Frames A dimly lit basement workshop filled with high-tech diagnostic equipment and holographic displays In the foreground, a tiny, iridescent neural cartridge that glows with faint circuit patterns The walls are covered with s s-painted-an

Meshé

> WorkMesh™ se réserve le droit d’interrompre ses services selon les motifs spécifiés à l’article 7. Pour les énumérer, dites : liste. Pour valider, dites : suite.

« Suite. »

> L’utilisation de WorkMesh™ vous autorise à bénéficier de la licence de compétences agréée par l’éditeur de la cartouche insérée dans votre fiche neurale. Pour énumérer les compétences de la cartouche intitulée Ingénieur en algoculture du bassin méditerranéen, 6 ans d’expérience, dites : liste. Sinon, dites : suite.

« Suite. »

> Les compétences induites se limitent strictement à la durée d’insertion de la cartouche dans votre fiche neurale. Elles disparaissent dès que la cartouche est désactivée. Pour continuer, dites : suite.

« Suite. »

> Toutes les clauses sont à présent validées. L’utilisation de WorkMesh™ vaut acceptation sans réserve des présentes Conditions Générales d’Utilisation. Vous pouvez à présent profiter de vos nouvelles compétences. Bons calls !

L’intitulé de la cartouche s’incrusta par-dessus le logo WorkMesh juste avant que son seruga, sa feuille-écran étalée en travers de ses jambes, coupe la liaison avec sa fiche neurale. Du bout de l’index, Mattéo effleura celle-ci : un rectangle de trois centimètres sur deux fixé à la première vertèbre cervicale, et qui suivait la courbe de la nuque. Mattéo lui avait laissé sa couleur d’origine, gris anthracite, même si personne ne le faisait. La trappe d’insertion rabattue indiquait qu’une cartouche était insérée. Il laissa sa main retomber sur sa cuisse, froissant la feuille-écran – bah, elle avait encaissé pire.

Le jeune homme s’était assis par mesure de précaution, mais l’initialisation avait eu lieu sans interrompre sa conscience, comme cela se passait parfois avec les meshs clandestins issus d’officines peu regardantes sur la sécurité de l’engrammage. On ne comptait plus les utilisateurs qui avaient initialisé leur mesh debout et s’étaient retrouvés à l’hôpital, l’arcade sourcilière ouverte.

S’il s’était accoutumé à prendre ce genre de risque, il n’aurait pas fait long feu dans la profession. De toute manière, le mesh en cours de test semblait correct. Il se situait dans la zone grise entre les produits agréés et ceux échangés sur des réseaux parallèles sans éditeur officiel. Celui-là appartenait à la catégorie tolérée des meshs améliorés. Un petit malin louait une cartouche et la gardait plusieurs mois branchée en permanence, en s’efforçant d’augmenter les compétences acquises. Ensuite, il réencodait le résultat pour fabriquer un nouveau mesh boosté par sa propre expérience. Tout le monde ne pouvait pas le faire, il fallait un sacré talent de codeur ainsi que le matériel adéquat, très onéreux. Il en existait suffisamment cependant pour constituer un véritable marché. Certains meshs avaient été réécrits une demi-douzaine de fois. Mais ils constituaient l’exception : au bout de deux ou trois encodages, l’amélioration acquise ne compensait plus les pertes consécutives à la réécriture, qui « floutait » les aptitudes précédentes. C’est pourquoi une telle pratique était proscrite.

Toutefois, Mattéo restait prudent. Ce mesh-là était spécial, et pas seulement parce qu’il avait été amélioré. Il s’agissait d’une affaire personnelle, mais jusqu’à quel point au juste ? Le seruga affichait toujours le courriel crypté qui accompagnait la cartouche portée par livreur :

De : Sirine Fayol

Sujet : Urgent

Peux-tu tester la cartouche jointe ? Motus. Viens me voir dès que tu auras fini.

La sécheresse de la formulation arracha un sourire à Mattéo. Du Sirine tout craché. En pièce jointe, un compte-rendu de police indiquait qu’une procédure judiciaire visait l’utilisateur du mesh incriminé à la suite d’un accident mortel. Depuis sa prison où il croupissait depuis trois mois, son utilisateur plaidait l’innocence. Dans ce cas, il revenait aux experts de déterminer la part de responsabilité entre l’utilisateur, l’éditeur de la cartouche, et WorkMesh.

Seulement, un mesh ne se décompilait pas à la manière d’un programme. Il n’y avait pas trente-six moyens, il fallait l’essayer soi-même. C’est là qu’intervenaient des spécialistes comme Mattéo ou Sirine.

Pourquoi est-ce qu’elle s’adresse à moi, alors que l’on a rompu il y a des années ? Et pourquoi ce secret ?

Quoi qu’il en soit, la curiosité l’avait emporté à la seconde où il avait décacheté le pli et que la cartouche était tombée dans le creux de sa paume.

Depuis un moment, son estomac émettait des gargouillis de protestation.

Des plocs-plocs au rythme inégal lui firent lever la tête. Des gouttes tambourinaient au soupirail. La cave où il avait installé son atelier était son antre depuis une quinzaine d’années. L’un des premiers meshs qu’il avait utilisés lui avait permis d’étanchéifier le sous-sol.

Il s’était fait poser une fiche neurale le jour de sa majorité. Enfant, il avait vu sa mère, atteinte d’une maladie neuro-dégénérative, récupérer les souvenirs d’une vie entière grâce à un procédé révolutionnaire de copie mémorielle, ou du moins de percepts : la trace biochimique de souvenirs engrammés sous forme numérique, puis restitués via n’importe quelle fiche neurale. Le procédé avait été perfectionné et filtré afin de garantir que la conscience de l’utilisateur ne soit altérée d’aucune manière. Très vite, on avait pu cartographier l’intégralité d’un champ de connaissances spécifiques en l’isolant du reste des processus mentaux, puis l’encoder dans une lamelle pas plus large que l’ongle du pouce. L’adjonction de ce cocon de notions nouvelles, superposé à la conscience sans l’entraver, était indolore, et la prise en main immédiate. Dès lors, il devenait possible de l’utiliser de façon aussi naturelle que si on les avait acquises par l’apprentissage et la pratique. Une fiche neurale suffisait. En une dizaine d’années, un quart de la population européenne avait adopté le dispositif. Dix ans plus tard, les implantés étaient majoritaires.

Mattéo s’était dirigé vers l’économie, puis le droit. Ses années d’université, il les avait comparées au simple geste d’insérer une cartouche louée cent euros la semaine. Très vite, il avait cédé à la tentation d’essayer tous les meshs à la chaîne. Dominer un sujet, vivre mille métiers au sens littéral du terme, en changeant plusieurs fois par jour… Sa frénésie l’avait mené à la première cure de désintoxication mise en place par le corps médical. Avec succès puisqu’il avait décroché, mais sa vocation était arrêtée.

C’est là-bas qu’il avait rencontré Sirine. Chacun d’eux s’était reconnu dans la similarité de l’addiction, tout comme dans le désir de poursuivre dans cette voie. Quelque part dans le monde, un homme ou une femme avait accumulé un savoir-faire que le mesh permettait d’émuler en un claquement de doigts. Certes, l’adjonction durait le temps d’un call, et l’engrammage avait purgé tout souvenir privé au point qu’il était impossible d’identifier le créateur. Il n’en demeurait pas moins que l’on s’appropriait le savoir-faire d’une personne, son talent acquis sur des années ou des décennies, et ce vertigineux sentiment d’accaparement avait déterminé le parcours suivi par Mattéo : étudier les meshs pour le compte de l’institution judiciaire.

Le reste de l’après-midi se passa à consulter des tutoriels et des cours en virtuel dans le but d’évaluer les écarts entre eux et les percepts du mesh. Il y en avait toujours. Il en détecta quelques-unes, des altérations mineures à mettre sur le compte du codeur. Le savoir-faire d’un algoculteur combinait des notions de phycologie, d’écologie et de génétique, mais surtout de jardinage sous-marin, une discipline toute récente. D’après le rapport de police, le mis en examen était accusé d’avoir empoisonné cinquante-quatre cuves avec un mélange de nutriments qui avait généré un composé toxique. Si les capteurs des cuves n’avaient pas fonctionné, vingt mille personnes se seraient retrouvées à l’hôpital ou à la morgue. On avait tout de même déploré une victime.

Pas besoin d’être flic pour en conclure que l’inculpé n’avait pas délibérément corrompu les cuves : il aurait démoli les capteurs au préalable. Mais toute la faute était-elle à mettre sur le compte du mesh ?

Accaparé par l’affaire, Mattéo continuait à faire la sourde oreille aux avertissements sonores de son abdomen.

Les meshs trafiqués relevaient de deux pensées différentes et parfois antagonistes. La première avait pour but avoué de discréditer la technologie du meshage. On y trouvait des groupuscules religieux convaincus qu’un mesh corrompait l’âme de l’utilisateur. La méthode de prédilection était le sabotage.

Le second pan était idéologique. Là, tous les bords étaient représentés. Certains considéraient que le meshage délitait les valeurs traditionnelles du travail et invalidait toute méritocratie. D’autres fustigeaient l’ultime coup porté à l’individualité de travailleurs devenus par essence interchangeables : juste des corps et du temps humain à louer. D’autres encore regrettaient la liquéfaction des strates sociales au sein d’un marché du travail transformé en sables mouvants, où les agences de placement régnaient sans partage. Tous avaient raison, à leur manière. Lui n’avait jamais eu de position de principe.

Les autres types de sabotage de mesh étaient plus ciblés. Dans le cas présent, le commanditaire pouvait être un algoculteur concurrent, ou une puissance ayant intérêt à jeter l’opprobre sur l’algoculture : un pays étranger ayant des vues sur le territoire occupé par les fermes d’algues, ou une multinationale désirant le récupérer à d’autres fins. Le mesh apparaissait juste comme un outil transformé en arme.

Un coup d’œil par le soupirail – la nuit était là. Mattéo se redressa avec un juron. Il avait atteint l’âge où les articulations protestaient après plusieurs heures d’inactivité. Quant à son estomac, ce n’était qu’un trou. De temps à autre, son assistant virtuel l’admonestait pour qu’il réactive les conseils relatifs à son hygiène de vie, mais il persistait à les ignorer, ceux-là ainsi que toutes les autres catégories de notifications, si bien que le temps avait filé entre ses doigts.

Sans d’autres indices sur le codeur du mesh, il devait s’en remettre à son intuition. Depuis quelques années, un mouvement avait le vent en poupe, se rappela-t-il en étirant les bras jusqu’à toucher le plafond de la cave : des artisans dépourvus d’implant neural. Ils veillaient jalousement sur leurs compétences, et leur circuit de compagnonnage excluait par contrat tout codage mesh. La transmission s’effectuait à l’ancienne, et leurs produits étaient vendus sous le label mesh-free. La filière ne cessait de croître, avec l’appui de syndicats et des pouvoirs publics.

Des éléments plus radicaux existaient. Mattéo rejoignait leur analyse sur le fait que le mesh possédait trop d’avantages pour que l’organisation traditionnelle du travail puisse espérer regagner le terrain perdu. Sans surprise, ils avaient adopté l’arme des vaincus : le terrorisme. Ils ciblaient des usines de production de cartouches ainsi que des cliniques de pose d’implants. Les victimes causées par leurs bombes et leurs sabotages les avaient acculés à la clandestinité, mais ils restaient vivaces dans nombre de pays.

Voilà une minute que Mattéo se massait la nuque sans s’en rendre compte : le signe qu’il lui fallait changer d’air. De toute façon, il avait cartographié le gros du champ de connaissances de la cartouche. Il pouvait aller la rendre à Sirine… et lui demander de dissiper le brouillard qui entourait sa requête.

Il n’eut pas besoin d’ordonner à son assistant de commander un taxi. On klaxonna dans la petite rue devant chez lui, et il n’eut que le temps d’embarquer. Un parfum chimique planait dans l’habitacle, bizarrement pas déplaisant. Le chauffeur se retourna sur son siège, une affèterie remontant à l’ère de la conduite manuelle, mais Mattéo eut le temps d’apercevoir un bout de sa fiche neurale, trappe rabattue.

« Rue de la Tour, monsieur ?

— C’est cela.

— Call ?

— Call. »

Le chauffeur donna un léger coup de volant, preuve que l’autopilote n’était pas aux commandes. Quand bien même il aurait feint de conduire, Mattéo n’aurait pas protesté – trop fatigué et affamé. Il se rencogna sur la banquette. Sur la vitre de la portière, le kilométrage flottait au-dessus de la ligne discontinue d’immeubles à façade jaune. Le rempart d’un polder se devinait dans les interstices, rappelant la réalité de la montée des eaux. Des graffitis affirmaient qu’un jour, toute la ville serait engloutie. Mais pas ce soir.

Il revint sur les mains du chauffeur, qui s’engageait sur l’avenue avec aisance. Des sillons cicatriciels sur le dessus des doigts indiquaient que l’homme cumulait au moins un autre métier.

« Votre mesh sert à conduire ou à connaître le plan de la ville ? finit-il par demander.

— Ni l’un ni l’autre, monsieur. La voiture me guide par géoloc, et je sais conduire.

— À quoi sert votre mesh, si ce n’est pas indiscret ?

— Demain, je vais miner.

— Vous alternez le travail ?

— Non. Je mine pour une association. »

Le minage de décharges du siècle dernier était une activité moins salissante que ce à quoi on aurait pu s’attendre, et très rentable à condition de tomber sur un filon intéressant de plastiques ou de métaux rares. L’inconvénient était que la chance jouait pour beaucoup. Sinon, il restait l’extraction et la transformation d’ordures minéralisées en poudre de verre pour leur recyclage en briques ou en tuiles.

« Une fois que vous aurez donné de votre temps à l’association, vous ne comptez pas profiter de votre cartouche pour gagner un peu d’argent ? » s’enquit Mattéo.

Le chauffeur haussa les épaules, tandis qu’il slalomait entre des voitures autonomes et des véhicules dronisés.

« Possible, s’il y a un call bien payé dans les parages. »

Un call était une mission rétribuée à la tâche ou à l’heure. Il n’était pas rare qu’elle soit payée à la minute, avec une exigence de résultat très forte. Une course en taxi était une mission à la tâche, à la différence du minage ; là, c’était le temps passé que l’on décomptait. Entre les deux parties contractantes, il était devenu de tradition de conclure verbalement par le mot « call ».

La voiture se gara au coin d’une ruelle pavée. La transaction validée, Mattéo se retrouva devant la porte cochère en ferronnerie d’un immeuble de style post-international.

Un ascenseur poussif le déposa au dernier étage, de sorte qu’il n’était pas essoufflé lorsqu’il s’avança dans l’étroit couloir en briques couleur moutarde. Les assistants virtuels respectifs s’étaient déjà parlé : la porte s’ouvrit avant que Mattéo ait eu le temps de sonner.

Une grande timidité le saisit comme il se rendait compte qu’il ne s’était pas apprêté. À mesure qu’il approchait de la quarantaine, il s’était épaissi et, malgré sa tignasse et sa mise négligée, on ne qualifiait plus depuis longtemps son physique de juvénile.

Quant à Sirine, elle n’avait pas besoin de hauts talons pour arriver à sa taille. Tout en elle était resté contrasté. Sa peau très blanche ne présentait aucune ride, et ses cheveux étaient toujours aile de corbeau, tandis que ceux de Mattéo grisonnaient franchement.

« Matt ! Voilà un bail. »

Luttant contre l’impulsion de se dandiner d’un pied sur l’autre, il eut un sourire pincé.

« Tu m’as demandé un service, alors…

— À charge de revanche.

— Pardon ?

— Je t’ai aidé il y a huit ans, quatre mois et douze jours. Au sujet de ce dépôt de brevet sous mesh, tu sais. Un procès pour déterminer qui devait en tirer profit, de l’utilisateur ou de l’éditeur de cartouche. Tu m’avais dit : à charge de revanche. Au fait, tu ne m’as jamais annoncé le verdict.

— Eh bien…

— C’est sans importance. Entre. Tu as mangé ? »

Sirine s’effaça sur un capharnaüm. Des empilements de boîtes transparentes formaient un labyrinthe de plastique. Certaines avaient été découpées sur un côté, pour abriter des livres. Ces curieuses bibliothèques couvraient les murs. Deux serugas géants garnissaient un bureau central, d’autres obscurcissaient les fenêtres. Par bonheur, l’appartement comprenait deux puits de lumière.

Mattéo extirpa la cartouche avec précaution d’une poche de son jean.

« J’ai effectué les tests standard. Pas grand-chose à signaler a priori.

— Je m’y attendais. »

Elle saisit le rectangle de polymères entre le pouce et l’index. Les connecteurs synaptiques faisaient scintiller la face intérieure de lignes pointillées. Au sein du fatras, Mattéo reconnut ses propres appareils, et d’autres, introuvables sur le marché officiel. Dans une corbeille, une poignée de cartouches encore dans leur emballage aux intitulés criards : téléopérateur médical, mécano 3D, fermier urbain, architecte de données aux normes européennes…

« Pourquoi m’as-tu demandé cette vérification, si tu t’attendais au résultat ? Tu n’avais pas besoin de moi. »

Tous deux avaient suivi des chemins presque parallèles. Lui était analyste, elle rétro-ingénieure mesh. Cela revenait à peu près au même, même si l’entendement des filières de codage clandestin était plus pointu chez Sirine. En tout cas, il n’avait rien fait qu’elle n’aurait été capable de faire.

« J’avais besoin d’un œil neuf, dit-elle.

— Explique. »

Elle inclina la tête, un geste que les années ne lui avaient pas fait oublier.

« C’est on ne peut plus simple : l’inculpé s’appelle Benjamin. C’est mon compagnon.

— Ton…

— Depuis cinq ans. »

Mattéo se pétrifia. 

« C’est pour ça que tu m’as fait livrer la cartouche, au lieu de me l’apporter en main propre ? Tu avais peur que je refuse, si je savais à propos de ton petit ami ? »

Les épais sourcils de Sirine se rejoignirent presque au-dessus de ses yeux tout aussi noirs.

« L’idée ne m’a jamais traversé l’esprit. Je n’étais pas sûre que tu aimerais me revoir. Je voulais te laisser le choix de refuser sans t’incommoder.

— Nous ne nous sommes pas quittés en mauvais termes.

— Pas en bons termes non plus. »

Il ne savait s’il devait être frustré ou soulagé. Leur rupture n’avait jamais donné lieu à une explication franche et définitive. À l’époque, il s’était dit qu’en poursuivant leur relation, il retomberait dans son addiction aux meshs. En cet instant, il se demandait s’il ne s’était pas plutôt agi d’une reculade.

Sirine se dirigea vers un lecteur de cartouches. L’appareil permettait de lire les annotations que Mattéo avait posées dans des balises virtuelles. Elle lui indiqua un seruga tendu sur l’une des fenêtres.

« En attendant que j’aie fini de lire tes notes, instruis-toi. »

La feuille-écran s’alluma comme il s’avachissait sur une vieille chaise de bureau. Sur la première vidéo, un personnage à la jeunesse insolente apparut sur une estrade. Son nom incrusté au bas de l’image n’évoquait rien à Mattéo. En revanche, celui de son mouvement levait toute ambiguïté : No-Mesh.

« … On vous a fait croire que vous n’étiez pas des bouts de viande. Or, d’après ce qu’on m’a rapporté, des codeurs de meshs appellent les utilisateurs des “supports”. Même si c’est exagéré, n’est-ce pas ce que vous êtes devenus : des supports, du hardware ? »

Le reste relevait de la même rhétorique intriquant mesh, exploitation et aliénation. Mattéo ne pouvait nier la plupart des éléments invoqués, même si l’orateur ne se privait pas de les dénaturer. Le découplage entre activité et compétence avait ouvert un nouveau champ d’opportunités, mais aussi d’abus. Par ailleurs, beaucoup des singularités d’une culture résidaient dans l’enseignement. Or, en à peine une génération, la pratique du mesh avait vidé la moitié des écoles professionnelles.

Pour tout dire, Mattéo n’avait pas les réponses aux questions soulevées par le militant. Il ne préférait pas, du reste. Son jugement serait biaisé par le fait qu’il évoluait dans les marges conflictuelles de cette technologie.

La voix de son amie le ramena au présent.

« Tes notes montrent bien que le problème se situe dans la cartouche.

— Je n’ai pas trouvé de défaillance, mais…

— La défaillance n’est pas dans le manque, mais dans le trop-plein. »

Sur l’instant, Mattéo ne comprit pas. Puis, la révélation lui fit monter une bouffée de chaleur à la tête.

« Bien sûr ! J’ai entendu parler de ces meshs concaténés. Ils contiendraient plusieurs champs de compétences à la fois. Je n’en avais jamais étudié avant aujourd’hui. »

Sur le seruga, la vidéo avait changé. Un spécialiste expliquait comment, dans la lutte entre grandes puissances, des hackers payés en sous-main disséminaient chez l’ennemi de faux savoirs, le champ des connaissances devenant un enjeu stratégique. Benjamin était-il entré par erreur en possession de ce genre de mesh ?

« Je n’en sais rien, avoua Sirine, c’est pourquoi j’ai besoin de toi. De toute manière, impossible pour moi de mener l’enquête. Je suis impliquée personnellement. Devant un tribunal, on invaliderait mon rapport. Acceptes-tu ce call ? »

Il fallut une semaine à Mattéo pour déterminer les différentes compétences agglomérées au sein du mesh. La déontologie le fit hésiter avant d’envoyer un message à Sirine. Elle débarqua chez lui dans la foulée. Elle ouvrit la bouche, probablement pour commenter que rien n’avait changé de place depuis sa dernière venue. Elle s’interrompit en voyant la cartouche sauter au creux de sa paume.

« Ce mesh est un monstre de Frankenstein, attaqua-t-il. J’ai compté pas moins de sept sources à partir desquelles on l’a composé. Il a fallu au codeur un sacré talent pour obtenir un assemblage qui tienne debout. »

Il n’aurait pas pensé cela possible. Mais à la réflexion, c’était inévitable. La technologie ne cessait d’évoluer, et dans certains pays peu regardants en termes d’éthique, le port de plusieurs fiches neurales était autorisé malgré un risque avéré de développer des pathologies mentales. Était-ce la fonction de ce mesh : éviter d’avoir recours à une multiplicité de meshs pour emmagasiner plusieurs domaines de compétences en même temps ?

« Aucun rapport, répondit Sirine. À la base, ton mesh était artistique.

— Hein ?

— Je m’en suis doutée dès que j’ai vu que le codage provenait d’Amsterdam. »

Mattéo manqua s’étrangler.

« Comment sais-tu…

— Les clauses des CGU. Il n’est pas trop difficile de voir par quel traducteur automatique est passé le texte originel. Celui-là est hollandais. Plein d’artistes expérimentent le meshage, là-bas. Par exemple, ils chopent quelqu’un au hasard dans la rue et lui proposent de réaliser une œuvre d’art en lui insérant un mesh de peintre. Ici, un artiste a bidouillé un collage de compétences hétéroclites.

— Mais… quel intérêt ?

— Les compétences n’avaient aucun intérêt en soi pour l’artiste. C’est pourquoi il a fabriqué son patchwork à partir d’éléments sans rapport entre eux.

— Il m’a fallu un moment pour m’en apercevoir.

— Les compétences étaient trop dépareillées pour interférer de prime abord. Mais chez Benjamin, elles ont fini par se parasiter. Un socle de connaissances doit être stable. Benjamin a mélangé de bonne foi le taux d’apports nutritifs des algues avec, par exemple, des suppléments à fournir aux vignes, ou à des cultures de vers… ou des taux d’imposition, va savoir. Si tu avais testé la cartouche en conditions réelles pendant deux ou trois semaines, tu aurais percé toi-même l’astuce.

— Alors, il s’agissait d’un accident ? »

Sirine secoua la tête, faisant crouler sa chevelure noire par-dessus son implant.

« Impossible que ce truc soit légal. Seul un artiste d’avant-garde a pu le fabriquer, et encore, de façon clandestine. Ensuite, probable qu’il a été volé et détourné de sa fonction initiale. Un hacker no-mesh est le candidat le plus crédible. Il lui aura suffi d’effacer la signature de l’artiste, puis d’apposer en intitulé la spécialisation en algoculture, qui représentait le savoir-faire le plus marquant du collage. »

Ces informations devaient être transmises à la police, c’est elle que cela concernait désormais. Son call était terminé. Benjamin ne tarderait pas à dormir chez lui… c’est-à-dire chez Sirine. Il avait toutes les chances d’être innocenté avant même la clôture de l’instruction. L’affaire était résolue, certes, mais y avait-il seulement un coupable dans cette chaîne complexe ?

« Les meshs les plus efficaces sont trafiqués, voilà le problème… exactement comme les meshs sabotés, commenta Sirine. Le savoir-faire implique parfois de prendre des libertés avec le droit du travail, voire le droit tout court… le genre de chose qui ne sera jamais clairement assumé par un éditeur de meshs. Cela ouvre tout un champ de conflits.

— Des conflits justifiés, à ton avis ? »

La jeune femme éclata de rire.

« Ces conflits nous font vivre, toi et moi ! » En une seconde, elle redevint sérieuse. « Je devrais haïr ces gens qui ont mené Benjamin en prison. Mais ils ont été créés par les bouleversements induits par le meshage. Cette technologie est si puissante qu’elle aurait dû être introduite en douceur. Au lieu de cela, les garde-fous ont été érigés au fur et à mesure des crises. Un peu comme les polders face à la montée des océans. De façon collective, nous sommes incorrigibles dans notre impréparation aux conséquences du progrès. Alors, si je n’approuve pas ses détracteurs, je les comprends. »

Elle se détourna légèrement, comme pour formaliser leur divergence de point de vue.

« Mais tu n’as jamais été passionné par le pourquoi, n’est-ce pas ? Le comment t’accapare tellement. »

La phrase donnait la mesure du fossé qui les séparait. Mais il ne regrettait pas d’avoir revu Sirine, et devant le sourire qu’il lui rendit, elle eut un hochement imperceptible de la tête.

Au moment d’ouvrir la porte, sa main se figea sur la poignée.

« Merci, Mattéo. Je te dois un call. »