et or les branches nues du cerisier, les cadres de mes fenêtres, pour célébrer Lug, le dieu de la lumière, et Yule, le solstice d'hiver. Une façon comme une autre de me relier à autre chose, quelque chose de plus vaste et de plus ancien que moi. Je maîtrise de mieux en mieux les paramètres de mon satellite. Je m'amuse à créer des constellations nouvelles sur l'écran qui me sert de ciel, pendant mes très longues nuits.
De temps à autre, de plus en plus souvent, je me branche à nouveau sur les nouvelles de Cérès. Son nouveau gouvernement lutte pour obtenir un statut de mégapole, de vraie ville et pas simplement de plateforme commerciale. Les championnats d'e-sports ont repris. Je reviens doucement sur les forums et les groupes de discussion. Je connais des avocats là-bas, je pourrais demander conseil à l'un d'eux, pour casser mon contrat avec la compagnie. Je joue avec l'idée mais je n'agis pas en ce sens. Pas encore, du moins.
De plus en plus souvent, aussi, je pense aux autres veilleurs sur d’autres satellites, à ceux qui sont loin ailleurs dans la même position que moi. Il doit forcément il y en avoir d’autres. Même si la compagnie ne m’en a jamais parlé. Même si, sans doute, la compagnie m’a poussé sans que je m’en rende compte à ne surtout pas les chercher. Je vais me lancer sur leur piste. Bientôt. Sur les réseaux, sans abandonner mon poste au milieu du vide. Mon Purgatoire, entre deux eaux, ni au Paradis ni en Enfer. Loin des hommes et pourtant lié à eux.
J’ai repris à mon compte la métaphore du gardien de phare, celle que m’a servie le recruteur, à mon premier rendez-vous au sein de la compagnie. C’était ainsi que les gardiens appelaient les phares sur des îles. Des Purgatoires.
Ce soir, j'ai rouvert l'écran de mon ciel. Cérès clignote doucement au loin. Un café protéiné à la main, je reprogramme mon simulateur de ciel. J'ai passé près de deux semaines à mettre mon effet au point. J’ai pris quelques précautions, assez vagues, mais en réalité la compagnie ne me surveille plus des masses. Elle s’assure simplement que je reste en vie.
Après quelques échecs, j'ai enfin réussi. Lorsque je lance le programme, une immense aurore boréale se déploie sur la voûte de mon satellite, visible depuis la station. Ses moirures se reflètent sur le manteau blanc de neige. Sur les postes, je vois les visages de gens de Cérès, les foules qui lèvent des yeux émerveillés vers le ciel, des groupes qui discutent en pointant du doigt la draperie colorée aux ondulations lentes, d’autres qui applaudissent… Je crée. J’ai créé un rêve, une lumière dans la nuit. J’ignore comment la compagnie va réagir, si elle va me laisser faire, ou au contraire me retirer mon poste, ou encore effacer mes programmes, au du moins tenter de le faire. Mais au fond, en ce moment, cela importe peu. Car ce moment existe. J’ai créé cela. Je l’ai transmis à quelqu’un. Et je créerai encore, même si je ne sais pour l’instant ni quoi, ni comment. La chaleur du café se diffuse dans la faïence de la tasse et me réchauffe les mains. Pour la première fois depuis... des mois, des années peut-être... je me sens à ma place. Et je suis en paix.