Frames A lush oasis in a desert-like landscape at sunset In the foreground, a Mediterranean garden with olive trees, palm trees, and colorful wildflowers surrounds a collection of eco-friendly houses A natural spring feeds a small s-vivid-w

La porte ouverte

Quand les utopies n’existent pas, il faut les faire pousser.

Fabien Fernandez

Au commencement

Je l’ai vu un dimanche matin.

Je n’en croyais pas mes yeux.

Il était là. À vingt mètres de moi, peut-être. Et me regardait. Ses yeux étaient d’un noir profond, velouté et brillant. Son mufle frémissait. Ses bois étaient courts. Sous son pelage brun-roux, tacheté de blanc, ses muscles étaient tendus à l’extrême. Au moindre danger, il bondirait hors de portée. Dans les buissons ras qui bordaient la petite route poussiéreuse que j’empruntais tous les week-ends pour faire mon jogging.

Un daim.

Un daim, en plein mois de juin.

Le temps s’est arrêté.

J’ai retenu mon souffle.

Et j’ai pris conscience du silence. Pas de bourdonnement d’insecte. Pas de pépiement d’oiseaux.

Et j’ai pris conscience de la maigreur de l’animal. De son poil rêche. De son souffle court. Il avait faim, mais il y n’y avait plus rien à manger dans les champs rongés par les pesticides. Il avait soif, mais cela faisait longtemps que les sources d’eau se raréfiaient.

Sans compter celles polluées par les industriels à la botte d’AgriTech, le monstre protéiforme qui cause l’agonie de nos sols.

J’ai ouvert ma gourde. J’ai cherché un endroit où en déverser le contenu, sans qu’il soit aussitôt absorbé par la terre. J’ai trouvé un peu en arrière une crevasse, vestige d’un dos d’âne à l’abandon. Je l’y ai vidée. Et puis, j’ai rebroussé chemin, le cœur serré.

Je me suis forcée à ne pas me retourner.

Je suis rentrée en marchant. Lourde de tristesse et de culpabilité. Ce daim oserait-il boire l’eau que je lui avais laissée ? Qu’allait-il devenir, de toute façon ? Seul. Sans rien à manger. Dans cette campagne déserte. Désertique, plutôt.

Je suis arrivée en vue de la maison. La dernière d’un petit hameau. Un mur blanc. Et derrière, des arbres, palmiers, oliviers, deux ou trois chênes pour faire bonne mesure, beaucoup de fleurs, lavande, thym, des argousiers buissonnants, une petite fontaine, alimentée par une source souterraine dont nous n’avons jamais signalé l’existence, c’est chez nous après tout, et puis des récupérateurs d’eau de pluie bricolés lors de notre installation voici dix ans. L’eau de la ville, nous la recevons de toute façon. Rationnée dès la fin du printemps. Peu nous importe, au cœur de ce petit cocon douillet que nous avons créé. Rien que pour nous.

J’ai ordonné l’ouverture du portail.

J’ai hésité. Et si le daim m’avait suivi, même de loin ? S’il trouvait dans mon jardin un havre de paix ? Je me suis brusquement rappelé les mises en garde des autorités, relayées dans les médias locaux. L’existence de bandes, parfois armées. De petits voleurs, aussi. De vagabonds. Tous en quête d’eau et de nourriture faciles, de cibles vulnérables sur lesquelles déverser leur violence et leur mal être. Jordan était en déplacement à l’autre bout du continent. Réunion importante. Présence exigée.

J’ai pris peur. Alors, je l’ai refermé.

Le lendemain matin, j’ai trouvé le daim tout proche de la maison. Des mouches noires collées à ses yeux et ses flancs. Mort d’épuisement et de faim.

J’ai pleuré.

J’en ai parlé à Jordan.

« Tu ne peux pas prendre en charge tous les malheurs du monde, Maude », m’a-t-il dit. 

Je n’ai rien répondu. J’ai pensé : tous les malheurs, peut-être pas. Mais ce daim ? Ce pauvre animal assoiffé, affamé ? Ce soir-là, quand je me suis regardée dans l’immense miroir de la salle de douche, j’ai vu ma peau de pêche, mes longs cheveux teints au henné, mes yeux gris-verts, des yeux d’agate hérités de ma mère, mes rondeurs d’humaine en bonne santé.

J’ai été prise de nausées.

« T’en tires une tête ! m’a lancé Betty en guise de salut, lorsque j’ai rejoint la réunion-visio du mardi matin. Tu devrais pas, j’ai de bonnes nouvelles à vous annoncer, les girlz. »

On était quatre, dans l’équipe de Betty. Soline, Nolwenn, Nadia et moi. Quatre filles, jeunes, jolies, lisses à souhait, échantillon glamour de citoyennes faussement lambda censées créer des contenus objectifs à propos de produits cosmétiques respectueux des nouvelles chartes internationales sur l’environnement. Sauf qu’en réalité, on recevait chaque semaine des consignes. Des consignes qui dépendaient des contrats signés avec les différentes marques qu’on devait essayer, décortiquer, critiquer ou recommander. Recommander, surtout. Quant aux critiques, elles se devaient d’être nu-an-cées.

« On vient de rafler OxYgems, la nouvelle gamme visage et corps de Gems. On est chargées par leur équipe marketing de tester en avant-première ces soins à la pointe de la recherche cosmétique. Le tout sans emballage, of course. Ça veut dire buzz de dingue, followers en folie et des primes de ouf pour nous toutes ! C’est pas beau, ça ? »

J’ai approuvé, comme les autres. J’ai noté avec application tous les arguments commerciaux à servir dans nos compte-rendus publicitaires déguisés en articles. Une fois la visio terminée, je suis restée longtemps affalée sur mon siège de bureau, incapable de me lever, hébétée. Gems, multinationale vieille de deux siècles, fondée sur les cadavres d’hommes et de femmes utilisés comme cobayes, développée sur les dépouilles d’innombrables animaux de laboratoires. Avec la révolution verte, le greenwashing arrivé juste à temps pour éviter une véritable révolte et aider le capital à surfer sur la vague des catastrophes naturelles, Gems s’est lancé à fond dans le zéro déchet – DIY et autres produits de beauté en kit. Mais derrière les designs épurés et les couleurs brutes des produits, il y a les mines et les carrières où s’épuisent et meurent des milliers de malheureux exploités sans vergogne par l’industrie des pierres précieuses, dont Gems détient la majorité des parts.

Je savais tout cela. Je le savais, parce qu’en postulant pour ce job de journaliste et influenceuse, j’avais été séduite par son engagement, ses enquêtes minutieuses, sa volonté de ne travailler qu’avec des marques éthiques. En dix ans, notre plate-forme a bien changé. Nos valeurs se sont évaporées avec la notoriété croissante de la plate-forme web et l’augmentation de nos primes. Jusqu’à présent, cela ne me dérangeait pas plus que le reste. Je veux dire, pas plus qu’habiter une oasis au milieu de terres asséchées par l’abus de produits chimiques et le manque d’eau.

Mais il y a eu la mort du daim.

Je ne pouvais plus faire comme si c’était normal, de produire et d’exploiter, de vivre dans la peur et de laisser les autres crever. Comme si je m’en foutais.

Ce soir-là, j’ai laissé ma porte ouverte.

C’est ainsi que tout a commencé.

*

Oasis – année 13

Je m’étire. Par la fenêtre ouverte, je respire longuement les parfums miellés et piquants de la nature environnante et j’écoute, essayant de les identifier, les pépiements des oiseaux. À l’est, le soleil éclabousse la nuit finissante de taches d’or, de pourpre et de mauve. Je me lave – une douche rapide avec l’eau de notre récupérateur – avant de retrouver les autres dans la cuisine. Sinbad a déjà préparé le café. Louann et Marie, à l’autre extrémité de la table, discutent des prochains aménagements du terrain.

Miel, grand chat tigré qui s’est invité chez nous trois ans plus tôt en compagnie de son frère et de sa mère, une minette un peu sauvage aux immenses yeux verts, vient s’enrouler autour de mes jambes. Je lui permets de grimper sur mes genoux le temps d’un câlin. Puis je me lève et je gagne la terrasse, un mug fumant à la main.

Devant moi, des oliviers, des orangers, un tapis d’herbes et de fleurs colorées. Plus loin, des palmiers. Et, à peine visibles du chemin et des massifs de ronces et d’argousiers, des abeilles butinent les tendres corolles, aux côtés des premiers papillons de l’année. Pour les nouveaux-venus, la présence de ces insectes devenus si rares est un tel miracle qu’ils sont souvent émus aux larmes en les apercevant. Ben s’est tellement pris de passion pour nos bourdonneuses qu’il a décidé de créer des ruches. Il a monté une petite entreprise d’apiculture, se rendant sur les marchés, de plus en plus rares, pour proposer son miel jusqu’à ce que cela devienne compliqué pour lui de vendre ses produits, taxés comme des denrées de luxe. Alors, depuis deux ans, Ben fournit notre communauté et les voyageurs de passage en échange d’autres services. Le troc s’est installé comme une évidence, même avec le monde extérieur.

Ben était prof en lycée professionnel. Il a assisté, impuissant, à la transformation des programmes de français et d’histoire-géo : exit les lectures, les débats passionnés ; exit les combats des femmes et des ouvriers ; place aux lettres de motivation, aux QCM sur les principales batailles de Napoléon. Lui et ses collègues ont tellement manifesté et pétitionné qu’ils ont fini par être reçus au ministère. Là, on leur a expliqué entre deux croissants et un café que les nouvelles générations se devaient d’être plus performantes pour les entreprises. Dans la bouche des apparatchiks, « plus performantes » signifiaient : pas d’éducation, une docilité à tout épreuve, une espérance de vie limitée à leur utilité. Ben a continué à se battre pour ses élèves. Avec la privatisation totale de l’éducation, il a été licencié.

Dissimulée par la végétation foisonnante de notre oasis partagée, une faune devenue rare partout ailleurs – daims endémiques de la région, chacal doré exilé depuis plusieurs décennies de son Maghreb natal, écureuils, lapins, renards, genettes et petites chèvres sauvages – a trouvé ici un sanctuaire.

Cela fait treize ans.

Treize ans que j’ai ouvert la porte de mon jardin.

Treize ans que les murs de mon ancienne vie ont explosé. Il n’en reste plus grand-chose, désormais. Quelques coups de fil avec Soline et Nolwenn, mes anciennes collègues, qui ont encore le cul entre deux chaises, envie de faire le grand saut sans toutefois oser se jeter dans l’inconnu les yeux fermés ; quelques conversations avec Jordan, mon ex-mari qui a refait sa vie de l’autre côté du pays. J’aurais aimé que mes pères voient ce que nous avons construit, ici. Ils auraient été fiers de moi, de nous tous, même ceux qu’ils ne connaissaient pas. Ils sont morts, noyés, lorsque l’Atlantique a décidé d’engloutir la Côte d’Opale sous ses flots déchaînés.

Comme chaque fois que je pense à eux, ma gorge se serre, des larmes brulent mes yeux.

Sinbad et sa fille Ana sont arrivés les premiers.

Joues maigres, regards cernés de noir, honteux. Épuisés par un système avalant tout crus les personnes les plus démunies, les vieux, les trop diplômés devenus trop chers, les jetables exploitables jusqu’à la lie. J’ai hésité. Puis j’ai pensé au daim. Je leur ai proposé de rester quelques nuits. Ils ne sont jamais repartis. Sinbad, ancien comédien devenu über, essoré par les dettes et la vie. Ana, vingt ans, avec trois semestres de fac dans ses bagages et pas de quoi poursuivre ses études de droit.

Ensuite, il y a eu Tristan, Ben et ses chiens, Marie.

Et Louann, vétérinaire lessivée par un burn-out.

Louann a vendu son cabinet, sa clientèle parisienne, sans trop savoir pourquoi. Grâce à elle, nous avons pu racheter les champs asséchés par les pesticides et les monocultures. Nous y avons planté des haies. Des arbres, ceux qui étaient assez résistants pour survivre aux sècheresses, pour chercher profondément leur nourriture sous la terre, et pas trop gourmands en nutriments. C’est comme ça qu’est véritablement né notre projet. C’est comme ça qu’il a commencé à pousser en dehors de mon jardin, en dehors de nos rêves un peu brouillons couchés sur papier. Planter des oliviers et des cormiers, guérir la terre, créer des abris et des nichoirs pour les petits mammifères, les insectes, les oiseaux, c’est devenu notre travail quotidien. Un travail très différent de celui d’avant. Aussi exigeant. Et pourtant, beaucoup moins stressant. Probablement parce qu’il s’agissait de construire, non de produire. Probablement parce qu’aucun de nous ne dirigeait ni ne contrôlait, parce que nous participions, ensemble, à un même projet.

Nous avons racheté les quelques maisons abandonnées à côté de la mienne. Nous les avons aménagées, transformées, de façon à y héberger les vagabonds, les exilés, tous ceux simplement qui désiraient tenter l’aventure. Nous avons accueilli Sam, un infirmier, Faustine et Nadia, et une éleveuse de chèvres, Maïa. Maïa et Tristan ont décidé de vivre ensemble et leurs jumelles fêteront bientôt leurs sept ans.

Les derniers venus, Emir, Barbara, Rose, Téo et Arwenn, sont des artistes. Ils récupèrent, installent, sculptent, soudent et peignent. Ils se sont emparés de la dernière villa de l’ancien hameau avec l’intention de monter une expo autour de notre oasis. Pour la faire connaître. Pour attirer les regards, pour inspirer d’autres personnes à créer d’autres lieux autonomes dans le pays. Pour nous aider, également. Car, derrière les feuilles des palmiers, derrière nos haies bruissantes et nos belles idées, il y a la réalité : des grandes grues orange, d’énormes engins de démolition. Et, devant eux, en lignes serrées, les flics.

Nous payons nos impôts, pourtant. Nos taxes. Mais nous sommes autonomes. Au moins en partie. Et nous construisons, bâtissons, inventons au lieu de produire jusqu’à l’épuisement. Alors, nous gênons un peu aux entournures. Et ce qui gêne, la région, le gouvernement, les multinationales comme Gems et ses clones, peu importe au fond, s’arrangent pour l’éliminer.

Aujourd’hui, nous attendons des journalistes. Des sympathisants, pour la plupart.

Et les policiers.

Sinbad les craint. Tristan, qui a perdu un œil dans une manifestation, les déteste.

Marie, elle, les connait bien. Son père en était un. Il en a crevé, la veille du Nouvel An, à bout de force mentales et physiques, quand elle avait quinze ans. Marie a choisi le même métier que lui. Une manière de lui rendre hommage. Une manière de chercher à comprendre, aussi ce qui a pu vriller chez lui ainsi que chez les forces de l’ordre, en toute objectivité.

Elle y a découvert des hommes et des femmes transformés en zombis à force d’idéaux réduits en bouillie, d’obligations de rendement, comme s’il était plus important d’arrêter cent petites frappes sans importance plutôt qu’un vrai criminel et des cocktails d’antidépresseurs.

Elle les a quittées un soir de Noël avant de suivre le même chemin que lui. Mais elle y a gardé de nombreux contacts.

Elle sait que leur colère gronde.

Elle sait qu’ils arrivent au bout de leur docilité, yeux et oreilles fermés.

Elle espère, en leur ouvrant grand les portes de notre oasis, que leurs dernières résistances voleront en éclats et que les graines d’un espoir nouveau germeront dans leurs cœurs.

Moi, j’ai un peu peur d’eux.

De ce qu’on raconte, partout, sur leur violence, leur soumission aveugle à l’autorité.

Mais quand j’ai décidé de laisser la porte de mon jardin ouverte, il y a treize ans, j’ai fait une promesse. J’ai promis que je ne laisserai plus jamais personne de l’autre côté. Personne.

J’ai décidé de ne pas trahir pas mon serment.

Je le dois à ce daim, mort de faim et d’épuisement.

Je me le dois à moi-même.

Je le dois à toutes les personnes qui croyaient en ce rêve.

Je le dois à celles que je ne connaissais pas encore.

J’ai choisi d’effectuer un nouveau saut de la foi.

La foi dans l’humanité.

*

Oasis – année 17

Au loin, des moteurs rugissent.

Toujours la même crispation au creux de l’estomac, la même peur de les voir débarquer, avec leurs certitudes, leurs boucliers anti-émeutes et leur violence, pour raser notre oasis et le remplacer par un cauchemar de béton. Eux. Les briseurs de rêves, les assassins de la nation. Enfin, de ce qui reste de la nation, bouffée par les pollueurs et les pantins grand-guignolesques qui s’accrochent encore à l’illusion de leur toute-puissance.

À l’extérieur, le monde s’écroule. Littéralement. Tremblements de terre. Raz-de-marée. Incendies, partout, avec des hectares de forêt transformés en fumée, des centaines de milliers d’oiseaux, mammifères, insectes, reptiles, victimes de ces catastrophes. La plupart des grandes villes se sont transformés en enfer. Eux, s’en fichent. Du moment qu’ils s’engraissent.

Ce sont eux, les plus dangereux. Ce sont eux qui tiennent les commandes. Commandes que leurs maîtres, actionnaires et financiers leur ont laissées en échange de l’assurance que rien ne viendrait troubler leur pillage et leur exploitation systématiques du vivant.

Il y a quelques années, ils envoyaient la police dans les lieux comme le nôtre.

Sauf que la police a volé en éclats. Pas partout, bien sûr. Il y aura toujours des unités loyales aux dirigeants, des brutes en uniformes, des malades surarmés, avides de violence, capables de frapper à mort un gamin révolté ou une vieille femme indignée. La majorité a rejoint les pôles d’insoumission et les oasis qui ont fleuri un peu partout, dans l’espoir de réparer ce que des siècles d’industrialisation, de pollution, de maltraitance ont fait à la planète.

Ici, ils ont été accueillis avec un mélange de défiance et de curiosité. La plupart d’entre nous a suivi, via différents réseaux sociaux, l’escalade de la violence d’État.

Certains, comme Tristan, les ont affrontés.

Lorsqu’il était étudiant, Tristan avait accepté de participer à une enquête sur les dessous des plats prêts à cuisiner. Poudres grises, poudres vertes, poudres brunes : avec de la farine d’on-ne-sait-quoi et des colorants, on préparait des brownies maison et des sauces pesto. Quant aux employés d’Agri Food, ils travaillaient à la chaîne, sous surveillance constante. Ils avaient droit à vingt minutes pour déjeuner à la cantine – dix minutes s’ils préféraient cuisiner leurs propres plats – et deux pauses-pipi de cinq minutes dans la journée. Plus, et ils recevaient des mauvais points. Moins, ils étaient récompensés par des bons points. À la fin de chaque mois, les meilleurs employés avaient le droit à des privilèges : un bon d’achat, un abonnement d’un mois à une chaîne-télé.

Tristan a tenu jusqu’à la fin du reportage. Puis il s’est engagé dans l’ONG qui l’avait recruté. Il s’est battu, avec des mots, sur le terrain, pour dénoncer l’esclavage moderne et la destruction de la planète.

Il n’évoque jamais sans un frisson sa dernière marche pour le climat et les libertés piétinées par des décrets, lois, mesures toujours plus délirantes.

Alors, il a eu du mal à digérer la présence d’anciens flics, Tristan et en particulier, celle de Kamal, qui a fait partie des brigades anti-émeutes régulièrement lâchées sur les manifestants.

Bizarrement, la violence qui les a façonnés tous les deux les a rapprochés. Ce sont les lieux, peut-être, ou bien les valeurs que nous partageons tous en dépit de nos différences, la vie que nous bâtissons ici. Avec le temps, leur inimitié s’est mue en une espèce de fraternité silencieuse. Ils ont commencé à travailler côte à côte à la création d’une maison commune. Jusqu’alors, nous nous retrouvions chez les uns ou les autres, très souvent chez moi. Comme nous sommes de plus en plus nombreux, il était temps de créer un espace neutre pour accueillir tout le monde.

Cette maison, les artistes y ont également travaillé. Ils y ont apporté leurs idées, leur talent, leurs compétences. D’autres, comme Thaïs et Ana, qui se sont formées à la chimie verte à force de lectures et de vidéos, se sont débrouillées pour l’alimenter en énergie. Aujourd’hui, le Foyer, ainsi que nous l’avons baptisé, fournit la plupart des habitations en électricité. Aujourd’hui, le Foyer est une demeure hybride de briques, bois, pierres, plantes et métal. Un peu à l’image de notre communauté.

Avec l’arrivée d’enfants et d’adolescents, Nadia et Faustine ont naturellement repris leur travail d’enseignantes. Louann et Sam ont proposé de leur apprendre comment prendre soin des autres. Sinbad s’est lancé dans la création d’un spectacle. Barbara et Théo les ont initiés à la peinture. Avec le temps, d’autres ateliers ont vu le jour.

Le Foyer est devenu école, théâtre, puis bibliothèque.

Et lieu de réunion. Comme aujourd’hui.

« Ce ne sont ni des milices ni l’armée, déclare Marie, qui s’est rendue en éclaireuse à la limite de notre territoire. Ça ressemble plus à des pillards. »

Nous en avons entendu parler, bien sûr. Des bandes organisées, souvent armées, qui détruisent au nom de la survie. Des mercenaires qu’emploient les gouvernements, le nôtre, les autres, pour nettoyer les oasis et soumettre les populations. Quand l’Oasis est née, les informations fusaient. Elles provenaient de tous les coins du monde, à chaque seconde, sous toutes les formes possibles. Internet était un formidable réservoir d’idées, d’échanges, de théories fumeuses, de manipulations, de véritables enquêtes, de fakes, de scandales révélés et de révolutions. Les gouvernements qui se sont succédé ont tenté de contrôler ces zones de liberté, de les limiter voire de les interdire, avec usage massif de mots-clés, drones, amendes et forces armées. Les hackers ont trouvé le moyen de les mettre en échec. Le Web a survécu à l’ordre. Néanmoins, les inondations, les incendies, la raréfaction des ressources ont failli avoir sa peau. Désormais, les réseaux sont instables ; l’État a déclaré la guerre aux terroristes informatiques que nous appelons nomades, puisqu’ils sont obligés de se déplacer constamment pour échapper aux autorités.

C’est grâce à eux que nous avons appris qui se cachait souvent derrière ces pillards assoiffés de violence.

« Des pillards équipés de voitures. De voitures à moteurs. De moteurs à essence. Je n’y crois pas, grogne Théo.

— On fait quoi ? demande Maïa, avec un coup d’œil inquiet en direction de ses filles.

— On a toujours nos armes », déclare Kamal, avec un coup d’œil à ses anciens collègues.

Jennifer, Calou, Thaïs, Ben et Léo hochent la tête. Marie acquiesce, sourcils froncés.

C’est une chose que nous redoutons depuis le début. C’est une chose à laquelle nous nous sommes préparés, malgré nous. Kamal, Marie et les autres nous ont appris à nous défendre. Avec des armes à feu, des armes blanches et à mains nues. Un soir, j’ai entendu Tristan, Marie et lui en discuter. Face à des bombes, des drones ou des gaz, nous serons impuissants. Pour le reste, nous sommes prêts à nous battre. La mort dans l’âme, mais déterminés. Même si notre mode de vie est pacifiste, nous ne pouvons pas faire abstraction de la brutalité du monde qui nous entoure.

Il ne nous faut pas longtemps pour nous équiper et nous organiser. Louann, Sinbad et quelques autres sont chargés d’emmener les plus vulnérables, humains et autres espèces, au cœur de l’oasis et de les protéger. D’autres, comme Arwenn et Théo, se postent à la lisière de notre sanctuaire. Moi, je fais partie de celles et ceux qui iront à la rencontre des pillards – avec l’espoir de désamorcer un conflit avant qu’il n’éclate. Tous, nous avons des gilets de protection, des casques et des boucliers. Peints, décorés, pour mieux nous les approprier.

La rencontre a lieu dans un immense champ balayé par le vent, le sable, la poussière. Un immense champ transformé en désert.

« Nous venons à vous pour connaître vos intentions, dis-je, utilisant le porte-voix pour que mes paroles aillent jusqu’à eux. Nous vous accueillerons avec joie si vous venez ici en paix. »

En réponse, des cris de guerre.

Des détonations.

Les balles explosent à deux pas de nous.

Cela me rend triste. Furieuse. Et déterminée à me battre jusqu’au bout.

Ils ne réduiront pas mon rêve en cendres.

*

Oasis – année 22

« Maude ! Maude ! Ils sont là ! »

Enora fait irruption dans le jardin, hors d’haleine. Des mèches bouclées s’échappent de son chignon. Ses grands yeux noirs brillent d’excitation. Âgée de dix-huit ans, la plus exubérante des jumelles de Maïa et Tristan respire la force et la détermination. Elle a grandi ici. Entourée, aimée, protégée en dépit des orages que nous avons traversés. Il y a trois ans, une nomade a passé quelques semaines chez nous. Kenza. Une ancienne informaticienne chargée de la sécurité d’une grosse compagnie d’assurance. Après un burn-out, elle avait tout lâché et décidé de mettre ses compétences au service d’un nouveau modèle de société. Elle s’était bricolé une roulotte avec la carcasse d’une voiture. Elle y avait attelé une mule et un gros poney pie. Elle utilisait un vieil ordinateur portable blindé de défenses contre les traqueurs officiels de l’État pour recevoir et diffuser des informations. Elle racontait également. Sa vie sur les routes. Ses rencontres. Les autres oasis, sanctuaires, villages qui se sont créées un peu partout dans le pays. Fascinée, Enora ne l’a pas lâchée d’une semelle.

Nous n’avons pas revu Kenza. Mais nous avons accueilli d’autres nomades. À la façon des troubadours des siècles passés, nous leur avons offert gîte, couvert, soins pour leurs animaux et vivres pour la suite de leur itinérance en échange de leurs informations et de leurs histoires. Certains d’entre nous sont partis avec eux, pour proposer leur aide et leur savoir-faire à d’autres oasis. L’un des plus anciens nomades, Gil, a même réussi à créer un réseau radio local pour relier différentes communautés entre elles. Debra, la soeur d’Enora, lui a demandé de lui apprendre à s’en occuper. Un moyen pour elle de rester en contact avec sa jumelle. Car Enora s’en va. Elle repartira avec les nomades et deviendra, elle aussi, voyageuse. Son rêve ? Se déplacer à cheval, découvrir d’autres horizons, récolter les récits et les contes des autres oasis, en tisser de nouveaux avec tout ce qu’elle aura vu et appris et les rapporter à la maison.

Gil et sa troupe sont accueillis avec des exclamations de joie, des embrassades et des cris de joie de la part des plus jeunes, qui se délectent des couleurs bariolées des caravanes et s’émerveillent devant les bêtes qui les tirent : des chevaux robustes, des mules ou des vaches, précieuses pour leur douceur, la viande et le lait qu’elles fournissent, lorsqu’elles sont accompagnées par leurs petits.

Mon vieil ami boite : un affrontement avec des mercenaires d’état sur la route de notre Oasis, voici dix ans. Tout le monde les aide à dételer leurs animaux. Louann, Ana, Sam, Thaïs, Olivia et Sonia se chargent de leur nourriture et de vérifier leur état de santé. Sonia est une guérisseuse. C’est l’une des dernières à nous avoir rejoints ici. Elle était énergéticienne et praticienne-shiatsu, avant. Elle avait choisi de rester en ville pour soulager les gens et nourrir en énergie positive ces cités rongées par le stress et la pollution. Jusqu’au jour où de nouvelles réglementations sont apparues, l’empêchant de pratiquer sa profession puisqu’elle n’était ni médecin ni pharmacienne. Alors, elle est partie. Ici, ses dons se sont développés. Elle est désormais capable de soigner des brûlures, des inflammations et de légères infections par l’imposition des mains.

Après avoir profité de nos bains communs, Gil et les autres nous rejoignent au Foyer, où les attend un repas chaud et copieux, préparé par Calou, Thaïs et Arwenn, dont c’est devenu la charge pour la saison.

Gil nous raconte le monde extérieur. Une tornade dévastatrice a détruit plusieurs villages à l’ouest du pays. La dernière crue de la Seine a encore provoqué une catastrophe, détruisant une usine, dont les déchets toxiques se sont déversés dans ses eaux. Les villes de l’est se sont armées pour faire face aux invasions barbares – toutes celles et tous ceux que la sécheresse pousse à l’exode. Toutes celles et tous ceux qui refusent de devenir esclaves des villes-broyeuses et des fausses promesses des puissants. Et, à propos d’armes, elles circulent bien trop facilement. N’importe qui peut acheter un flingue ou un fusil, place de la République à Paris. Heureusement, il y a de plus en plus de communautés comme la nôtre. Des gens qui s’installent dans un village à l’abandon, parfois dans un bois ou en bordure d’un champ devenu désert, et décident de guérir la terre partout où elle a été blessée.

« C’est là que la possession d’armes à feu reste indispensable, remarque Calou. Je sais bien que c’est à double tranchant. Mais, entre les menaces que les corporations et leurs politiciens font peser sur nos communautés et les razzias des pillards, qu’ils soient où non à leur botte, on ne peut pas rester sans défense...

— Avec le démantèlement d’AgriTech, c’est l’une des autres bonnes nouvelles, poursuit tranquillement Gil.

— AgriTech ? » intervient Ben, notre apiculteur, des étoiles dans les yeux.

Depuis des années, il se bat contre le monstre titanesque qui continue d’empoisonner le monde pour son profit. Et celui de ses actionnaires, bien sûr. Il a signé des pétitions. Il a même voyagé deux fois jusqu’à Rennes pour assister aux toutes premières séances au tribunal. Puis, découragé par ce qu’il entendait, Ben a renoncé à se rendre aussi loin.

Le procès aura duré dix ans. Et coûté la vie à une bonne dizaine de protectrices et protecteurs de la planète. Journalistes. Avocats. Témoins. Une juge, également.

« Ils ont perdu leur procès à l’international, contre les avocats de la planète. Ils ont été reconnus coupables d’écocide et d’homicide de masse puisqu’il a été démontré qu’ils savaient parfaitement que les engrais qu’ils vendaient à leurs agriculteurs comme la nourriture qu’ils les forçaient à distribuer à leurs bêtes, jusqu’aux produits transformés qu’ils commercialisaient dans les supermarchés, étaient empoisonnés. Le monde change, mes amis », sourit Gil. « Lentement, les citoyens du monde ouvrent les yeux et comprennent qu’il y a une vie en dehors de celle qu’on leur vend comme l’alternative à la misère. Ce qui m’amène, donc, à la troisième bonne nouvelle... Figurez-vous que qu’on a recroisé les mercenaires qu’on a affrontés il y a dix ans. »

Immédiatement, Marie et Kamal se raidissent. Calou échange un bref coup d’œil avec Thaïs. Je les sens prêts à bondir, alors même que rien ne nous menace.

« La moitié de leur groupe a été décimé, explique Gil. On leur a demandé de nettoyer une zone de révolte, aux abords d’une usine pharmaceutique appartenant à Gems. Il y a eu des explosions. Leur leader est mort, intoxiqué, quelques jours plus tard. Il y a eu une douzaine d’autres victimes. Et puis, ils ont découvert les conditions affreuses dans lesquelles travaillaient les employés : des immigrés venus de pays où la misère est pire encore qu’ici et leurs gamins mal nourris, en majorité. Les survivants ont décidé de raccrocher. C’est une femme qui a pris la tête de leur bande. Valérie. Elle les a convaincus de changer de camp. Maintenant, en échange de vivres, de soins, ils sillonnent les routes pour s’assurer que plus personne ne subit les assauts des pillards et de leurs employeurs...

— Belle évolution, dis-je, heureuse d’avoir toujours conservé en mon cœur une graine de foi en l’humanité, cette foi qui a fait que j’ai toujours laissé la porte ouverte, et convaincu mes pairs d’agir de même.

— Belle révolution, plutôt ! s’exclame Gil. Ils sont de plus en plus nombreux à suivre leur exemple, figure-toi. »

*

Oasis – année 33

Enora bascule légèrement en arrière sur sa selle et serre les genoux. Vent, son petit cheval bai au corps robuste et musclé, s’arrête et tourne une oreille vers elle, attendant sa récompense : des morceaux de fruits secs. La jeune femme met pied à terre et donne à sa compagne la friandise espérée.

L’Oasis de son enfance s’étend, verdoyante, à leurs pieds. Toujours plus belle, toujours plus vibrante de vie, au fil de ses voyages et de ses retours. Sa préférée, et pas seulement parce qu’elle y est née.

Enora jette un coup d’œil derrière elle. Deux caravanes la suivent. Des voyageurs, comme elle. Des troqueurs, qui s’assurent des échanges des biens et des denrées entre les différentes Oasis du pays. Des musiciens itinérants, qui viennent à sa demande jouer pour les membres de sa communauté, qui viennent jouer en mémoire de Maude, pour lui rendre hommage et transformer son départ en célébration du cycle de la mort et de la vie.

La vie qui continue. 

Une vie en harmonie avec la terre et le rythme du monde.