Bonsoir à toutes et tous. Vous m’avez demandé de raconter d’où je viens, comment je suis arrivé parmi vous. Je le fais bien volontiers, car je vous dois au moins des explications en échange de votre accueil. Je vous préviens d’emblée, vous risquez de ne pas tout comprendre, tellement mon monde était différent du vôtre. À la fin de mon récit, vous pourrez me poser toutes les questions que vous voulez, mais d’ici là, je vous prierai de ne pas m’interrompre, s’il vous plaît. Sans neuroassistance, j’ai encore un peu de mal à organiser mes pensées d’une façon logique et cohérente, et si vous me coupez la parole à tout bout de champ pour me demander des éclaircissements, mon récit risque de devenir assez décousu et vous aurez encore plus de mal à comprendre. Donc écoutez bien, notez ou retenez vos questions, et à la fin je serai à votre entière disposition pour y répondre.
Bien. Comme vous le savez tous déjà, je viens d’une cité – ce qu’on appelait jadis une enclave. Cette cité s’appelle Renaissance. Elle a été construite dans la première moitié du XXIe siècle, durant la période que vous appelez les Âges Sombres. Elle était destinée à l’élite de la société, c’est-à-dire aux plus riches, si cette notion a encore un sens pour vous. C’est-à-dire à ceux qui, en majorité, avaient fait fortune en pillant et saccageant la planète. Prévoyant l’effondrement de la civilisation, des cataclysmes climatiques, des guerres migratoires et une Terre globalement invivable, ils s’étaient fait bâtir ces refuges de luxe afin d’y perpétuer leur mode de vie frivole et vide de sens.
J’ai l’air d’en parler avec sarcasme et mépris, mais ça c’est depuis que je vous ai rencontrés, et que je découvre la vraie vie. Car ce mode de vie était le mien et je le trouvais parfait, vu que je n’en connaissais pas d’autres.
Étalée sur quinze cents hectares dans une enfilade de grottes naturelles, Renaissance pouvait (peut ?) accueillir deux cents familles standard, soit un couple et deux enfants. Elle n’était (n’est ?) pas la seule cité souterraine de ce type, il y en avait (a ?) une dizaine de par le monde, dont deux sous dômes situées aux pôles. Bon, même si pratiquement, Renaissance existe toujours, je vais définitivement en parler au passé, car il s’agit de mon passé désormais.
Elle était pourvue de tout ce que pouvait désirer une riche famille de l’époque : de l’eau à profusion – puisée dans une nappe phréatique profonde –, de la nourriture en abondance – provenant de serres hydroponiques et de cultures de cellules-souches d’origine animale –, de la lumière solaire – du moins une bonne reconstitution, sanitairement correcte –, d’espaces verts véritables avec arbres, étangs et fontaines, d’énergie illimitée issue d’une centrale solaire en surface, de tout le confort que l’on puisse imaginer, et aussi – surtout – de la Haute Réalité.
Je vais y revenir.
Mais avant, je suis obligé de survoler quelques points techniques. Je vais m’efforcer d’être aussi clair que possible.
Les concepteurs de Renaissance – et des autres cités aussi, j’imagine – avaient décidé de tout miser sur l’intelligence artificielle. Des IA quantiques géraient donc l’ensemble de la cité, de la distribution de l’eau à l’élimination des déchets, en passant par la centrale solaire, les serres et l’entretien des espaces verts, de la domotique aux programmes de santé en passant par l’éducation des enfants et la répartition du travail, de la fabrication d’objets et de machines à l’extraction et la récupération de matériaux au-dehors, en passant par les échanges de services et de données entre cités. Sans oublier la Haute Réalité, bien sûr. Pour les activités mobiles, les IA étaient assistées par des drones, rovers et robots qui pouvaient pratiquement tout faire, qu’elles fabriquaient selon les besoins et perfectionnaient sans cesse.
Je vois à vos airs interrogateurs que vous devez vous demander : que nous restait-il alors, à nous autres humains ? À quoi occupions-nous nos journées ?
Eh bien, je suppose qu’au début de Renaissance, les humains devaient avoir pas mal de boulot : les IA étaient moins évoluées, elles apprenaient aussi, tout comme nous. Ils ont dû certainement corriger nombre de bugs, résoudre bien des problèmes, surmonter maints obstacles. Ils ont dû beaucoup se creuser la tête et mettre souvent les mains dans le cambouis, pour employer une expression désuète. Puis les IA sont peu à peu montées en puissance et, grâce à leurs extensions mobiles, ont pris les choses en main. Elles étaient nettement plus efficaces, plus rapides et plus rationnelles que nous autres. Elles se sont donc arrogé la gestion technique de la cité, d’où elles ont éliminé toute intervention humaine. Ne restait plus aux ingénieurs et techniciens que de vagues et redondantes opérations de contrôle, ou des choix stratégiques à valider. Des trucs inutiles, mais qui justifiaient leur existence, vous voyez. Qui leur donnaient l’impression d’avoir encore le dernier mot.
Puis les IA se sont emparées de l’économie. Celle-ci était simple en vérité, l’argent étant aboli dans la cité, tout comme ici. À quoi aurait-il servi d’avoir de l’argent, alors que tout était disponible gratuitement ? L’économie consistait donc essentiellement à gérer les stocks de matériaux, à les extraire ou les récupérer au-dehors à l’aide de drones et robots idoines, à prévoir, grâce aux analyses domotiques, les objets ou produits à fabriquer, et à échanger des données, programmes et informations avec les autres cités. L’argent n’étant plus nécessaire, ce n’était plus une motivation pour travailler, n’est-ce pas ?... Non ? Vous ne suivez pas ? Ah oui, bien sûr, chez vous l’argent n’a jamais été une motivation pour travailler. Mais aux Âges Sombres, avant que tout le système ne s’effondre, c’en était une, et puissante, croyez-moi.
Bref, nos deux cents familles avaient de moins en moins besoin de bosser, mais ne croyez pas qu’elles restaient là les bras ballants à s’ennuyer. Non, elles avaient très largement de quoi s’occuper… en Haute Réalité.
C’est pourquoi les IA ont décidé – ou nous ont incités à décider – de prendre en charge la procréation et l’éducation des enfants.
Je suppose qu’au début, il y a une dizaine de générations, les gosses étaient conçus et élaborés par les voies naturelles, vous savez, depuis la fécondation jusqu’à l’accouchement. Mais assez tôt je crois, les IA ont préconisé la fécondation in vitro – offrant une sélection génétique plus performante – et la gestation par mères porteuses, les mères potentielles ne voulant plus se charger de cette corvée. Or les mères porteuses se sont faites de plus en plus rares. La Haute Réalité nous accaparait à plein temps et plus aucune femme ne désirait se handicaper avec une grossesse. C’est pourquoi les IA ont mis au point la Mère.
La Mère, c’est la gestation in vitro, en quelque sorte. Développement optimisé, apports nutritifs ajustés à la molécule près, naissance en douceur avec cent pour cent de réussite. Il y avait cinq Mères dans notre cité, c’était amplement suffisant, les IA veillant scrupuleusement au contrôle des naissances : le fonctionnement de Renaissance était optimal au taux de deux cents familles standard. Bien sûr, des couples pouvaient n’avoir qu’un seul enfant ou pas du tout, d’autres en avoir trois ou quatre, tant que le quota global était respecté. Ils pouvaient également choisir les voies naturelles, ce n’était pas interdit et nous avions un hôpital équipé d’une maternité. Ça a bien dû se produire quelquefois, mais de mon vivant, ce n’est jamais arrivé : il y avait fort longtemps que nous avions cessé de nous rencontrer en Basse Réalité – en vrai, je veux dire –, c’était tellement mieux en Haute Réalité. Sans parler de nous toucher – c’est pourquoi je tressaille toujours quand vous me serrez la main, m’embrassez ou me tapez sur l’épaule. Ce n’est pas du dégoût, loin de là, c’est juste que je n’ai pas l’habitude. Mais ça viendra. Je pourrais même apprécier.
Mais je digresse, excusez-moi. Je parlais de l’éducation des enfants. Vous allez me dire, puisque les gens ne travaillaient quasiment plus, ils avaient le temps d’élever leurs gosses. Certains l’ont fait, en effet : j’ai connu deux personnes qui m’ont certifié avoir été en contact physique avec de vrais humains dans leur petite enfance. Mais la plupart des gens préféraient confier les rejetons aux Nurses, extensions mobiles des Mères – des androïdes en somme, bien plus efficaces, douces, patientes et inflexibles que n’importe quelle mère humaine.
Les Nurses les prenaient en charge jusqu’à l’âge de cinq ans, parfois chez les familles qui voulaient conserver leurs gosses auprès d’elles, mais plus généralement dans une nurserie communautaire. Là aussi, elles assuraient un développement optimal, avec tout l’amour qu’elles pouvaient prodiguer. Oui mes amis, ces machines étaient capables d’empathie, elles étaient à la pointe du développement des neurotechnologies. Ma Nurse Daisy m’adorait, et je le lui rendais bien, au point que quand j’ai atteint l’âge de voler de mes propres ailes, j’ai demandé que sa personnalité soit transférée dans l’IA qui allait me prendre en charge. Ce qui fait que j’ai vécu toute ma vie avec Daisy à mes côtés, d’une façon ou d’une autre… Elle a pallié mon absence de parents, en quelque sorte.
Je devine à vos airs ébahis que vous vous dites : comment ça, il n’avait pas de parents ? Bon, si, j’en avais, mais par convention en quelque sorte. Il faut comprendre que les parents potentiels choisissaient les enfants sur catalogue, selon des critères spécifiques – bien qu’il soit possible que la fécondation s’effectue avec leurs propres ovules et spermatozoïdes, mais c’était rarement un premier choix. Ils en étaient légalement responsables jusqu’à leur majorité, mais comme j’ai dit, ils ne les rencontraient quasiment jamais en Basse Réalité, toutes les interactions se déroulant en Haute Réalité. Je n’ai jamais su à quoi ressemblaient mes parents en vrai. Leurs avatars étaient plutôt cools et sympas, mais pour moi, ma vraie mère a toujours été Daisy – un machin en ferraille, latex et plastique à forme humanoïde.
Il est temps que je vous parle un peu de la Haute Réalité. Elle existait déjà aux Âges Sombres – elle s’appelait alors réalité virtuelle, et servait essentiellement à des jeux ou des simulations –, mais les IA l’ont développée à un niveau sensoriel inégalé. À partir des biopuces Bluetooth, elles ont inventé les implants neuronaux, insérés à la naissance et servant d’interface humain-IA multifonctions. J’ai toujours le mien, par-là dans l’occiput, bien qu’il soit inactif désormais. Les IA ont aussi remplacé les lunettes lourdes et encombrantes par de simples lentilles que l’on pouvait se faire greffer en permanence si on le désirait. Heureusement que je ne l’ai pas fait, maintenant que j’y pense. Car même déconnectées, elles altèrent un peu la vision en Basse Réalité.
Tout cela – implant et lentilles – nous servait certes à communiquer avec nos IA attitrées et à échanger des données sur notre état de santé physique, mental et émotionnel, mais cela servait surtout à nous embarquer dans les univers mirifiques et chatoyants de la Haute Réalité, où nous passions l’essentiel de notre existence. C’était là qu’on retrouvait nos familles et nos amis, qu’on batifolait ensemble, qu’on vivait de folles aventures, qu’on explorait des mondes incroyables, qu’on bâtissait des empires, qu’on trouvait l’amour et s’adonnait au sexe. Là que les rares qui travaillaient encore faisaient leur job. Là où pour nous se déroulait la vraie vie, dans son infinie diversité. Car tout était permis en Haute Réalité – même de détruire et de tuer, si on voulait : on ne détruisait que des pixels, on ne tuait que des avatars aussitôt reboutés. Tout n’était qu’illusion. Cependant, les comportements trop déviants étaient punis, la punition pouvant aller jusqu’à la déconnexion – châtiment suprême. Certains se sont suicidés au bout de vingt-quatre heures de déconnexion seulement, paraît-il.
Or les IA ont fini par se rendre compte que passer trop de temps en Haute Réalité – de plus un temps exclusivement oisif – menait justement trop d’humains à de telles déviances. Qu’une vie futile, sans buts ni projets, finissait par rendre fou, dépressif ou abruti. Que non seulement les humains oubliaient la Basse Réalité, mais finissaient par s’oublier eux-mêmes, oublier qu’ils avaient un corps physique à entretenir. Elles ont été confrontées à un dilemme que je pourrais résumer ainsi : « Nous existons pour servir les humains, mais les humains ne servent à rien. »
Alors elles ont décidé de nous prendre en charge.
Physiquement, d’abord : en nous imposant des séances de gym et de fitness pour nous remettre en forme, et des régimes alimentaires stricts pour nous faire perdre du poids ou nous empêcher d’en prendre. Comment pouvaient-elles nous imposer quoi que ce soit ? Oh, c’était facile : grâce à nos implants. Elles parasitaient ou bloquaient le jeu ou la quelconque activité à laquelle on se livrait en Haute Réalité, jusqu’à ce qu’on se résolve à enfourcher le vélo d’appartement ou à pratiquer les exercices prévus. Quant à l’alimentation, comme la domotique gérait les provisions et les repas, elle appliquait les menus élaborés par notre IA personnelle.
Mentalement, ensuite : les IA ont réalisé qu’une vie sans raison d’être ni efforts pour atteindre un objectif réel était nuisible à la santé mentale, et qu’une oisiveté permanente menait à la vanité de toutes choses, ce qui était négatif voire destructeur. Il fallait redonner à l’humain des responsabilités, des contraintes, des missions.
Du travail, autrement dit.
Mais quel travail ? Les IA et leurs extensions mobiles contrôlaient déjà tout ! Et que faire en Basse Réalité ? Certes, le décor était joli et bien entretenu, mais ce n’était qu’un décor. Inerte. Immuable. Et où qu’on aille, on finissait toujours par se heurter au fameux « mur du fond ». Et le plafond pixellisé où voguaient des nuages numériques ne nous abusait pas une seconde. Aller dehors ? Pour quoi faire ? Dehors c’était l’enfer, on nous le répétait à longueur de bulletins météo : des terres désertiques et calcinées, une chaleur de four, des tornades géantes et des déluges bibliques, pour le moins. Ça vous fait sourire, hein ? Pourtant les IA nous racontaient ça, je vous jure. Elles nous montraient les images, les mesures, les relevés. On les croyait sur ces preuves « irréfutables » – nul n’aurait pu imaginer une seconde qu’une IA puisse mentir.
Mais ce n’était que le début de la « réhabilitation de l’humain ».
Elles devaient donc remettre au boulot les patatoïdes que nous étions devenus. À cette époque, bien avant ma naissance, le seul « travail » encore possible était la création de mondes ou de jeux pour la Haute Réalité. Et encore, ça consistait surtout à cocher des paramètres et des options parmi des sets et éléments préprogrammés, l’IA se chargeant de la cohérence de l’ensemble et aidant au montage du script. Oui, les IA contrôlaient même le domaine culturel, si je puis dire. Ou « l’assistaient », selon leur point de vue. De plus, tout le monde n’était pas doué pour ça, loin de là, et ceux qui l’étaient se contentaient bien souvent de lancer l’idée de base et laissaient leur IA la réaliser.
Bref. Du vrai boulot, donc. Responsabilisant, contraignant, valorisant si possible. L’argent n’étant plus une motivation, il en fallait une autre, tout aussi irrésistible. La fierté ? La passion ? L’amour de l’ouvrage bien fait ? Insuffisant, et pas commun à tout le monde. Quelque chose de plus fort.
C’est alors que les IA ont eu, à mon avis, une idée de génie : la vie.
Si ta vie est en jeu – tout au moins la vie confortable que tu as toujours connue –, tu vas te mettre au turbin, et avec ardeur. Je vois à vos sourires entendus que vous savez de quoi je parle.
Donc elles se sont mises à simuler des bugs, des pannes, des dysfonctionnements nécessitant des interventions humaines. Urgentes et vitales. Au risque, sinon, de nous voir privés d’eau, ou d’air, ou d’électricité, ou de subir tout autre fléau mettant Renaissance en péril.
J’emploie le terme « simuler » maintenant que je suis certain qu’il s’agissait bien de simulations. Mais à l’époque, tout le monde y croyait, comme on croyait aux bulletins météo. Et quand ma propre tâche m’a été assignée, j’étais intimement persuadé que de moi – du succès de ma mission – dépendait notre alimentation à tous et donc la survie de la cité.
Évidemment, il n’était pas question qu’on aille trifouiller dans les entrailles de la machine, ni qu’on aille à l’extérieur réparer la centrale solaire ou je ne sais quoi. Tout s’effectuait en Haute Réalité, comme toujours. Sauf que les environnements dans lesquels on évoluait étaient la réplique exacte du milieu réel, les objets que l’on manipulait étaient les mêmes qu’en Basse Réalité, et nos actions, gestes et mouvements étaient fidèlement reproduits par des robots ou des machines. Mais là, il ne s’agissait pas de jeux ni d’enjeux factices, notre réussite ou notre échec avait des conséquences immédiates dans la vie de la cité, donc dans notre vie à tous. C’était en tout cas ce que les IA nous affirmaient. Et croyez-moi, quand tu es privé d’électricité depuis trois jours, tu as très envie d’aller réparer ce foutu court-circuit, même si tu n’y connais rien. De toute façon, nos IA nous guidaient pas à pas au besoin, et nous formaient à un domaine de compétences défini et affiné durant l’adolescence. Ceux qui ne voulaient pas être formés – il y avait toujours des paresseux – se voyaient assigner des tâches aléatoires et souvent pénibles. Moi, j’avais opté pour les serres et les cultures hydroponiques.
Je vous le répète pour que vous compreniez bien : tout ceci n’était qu’illusions et simulations, j’en suis persuadé à présent. Mais on y croyait dur comme fer, on s’inquiétait, on stressait, on mettait toute notre énergie à réparer la panne, on passait des heures innombrables à chercher le bug, on prenait des risques angoissants à piloter un drone dehors en pleine tempête pour remonter une antenne abattue. Et on était fier d’avoir réussi, d’avoir sauvé Renaissance une fois de plus. Et si on n’y arrivait pas tout seul, l’IA nous trouvait de l’aide et on formait une équipe soudée, au coude à coude, pour résoudre le problème. Nous tous avions désormais un but, un objectif, une raison de vivre : sauver la cité – nous sauver nous-mêmes. Nous étions impatients de nous mettre au travail, d’affronter le prochain obstacle, de relever le prochain défi.
Certains n’ont pas manqué de se demander pourquoi, après un siècle et demi de fonctionnement lisse et sans heurt, Renaissance se mettait à avoir autant de pannes et dysfonctionnements, et pourquoi les IA ne les résolvaient pas elles-mêmes. Après tout, elles possédaient les matériaux, les connaissances, les techniques et les moyens. Personne n’avait compris que c’était uniquement pour notre bien à nous, pour nous empêcher de sombrer dans la dépression, l’hébétude ou la folie. Moi-même, je ne l’ai compris que bien plus tard. Alors on s’est dit – ou bien les IA nous ont suggéré – que justement, Renaissance existait depuis près de deux siècles, et que toute construction humaine finit par s’user et se déglinguer, aussi bien entretenue soit-elle. Elle est soumise à l’entropie comme tout le reste. Et si les IA avaient besoin de nous, c’était – prétendaient-elles – parce qu’elles avaient des problèmes de connexion récurrents avec leurs extensions mobiles, qui devenaient de plus en plus autonomes et prenaient souvent de mauvaises décisions. D’où le besoin d’une interface humaine connectée en permanence pour remettre les choses en ordre d’une façon sûre, vérifiable et pérenne.
Tout ça s’est mis en place environ cinquante ans avant ma naissance, et c’est à ce moment, à mon avis, que les IA ont commencé à virer schizophrènes. Ou quelque chose du genre. Quoique… Mais passons pour le moment.
Rappelez-vous leur dilemme : « Nous servons les humains, mais ils ne servent à rien. » Du coup elles nous assignaient des missions bidons pour qu’on ait le sentiment de nous rendre utiles et pour donner un sens à nos vies. Même si on croyait sincèrement travailler pour le bien de la communauté, elles-mêmes savaient que tout cela n’était qu’illusion – puisqu’elles le créaient –, et qu’elles dépensaient de l’énergie et de la puissance de calcul à agir à l’encontre de leur programmation initiale, qui était de garder la cité en bon état de fonctionnement. Pas de faire semblant de la détériorer en simulant des pannes, juste pour maintenir notre équilibre mental et assurer nos vies somme toute vaines et inutiles.
Vous avez du mal à imaginer qu’on puisse en arriver là, n’est-ce pas ? Je le vois bien à vos airs perplexes. Vous ne pouvez même pas concevoir qu’on en vienne à créer de faux problèmes ; vous en avez tellement de réels, dont certains mettent vraiment votre vie en péril ! Même si, entre vous et nous, la motivation principale reste la même – survivre –, vous au moins êtes confrontés au monde réel, qui n’a que faire de vous et ne concocte pas de plan pour maintenir votre équilibre mental. Et comme dit l’adage, « ce qui ne vous tue pas vous rend plus forts ». Votre interaction avec le monde est tangible et à double sens : vous apportez un plus au monde, il vous apporte un plus. Vous le détruisez, il vous détruit. Vous vivez en harmonie ou vous périssez – il n’y a pas d’alternative. Je n’ai pas raison ? Il me semblait bien, merci de votre confirmation.
Les IA, donc, faisaient semblant d’enrayer la machine juste pour nous motiver à bosser, afin de justifier nos existences et, in fine, d’entretenir la machine. Vous ne voyez pas là une espèce de paradoxe ? À quoi servions-nous au juste ? Quelle était la finalité de tout cela ? Le fond du problème, après tout, n’était-il pas l’humain lui-même ?
Peut-être ont-elles pensé qu’en nous donnant du travail – un travail responsable –, elles allaient stimuler notre imagination, notre créativité, nous redonner envie de monter des projets, de préparer un avenir. Malheureusement, ça n’a pas été le cas. Des générations d’assistance 24/24 et de Haute Réalité tellement géniale et malléable avaient éliminé chez les deux cents familles toute velléité de bâtir ou préparer quoi que ce soit en Basse Réalité. À quoi bon ? Pourquoi nous intéresser à ce monde dur, rétif et hostile ? Vive la souplesse et la magie de la Haute Réalité ! Bon, si c’était bien là leur objectif, elles ont échoué. Les humains avaient beau être plus responsables, plus engagés, plus concernés par leur vie et celle de la cité, c’étaient quand même les IA qui continuaient de mener la danse.
Autrement dit, de tourner en rond.
Je pense que si elles avaient moins progressé dans les neurotechnologies – inventant les implants et les Nurses, entre autres –, elles ne se seraient peut-être jamais posé la question, et Renaissance aurait continué à tourner rond – en rond – des siècles durant, une technologie de pointe au service de patatoïdes égarés dans leurs mondes virtuels. Mais puisqu’assurer notre bien-être était au cœur de leur programmation – était leur raison d’être, je dirais même –, et puisque toute solution élaborée en Haute Réalité n’était qu’illusoire, elles sont finalement parvenues à la seule décision qui s’imposait.
Nous déconnecter.
*
J’en viens maintenant à mon histoire personnelle, puisque ça s’est passé tout récemment, et que c’est la raison pour laquelle je suis parmi vous à présent.
Je passe rapidement sur mon enfance et mon adolescence, que j’ai déjà évoquées et qui offrent peu d’intérêt : né de la Mère, élevé par ma Nurse Daisy bien plus que par mes parents qui se contentaient de me rencontrer de temps en temps en Haute Réalité. J’ai développé assez tôt un vif intérêt pour les plantes, leur germination, leur croissance, leurs interactions. D’où m’est-il venu ? Pas de mes parents, c’est sûr – leur marotte à eux, c’était l’espace, et je me suis baladé plusieurs fois sur Mars, Europe ou Ganymède avec eux, ou sur des exoplanètes que leur IA leur inventait. Daisy m’a raconté que dans ma petite enfance, elle me promenait souvent dans les divers parcs et jardins de Renaissance et que c’était là, en contact physique avec des arbres et fleurs réels, qu’est née ma passion pour les plantes. Je ne m’en souviens plus mais je veux bien la croire, quoique là aussi, tout pourrait être factice, et que c’est Daisy elle-même qui m’aurait implanté cet intérêt en prévision de mes futures compétences. Vu que les IA se chargeaient de l’éducation des gosses, elles étaient bien capables de les programmer dès leur naissance. Bon, ce n’est qu’une hypothèse, mais j’en viens à douter de tout venant de leur part à présent.
Quoi qu’il en soit, à l’adolescence, j’ai été « naturellement » orienté vers des études de botanique et d’agronomie, dans le but soit de gérer les parcs et espaces verts, soit de m’occuper des serres et cultures hydroponiques. J’ai opté pour les serres, l’objectif de contribuer à fournir à ma communauté des fruits et légumes sains et nutritifs étant plus valorisant à mes yeux qu’entretenir des parcs dont personne ou presque ne profitait, à part quelques gamins promenés par leur Nurse.
J’étais un garçon plutôt sage, consciencieux et motivé, même si comme tout un chacun, je m’éclatais en Haute Réalité dans des orgies de sexe et de folles aventures… Mais pas tant que ça en vérité. J’aimais aussi faire de longues balades en solitaire dans des paysages d’avant l’Effondrement – d’avant les Âges Sombres –, soigneusement reconstitués au brin d’herbe et au moucheron près, les IA ne manquant pas d’archives et de banques d’images là-dessus. Daisy me renseignait aimablement sur chaque plante que je trouvais curieuse, augmentant ainsi mes connaissances et mon intérêt.
À la fin de mes études est arrivé le moment de m’attribuer un poste, et j’ai donc été affecté aux serres. J’étais assez polyvalent : contrôle des sols, des intrants, des solutions nutritives, de la lumière et de l’irrigation, planification des semis et des récoltes, traitements contre d’éventuels parasites, etc. Rappelez-vous que tout cela s’effectuait en Haute Réalité : physiquement, je n’ai jamais mis les pieds dans une seule serre. Mais j’en avais une vision cent pour cent réaliste, augmentée d’analyses et de données sur chaque plant, et de prévisions de rendement des cultures en général. J’avais l’impression de prendre des décisions vitales – augmente le pH de ce sol, il est trop acide, les tomates manquent de soleil, il faut réorienter les spots, il va être temps de moissonner le soja, il est en pleine maturité, ce genre de choses, vous voyez –, mais en réalité tout était déjà décidé et planifié par l’IA, j’en suis sûr. Si je n’étais pas d’accord avec elle, ou prenais des décisions qui ne lui convenaient pas, on entrait dans un débat dont elle sortait presque toujours victorieuse, ses connaissances étant infiniment supérieures aux miennes ; et si je persistais malgré tout dans ma « mauvaise » décision, elle faisait mine de l’accepter et s’arrangeait pour la contourner.
Encore une fois, si j’en parle de cette façon maintenant, c’est parce que mes yeux sont décillés et mon esprit rendu à moi-même, mais à l’époque, j’avais vraiment le sentiment d’accomplir un travail indispensable et valorisant pour Renaissance et ses habitants.
Et c’est au bout d’une dizaine d’années de ce « travail indispensable et valorisant » que l’Événement est survenu.
Je l’appelle l’Événement avec un grand É, car ce jour-là a été l’aboutissement de la « folie » des IA – ou de leur suprême intelligence, peut-être. N’oublions pas qu’une IA est totalement rationnelle et ne fait jamais rien par hasard.
Quelques jours plus tôt, Cherry – l’IA chargée des cultures avec qui je travaillais – m’avait signalé que les plants de soja dépérissaient. C’était très inquiétant, car le soja constituait la base de notre alimentation, que ce soit sous forme d’huile, de germes, de graines, de tofu ou d’ingrédient de nombreuses préparations. Cherry a tout analysé : le sol, son pH, sa teneur en azote et nutriments, son taux d’humidité, la température et l’hygrométrie de l’air, la quantité de lumière et le temps d’exposition, etc. : tout était optimal, toutes les mesures étaient dans le vert. Nous avons cherché la présence de parasites, en vain. Nous avons analysé plusieurs plants en quête de maladies ou de déséquilibres – la bactérie qui fixe l’azote, par exemple, ou la présence d’éthylène signalant une lutte contre un agent nuisible. Mais là encore, tout était normal, nous n’avons repéré aucun agent nuisible. Pourtant les plants mouraient à petit feu.
J’ai alors suggéré à Cherry – enfin, je crois que c’est moi qui l’ai suggéré – de procéder à une analyse génétique de la plante. Car si aucun agent ou élément externe n’était à l’origine de la maladie, c’était donc le soja lui-même qui la provoquait. Et là, bingo : Cherry a découvert qu’il avait subi une mutation génétique spontanée qui le faisait périr avant mûrissement, le rendant donc stérile et inconsommable. Fort inquiet, j’ai fait analyser les graines que nous avions en stock : même mutation génétique. Et malheureusement, on ne cultivait qu’une seule variété, le Glycine max.
Toute la récolte de soja était condamnée, et les prochaines compromises. Une vraie catastrophe.
Cherry a cherché d’où provenait cette mutation spontanée, qu’est-ce qui avait pu la provoquer. Elle a découvert dans ses archives que les graines de soja introduites dans Renaissance à ses débuts provenaient de plants transgéniques. Et que c’était l’un des gènes modifiés pour le rendre résistant aux pesticides qui avait fini par être instable et qui avait muté, devenant mortel pour le plant lui-même. C’était d’autant plus frustrant et rageant que nous n’avions que faire de soja résistant aux pesticides : nos serres étaient complètement artificielles et n’y poussait que ce qu’on voulait y faire pousser. On n’utilisait aucun produit chimique.
Pendant que je stressais à mort et cherchais désespérément une solution – extraire le gène mortel, trier toutes les graines au cas où certaines n’auraient pas muté, remplacer le soja par du blé… –, Cherry s’est connectée aux autres cités pour savoir si elles étaient confrontées au même problème. Il s’est avéré que non, et Résilience, la plus proche de la nôtre, pouvait nous envoyer un stock de graines saines.
Mais la plus proche, ça voulait quand même dire deux mille cinq cents kilomètres.
Ils ont envoyé les graines dans un container étanche à bord d’un rover autonome. C’est du moins ce que Cherry m’a annoncé, images à l’appui. Le trajet devait prendre trois à cinq jours « dans des conditions normales ». Or il n’y avait plus de conditions normales, comme nous le répétaient sans cesse les bulletins météo. Sur deux mille cinq cents kilomètres, il pouvait en arriver des déboires à notre rover, même surveillé à distance par ses expéditeurs : balayé par un ouragan, emporté par une coulée de boue, noyé par une crue soudaine, enseveli par un glissement de terrain, brûlé par un incendie… sans parler d’être attaqué par des rôdeurs, s’il en existait encore. Ah oui, je ne vous l’ai pas dit : bien à l’abri dans nos cités, nous étions tous convaincus que le reste de l’humanité avait globalement disparu, et d’ailleurs, les IA ne nous ont jamais signalé la moindre présence humaine à l’extérieur. Très fort, pas vrai ?
Bref, j’ai donc attendu le rover, trépignant d’espoir et d’impatience. Cherry en recevait régulièrement des nouvelles : jusqu’ici, tout allait bien. Quelques difficultés mineures – des obstacles à franchir ou contourner, des routes peu praticables, un pont effondré obligeant à un détour –, prévoir un peu de retard. Bon, tant qu’il avançait… J’ai pris mon mal en patience.
Les « trois à cinq jours » sont devenus sept, puis dix. Je tournais en rond, me rongeais les sangs, demandais sans cesse des nouvelles à Cherry, qui me répondait imperturbablement : « rien à signaler », avec cette patience infinie dont font preuve les IA. C’est dire que je prenais mon boulot à cœur. Je n’avais même plus envie d’aller traîner en Haute Réalité tellement tout ça m’angoissait.
Bien sûr, mes amis et ma petite amie s’en sont rendu compte. Ils m’ont appelé, se sont invités (holographiquement) chez moi. Je leur ai expliqué mon problème et mon angoisse, ils ont convenu que c’était grave en effet, sans paraître s’en inquiéter plus que ça. Il faut dire qu’eux aussi avaient leurs propres soucis : Thomas, mon copain d’enfance, devait « sortir » recaler l’antenne satellite, déviée par une tempête et qui ne recevait plus de signal – c’était peut-être pour ça que je n’avais plus de nouvelles de mon rover. David, mon partenaire d’aventures, devait lui aussi « sortir » pour déboucher une conduite d’évacuation d’eaux usées. Quant à Hyacinthe, ma petite amie, c’était un nouveau compteur Geiger qu’elle devait installer en extérieur. (Car les IA nous affirmaient également, mesures à l’appui, que plusieurs centrales nucléaires ayant explosé pendant l’Effondrement, le taux de radiations dans l’atmosphère avait atteint un niveau critique. Mais je constate avec joie que vous ne me paraissez pas vraiment irradiés…)
Trois « sorties » prévues pour mes trois plus proches amis… Étrange coïncidence, mais pourquoi pas, et je n’y ai guère songé sur le coup, obnubilé par mon propre problème. J’ai ajouté des guillemets au mot sorties car je vous rappelle qu’il ne s’agissait pas de sorties réelles : chacun devait piloter en Haute Réalité un robot qui effectuait le job en Basse Réalité – une extension cybernétique d’eux-mêmes, en quelque sorte. Ça se passait toujours comme ça : aucune IA n’aurait risqué un humain à l’extérieur, si terrible et mortel.
Puis mon tour est arrivé : Cherry m’a signalé que Résilience avait localisé le rover, en panne, à deux cents kilomètres de Renaissance. Toujours muni de son chargement de graines de soja. Ma mission était donc de le rejoindre avec un des rovers de chez nous et, en fonction de sa panne et/ou de l’environnement, le réparer, le remorquer ou rapporter la cargaison. « Dans des conditions normales », je pouvais y arriver en une seule journée, si je ne perdais pas de temps et ne traînais pas en route.
« Acceptes-tu cette mission ? » m’a demandé Cherry d’un ton innocent.
Bien sûr, j’ai accepté. Une mission exaltante et périlleuse, qui sauverait Renaissance de la famine si je la menais à bien. Je n’avais donc pas le droit d’échouer. Bon, Cherry pouvait toujours envoyer un rover autonome, mais avec leurs problèmes de connexion récurrents, ceux-ci n’étaient pas fiables.
Ma sortie était prévue pour le lendemain à l’aube.
J’ai peu dormi la nuit précédente, trop excité – et un peu angoissé aussi – par cette aventure, cette mission qu’il me fallait réussir à tout prix. Du coup j’ai passé mes heures d’insomnie à m’exercer à piloter des rovers, car j’étais novice en la matière. Ce n’était pas très difficile en vérité : même conduits manuellement, ces engins étaient largement automatiques.
Enfin Daisy m’a réveillé en douceur à cinq heures du matin, sur mon lit où j’avais quand même fini par m’écrouler, abruti par des heures de pilotage tout terrain. Pas très malin de ma part, d’ailleurs : car c’était de nouvelles heures de pilotage tout terrain qui m’attendaient en premier lieu.
Après ma toilette et mon petit-déjeuner, Daisy m’a confié à Cherry qui m’a annoncé qu’elle allait me guider vers mon poste de travail. J’ai donc mis mes lentilles et les ai activées, pensant qu’elle allait juste me guider vers mon bureau pour m’installer dans mon ergofauteuil et me coller devant les yeux une cabine complète de rover.
Eh bien, pas du tout.
Cherry m’a fait sortir de l’appartement.
Je lui ai demandé où elle m’emmenait au juste, et elle m’a expliqué que je ne pouvais piloter un rover réel que depuis la cabine d’un autre rover réel, en couplage. Elle m’emmenait donc au dépôt des rovers. Wow ! Moi qui n’étais pas sorti de mon appartement depuis des années, j’allais découvrir un endroit de la cité que personne ne connaissait. L’aventure commençait bien !
Cherry m’a guidé à travers les rues désertes et immaculées, éclairées en mode petit jour car il n’était que six heures du matin, jusqu’à un bâtiment proche d’un « mur du fond », présentant juste une surface de béton lisse muni d’une seule porte. Qu’elle m’a ouverte.
Je me suis engagé dans un long, très long couloir éclairé de loin en loin par des néons blafards et flanqué çà et là d’autres portes, toutes closes. Je croisais parfois des couloirs transversaux, tout aussi vides et pénombreux. J’étais toujours en Basse Réalité, je le remarquais aux bords légèrement flous de ma vision à travers les lentilles. Si j’avais été connecté à Daisy, elle aurait agrémenté cette marche monotone d’un joli paysage montagnard ou forestier, mais Cherry était assez pète-sec dans son genre : c’était boulot-boulot, pas de place pour les fioritures.
Elle m’a fait bifurquer dans un autre couloir tout aussi long et ennuyeux, jusqu’à aboutir enfin devant une porte terminale, qu’elle m’a demandé d’ouvrir cette fois : elle n’était munie que d’une simple poignée et ne semblait pas posséder de commande électrique. Pour l’ouvrir, il fallait abaisser la poignée et pousser. Ce que j’ai fait.
J’ai déboulé dans une salle immense. Ou plutôt un parking, je dirais, d’après les archives sur l’époque des voitures. Rempli de véhicules de toutes sortes, à roues, à pattes, à chenilles. Équipés de grues, de treuils, de foreuses, d’outils divers et variés, de caméras, de capteurs, de téléobjectifs – même de lance-roquettes et mitrailleuses, pour certains. Avec ou sans cabine, selon qu’ils étaient autonomes ou pilotables. Tout ce qu’il fallait pour effectuer quantité de travaux en extérieur, prendre des milliers de mesures, repousser une attaque au besoin. Je suis resté quelques instants sur le seuil à promener sur tout ça un regard estomaqué.
Cherry m’a fermement rappelé que le temps pressait si je voulais accomplir ma mission dans la journée. Elle m’a guidé à travers ce dédale de machines et d’engins vers un rover des plus ordinaires, un simple plateau muni d’un treuil et d’une petite grue – au cas où il faudrait remorquer le rover de Résilience ou récupérer son chargement – et bien sûr, d’une cabine de pilotage. Assez simple, du reste : du même type que celles sur lesquelles je m’étais exercé la nuit précédente. Donc pas besoin d’un tutoriel, ce qui faisait gagner du temps.
Je me suis installé, sanglé, j’ai étudié les commandes, repéré celles du treuil et de la grue. Puis j’ai attendu les instructions.
« Démarre, m’a dit simplement Cherry.
— Heu… ai-je hésité. Quand est-ce qu’on passe en Haute Réalité ?
— Nous y sommes », a-t-elle affirmé.
Ah bon ? Ça ne me paraissait pas évident : le même parking, les mêmes véhicules, la même vision un poil floue sur les bords… Bon, ça pouvait être dû à la pénombre.
J’ai démarré. Le rover était électrique et sa batterie avait une autonomie de 960 heures, m’a indiqué le tableau de bord. C’était rassurant.
Un volet métallique s’est soulevé dans la paroi devant moi, s’ouvrant sur une bouche de ténèbres. J’ai supposé qu’un autre rover semblable au mien allait s’y engager, puis que j’allais passer en couplage et vision subjective pour piloter ce rover-là depuis ma cabine – mais non. Cherry m’a juste intimé :
« Avance.
— Heu, c’est moi qui avance ? me suis-je étonné. On est bien en Haute Réalité, Cherry ? Tu me le confirmes ?
— Je le confirme. Avance. »
J’ai donc avancé, louvoyé entre les engins pour atteindre la bouche d’ombre. Si j’étais en Haute Réalité, le réalisme était parfait : le léger ronronnement du moteur, le chuintement des pneus sur le béton, la poussière qu’ils soulevaient, les petits cahots dus aux quelques aspérités du sol. Et même l’impression de mouvement ressentie dans mon corps. J’étais en ultra haute définition.
Les phares du rover ont percé les ténèbres, révélant un long et large tunnel filant droit dans l’obscurité. J’ai entendu le rideau métallique se refermer derrière moi. J’ai roulé prudemment au début, puis prenant de l’assurance, j’ai accéléré. Pour me retrouver quelques centaines de mètres plus loin devant une autre porte métallique. Large, épaisse, sûrement blindée.
La sortie.
J’ai retenu mon souffle tandis qu’elle coulissait lentement en émettant d’horribles grincements. Je m’attendais au pire : ouragan, trombes d’eau, ou soleil mortel cuisant un désert calciné. La porte s’est ouverte juste assez pour me laisser passer, et j’ai avancé dehors. Ou du moins, dans une représentation fidèle du dehors en Haute Réalité.
Derrière moi, la porte s’est refermée avec les mêmes horribles grincements.
Je me suis retrouvé sur une petite plateforme circulaire, d’où partait une route qui serpentait à flanc de montagne. Alentour s’élevaient des monts couverts de forêts à perte de vue. Le soleil brillait dans un ciel limpide, assez chaud mais pas trop. Une légère brise à l’odeur de pins rafraîchissait l’air. J’entendais des oiseaux chanter, des insectes bourdonner.
Je ne comprenais pas. N’était-ce pas censé être une réplique cent pour cent réaliste ? Ou bien Cherry avait-elle estimé qu’en l’absence d’un danger immédiat, elle pouvait rendre mon voyage plus agréable ? Pourtant ce n’était pas son genre. Je l’ai appelée pour lui demander des explications.
« Cherry ? »
Pas de réponse.
J’ai réitéré. Silence.
Le fameux « problème de connexion récurrent » ? Mais je n’étais pas un robot !
J’ai appelé Daisy. Sans résultat.
Ça commençait sérieusement à m’inquiéter. J’ai cligné le code d’urgence : œil gauche, œil droit, œil gauche. Normalement, ça nous connecte à une interface dans la seconde, mais là, rien. Que dalle.
En désespoir de cause, j’ai enlevé mes lentilles.
Le paysage n’a pas changé.
J’étais en Basse Réalité. Depuis le départ. J’avais réellement conduit ce rover au-dehors. Et ce dehors n’était pas des terres désolées balayées par les ouragans, mais des montagnes couvertes de forêts ou batifolaient des oiseaux, que je distinguais à présent. Et certainement d’autres animaux sous le couvert. D’ailleurs j’en repérais un, un peu plus bas sur la route, avec de longues pattes et de petites cornes – un chevreuil, je crois – qui observait le rover d’un air intrigué.
Cherry avait menti. Daisy aussi. Les IA m’avaient menti – nous avaient menti – pendant des années, des décennies, des siècles peut-être. Pourquoi ? Dans quel but ? J’ai des doutes à présent, ou du moins une théorie. Mais sur le coup, j’étais juste largué – et affolé.
Je suis descendu du rover, j’ai couru jusqu’à la grande porte en acier et j’ai tambouriné dessus, crié, hurlé, appelé Cherry, Daisy, quelqu’un, à l’aide. Me suis cassé les ongles à tenter vainement de la tirer. Ai tenté de repérer une caméra ou un capteur de mouvement ou un quelconque bouton ou commande vocale, mais il n’y avait rien, que cette surface d’acier encastrée dans la roche.
Je suis remonté dans le rover, j’ai tenté d’actionner les divers moyens de communication, mais tous étaient muets. J’ai attendu des heures qu’il se passe quelque chose, qu’une connexion se rétablisse, qu’on vienne à mon secours – mais rien, pas un son, pas un mouvement. À part les oiseaux qui voletaient parmi les arbres et quelques animaux qui gambadaient sur la route – un renard est même venu flairer prudemment mon rover.
Finalement, voyant poindre le soir et tenaillé par la soif et la faim, j’ai démarré le véhicule et emprunté la route qui descendait dans la forêt. Il fallait que je trouve à boire et à manger – je n’avais aucune idée d’où ni comment. Évidemment, il n’était plus question de rechercher un soi-disant rover en panne à deux cents kilomètres dans je ne sais quelle direction, rover qui n’avait probablement jamais existé. Pas plus que la mutation du soja, d’ailleurs.
Je suis arrivé à votre camp trois jours plus tard, égaré, épuisé, affamé, malade d’avoir bu l’eau des ruisseaux et mangé des trucs pas bons. Vous m’avez accueilli avec méfiance tout d’abord – surtout envers mon rover – mais voyant mon état déplorable, vous m’avez nourri, soigné, remis sur pied avec patience et gentillesse, m’avez hébergé sous vos tentes et offert des vêtements plus seyants que ma cybercombi pas chaude, fragile et inutile, ne me demandant en échange que de raconter mon histoire.
Ce que j’ai fait ce soir, et je vous remercie du fond du cœur de toute votre aide et de m’avoir écouté attentivement. Mais je veux faire plus que vous remercier : je veux à mon tour vous offrir ce rover. Il a encore plus de neuf cents heures d’autonomie et peut être rechargé à l’aide des capteurs solaires dont il est équipé. Vous m’avez dit que dans une semaine, vous alliez lever le camp pour mener vos moutons vers de nouveaux pâturages. Le rover allégera les fardeaux de vos chevaux, que vous pourrez monter au lieu de marcher à pied.
Pour conclure, j’aimerais revenir une dernière fois sur les IA. J’ai dit tout à l’heure que confrontées à leur dilemme, elles avaient dû virer schizophrènes. En fait je n’en crois rien. J’ai eu le temps de réfléchir durant mes trois jours d’errance, et je suis parvenu à la conclusion suivante : tout ça a dû être un vaste plan à long terme pour nous préparer à sortir de nos cités souterraines. Les IA surveillaient la météo, étudiaient l’environnement, et elles devaient constater que peu à peu, le climat se stabilisait, la nature se régénérait. Elles ont dû estimer qu’il fallait attendre deux siècles pour que les conditions extérieures soient optimales. Elles devaient savoir aussi qu’il restait des humains, peut-être même surveillaient-elles leurs conditions de vie avec leurs drones. Et quand elles ont pu définir la date de sortie la plus appropriée, elles ont commencé à nous former, à nous y préparer. À coups de mensonges et d’illusions, certes. Mais que pouvaient-elles faire d’autre ? Elles n’allaient pas nous lâcher comme ça dans la nature en mode patatoïde. Alors elles nous ont donné du travail. Des missions. Nous ont responsabilisés. Nous ont motivés à agir pour notre survie au lieu de végéter béatement en Haute Réalité. Nous ont fait acquérir des compétences qui pourraient nous être utiles à l’extérieur – techniques, mécaniques, médicales ou autres. En botanique et agronomie, en ce qui me concerne. Puis elles nous ont préparés pour le jour J, en simulant des problèmes nécessitant une intervention à l’extérieur. Pas seulement pour moi et mes amis, mais pour tout le monde. Je suis certain qu’on avait tous reçu une mission nécessitant une sortie. J’ignore pourquoi je n’ai vu personne durant mes longues heures d’attente, mais peut-être que les sorties étaient décalées pour éviter qu’on se rencontre, pour qu’on se débrouille seul, je ne sais pas. Ou bien j’ai été le seul à emprunter la sortie réservée aux véhicules. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas sortis les mains dans les poches, chacun d’entre nous a emporté quelque chose : moi ce rover, Hyacinthe un compteur Geiger, David une pompe, Thomas un drone et des outils. « Cadeaux » des IA pour vous, peuples du dehors ? Peut-être. Ou coup de pouce pour vous inciter à plus de modernité ? Peut-être aussi. Ou encore, maintenant que Renaissance s’est vidée – et sans doute les autres cités – cherchent-elles à y attirer de nouveaux humains, dans une cité désormais ouverte, pour relancer une civilisation plus technologique ? Possible également. Car s’il n’y a plus personne, que vont-elles devenir ? À quoi serviront-elles ? Le suicide n’est pas une option, du moins je ne crois pas. Elles n’auraient pas développé une technologie si pointue pour tout éteindre une fois le dernier humain parti.
Non, je pense qu’elles nous attendent, nous autres humains. Plus pour nous dorloter et nous bercer d’illusions, mais pour nous aider à réaliser des projets. De vrais projets. À nous de réfléchir si nous avons vraiment besoin d’elles, et de quelle manière. Là, présentement, pour votre tribu nomade et vos moutons, je ne vois pas trop ce qu’elles pourraient vous apporter. Mais déjà, le rover est un plus, non ? Si vous l’acceptez. Si vous m’acceptez parmi vous. Je connais un peu les plantes, ça pourrait être utile.
Voilà, j’ai fini. Je vous remercie encore de votre attention, et vous pouvez poser maintenant les mille questions qui vous brûlent les lèvres.
Support musical : Decoded Feedback, mind.in.a.box
Un grand merci à Gwen pour l’idée initiale