« Everybody needs to learn sometimes. »
The Korgis
Saṃ Sāra était né·e en 2012, année où les cent personnes les plus riches de la planète auraient pu régler quatre fois la faim dans le monde. Elles ne l’avaient pas fait, et maintenant Saṃ Sāra œuvrait à rééquilibrer la donne. Et pour cela, rien de mieux que de manipuler le réel. Dans ce but, Saṃ Sāra avait choisi d’être slasher, autrement dit travaillait à la fois pour plusieurs employeurs. Cela lui permettait d’exercer ses compétences dans différentes sphères professionnelles sans se tenir contrainte par une. On y gagnait en liberté, et en possibilités d’actions. Actuellement, ses deux identités exerçaient pour trois firmes.
« Bonjour, bienvenue. Afin d’éviter tout espionnage par intrusion, veuillez reconfigurer votre cortex. »
Le message lui parvint directement dans son egosphère. Saṃ Sāra plaça en mode dormant les données d’entreprises qui ne concernaient pas Hring, actuellement connectée. Les informations seraient conservées en hypomnèse, avec toutes celles collectées auprès de ses précédents clients. Puis Saṃ Sāra occulta sa part féminine afin de ne se présenter qu’en Saṃ, plus à même, pensait-il, de traiter avec Hring, leader mondial en traitements de marché. Achats et ventes, échange de titres, du profit à l’ancienne, le tout guidé par une éthique de groupe conservatrice, qu’aimablement on pouvait qualifier d’old school.
La jeune cadre apparut face à lui, vêtue d’un tailleur hors de prix. À travers elle, on apercevait la salle de bains. Saṃ augmenta la densité de l’image afin d’effacer son propre environnement IRL. Le slasher ne se trouvait plus maintenant dans une chambre d’hôtel à Londres, mais quelque part en Islande, au siège social de Hring.
Économisant les mondanités, l’envoyée de Hring alla à l’essentiel :
« Comme vous le savez, Saṃ, nous encourageons les performances individuelles chez nos opérateurs, qu’ils soient augmentés ou non. Depuis quelques temps, nous observons une montée de stress parmi nos unités connectées. Peut-être un effet des marchés saturés, qui provoque un ralentissement dans la réception d’informations et les émissions d’ordres. Or, comme vous le savez, la réactivité est un facteur crucial dans notre domaine. Il suffit d’un retard de quelques millisecondes dans le temps de réponse pour passer à côtés de certaines opportunités. Cela se traduit par un considérable manque à gagner, nous ne pouvons tolérer cette lenteur.
— Qu’attendez-vous de moi ? demanda Saṃ.
— Que vous injectiez une part d’aléatoire dans notre réseau, afin que nos opérateurs réagissent à l’inattendu et retrouvent leur motivation initiale. Quelque chose qui les tire de la routine. Il s’agit de pallier les défaillances humaines, mais bien sûr sans altérer le système. Êtes-vous intéressé ?
— Quelles sont vos conditions et le délai ? »
La jeune femme répondit.
« Très bien, fit Saṃ, je vous contacterai. »
*
Dans un monde idéal, la confiance réciproque suffirait à lier client et prestataire. Il en allait bien sûr autrement, aussi bien en IRL que dans l’espace connecté. Saṃ Sāra retrouvait d’un contrat à l’autre les mêmes engagements, exprimés dans des formulations identiques, ennuyeuses et répétitives. Le client restait le propriétaire exclusif de ses données. Le slasher devait l’informer des informations qu’il collectait et de l’usage qu’il en faisait, uniquement dans l’intérêt du client et dans le cadre de la mission assignée, pour laquelle le client avait donné son accord. Le client avait un droit de regard sur leur usage avant toute utilisation effective. Évidemment, interdiction de communiquer les données à un tiers, sauf en cas d’autorisation préalable, ce qui n’arrivait pratiquement jamais. Parfois, au terme de la mission, on exigeait même du slasher qu’il décharge les informations intégrales relatives au client et conservées en hypomnèse. Contrairement à la plupart de ses confrères, Saṃ Sāra refusait cette condition.
En retour, le client s’engageait à ne pas se renseigner sur les autres activités du slasher, passées, présentes et parfois même à venir. Généralement le contrat fonctionnait, c’est pourquoi clients et slashers s’y tenaient. Peut-être était-il temps d’envisager les choses autrement.
*
Son deuxième employeur, Global Solution, lui avait donné rendez-vous en IRL, dans un restaurant situé non loin de l’hôtel. Cette fois, Saṃ laissa place à Sāra qui s’engagea dans le quartier de Bloomsbury. Bruits de la rue, trajectoire d’un coursier à vélo, parfums de prix ou relents des ordures, tatouages et tags sur un mur, la slasheuse recevait toutes les impressions sans opérer de tri, tandis que son subconscient établissait des interactions au sein de l’aléatoire. Des connexions imprévues dans la banalité, afin d’en dégager un motif d’ordre. L’utilité en apparaîtrait plus tard.
Le Thaï Metro se trouvait sur Charlotte Street. Sāra passa sous l’auvent vert, traversa la petite salle et descendit au sous-sol. Hugh Gentile l’attendait à une table, la trentaine, coiffé de dreadlocks blondes, vêtu d’un sweat à capuche fatigué et d’un pantalon de treillis informe qui devaient coûter une blinde. Le milliardaire et fondateur de Global Solution l’invita à s’asseoir.
« Franchement, ça me touche que tu sois venue. Ça prouve que tu as le souci de l’autre et c’est ce qui crée le débat. Un peu comme devrait être la relation entre le vivant et son environnement, tu vois, un rapport réciproque, pas une relation d’agression. Parce qu’à plus ou moins brève échéance, le vivant et son milieu finissent par souffrir de cette hostilité. Tu veux commander ? Je te conseille la salade de papaye. Oui, je te disais quand on a pris contact, Global Solution est une boîte éthique, je ne n’ai aucun mal à l’affirmer. On fournit des services en réseaux, contre un paquet de blé d’accord, mais depuis quand on ne pourrait pas s’enrichir en étant écoresponsable ? Comme j’ai l’habitude de le dire, ma boîte déploie une compétence au service du tout. Pas de tous, hein, mais de l’ensemble de la biosphère. Je prendrai un thé vert mais accordez-nous encore cinq minutes avant de passer commande. Merci, c’est super. Bon, le problème, Sāra, et je te prie de croire que c’est un fichu casse-tête…
— Ce sont vos giga-serveurs. »
Hugh Gentile ouvrit des yeux ronds, comme s’il avait écarté les voiles de la réalité, toutes ces couches virtuelles recouvrant à l’étouffer ce monde qu’il voulait protéger.
« Je savais qu’on était en phase. Yep, au départ c’était une bonne idée, plus de consommation de papier, ce genre de choses, et un excellent feed-back bionomique, mais nos serveurs dégagent beaucoup trop de chaleur, notamment ceux des Philippines et d’Australie. Du coup on se retrouve avec une pollution numérique, mauvaise pour la planète et pour l’image de la boîte. Tu saisis ?
— Parfaitement, et c’est quelque chose que je peux régler », dit Sāra en faisant signe au serveur.
*
Unified New Strategy se trouvait à Khayelitsha, un township d’Afrique du Sud. Le collectif d’activistes luttait contre l’alterphobie. Autochtones, LGBTQ+, végans et animalistes formaient un front unifié qui s’opposait à toutes formes de violences et de discriminations.
Le troisième client de Saṃ Sāra se présenta sous l’apparence d’un masque numérique qui changeait de sexe, d’âge et de type ethnique au fil de l’entretien. Ainsi incarnait-il l’ensemble des membres du collectif.
« Toute conscient·e a des droits, le seul vrai combat est celui qui rassemble chacun·e. Qui ne le sait pas, ne vit pas. »
Le timbre synthétique mixait des milliers de voix.
« Dans l’ancienne économie, reprit le masque, on a trop longtemps pensé que la robotisation affecterait seulement la main d’œuvre industrielle. Pareil pour l’Intelligence Artificielle, qui en gros se contenterait de mener des fusées dans l’espace. Finalement, à peu près tout est pris en charge, du taxi aux drones de livraison en passant par le diagnostic médical qui s’affiche sur le miroir de la salle de bains. Mais on a oublié l’essentiel, à savoir l’humain.
— Qu’attendez-vous de moi ? », demanda Saṃ Sāra.
Les visages se succédèrent, la question exigeait d’être méditée par tous. La pulsation sur écran finit par ralentir.
« Les gens ne sont pas des instruments à disposition, répondit le masque. On ne peut nous imposer les choix des autres, personne ne peut décider à notre place. Faites-en sorte de nous créer un milieu digital convenable, de développer un environnement communautaire souple qui s’adapte à nos capacités. »
Un tissu social connectif, songea Saṃ Sāra, une aire d’échanges où chacun participe dans sa singularité au bien de l’ensemble, sans être contraint par la distance. Aime ton prochain même s’il est loin, « le sentiment de vraiment être là avec les gens » comme avait dit Mark Zuckerberg en 2021, lorsqu’il avait lancé son metaverse. Depuis, le flux avait coulé dans les réseaux, mais le besoin demeurait inchangé.
« Tenez-nous au courant », conclut le masque.
L’écran s’éteignit d’un coup. Ce n’était pas plus mal, la connexion quasi continue épuisait Saṃ Sāra, ses années de pratique n’y changeaient rien. Slasher n’était pas un métier que l’on exerçait toute la vie. Saṃ Sāra n’en avait d’ailleurs pas l’intention, et souhaitait mener à bien son engagement auprès des trois clients avant de passer à quelque chose de réellement utile.
Pour l’heure, il était temps de retourner en IRL et, dans cette perspective, rien de mieux qu’une promenade au parc.
*
Saṃ Sāra s’assit sur un banc de Regent Park, dans le froid sec de cette belle matinée d’avril. Le temps était venu de confronter ses deux personnalités, afin de comparer leurs impressions et d’élaborer une stratégie. Saṃ et Sāra se trouvaient à Londres dont le plan du métro indiquait ses lignes par couleurs. Ce serait une manière élégante de reconfigurer leur carte mentale. Saṃ lança l’egosphère, inspira, expira, jusqu’à trouver son rythme. Une fois détendu, il visualisa une ligne qu’il maintint droite. Lorsqu’elle fut parfaitement stable, le slasher la superposa à sa perception réelle puis la colora de bleu. Elle représentait Hring. La firme islandaise souhaitait introduire de l’aléatoire dans le quotidien de ses opérateurs.
Sāra approuva, prit une profonde respiration qu’elle exhala lentement. Sa ligne projetée était jaune comme la Protea, fleur emblème d’Afrique du Sud. Unified New Strategy voulait la plus grande liberté pour tous. Elle porta sa ligne en parallèle à la bleue, puis Sāra et Saṃ les mêlèrent en une courbe ondoyante aux belles nuances de vert. Global Solution défendait une cause environnementale juste avec des moyens inadéquats.
Il fallait prélever des éléments dans chacun des champs, faire jouer les trois clients ensemble par permutations, interversions, puis réagencer le tout en vue d’influencer les volontés et d’obtenir de nouvelles possibilités d’expérience.
Autrement dit, Saṃ et Sāra devaient bousculer leurs commanditaires. Pour cela, le slasher disposait des données propres à ses trois clients, à quoi s’ajoutaient les masses d’informations collectées lors de ses précédents contrats et stockées en hypomnèse. Le tout devrait permettre d’anticiper sans véritable risque, à condition toutefois d’éviter l’affrontement direct. Saṃ et Sāra agiraient en agression de basse intensité, dissimulés dans la trame des réseaux, en utilisant les particularités des trois clients. Une stratégie de subversion destinée non pas à détruire, mais à provoquer les changements.
Des mouettes tournoyaient au-dessus du parc. Un vol qui semblait désordonné mais dont les cercles dessinaient en fait un motif. Saṃ et Sāra échangèrent un sourire. C’était en effet le moyen.
Ils lancèrent la boucle auto-prédictive.
*
L’information est un caméléon qui change de nature en fonction du contexte. Parfois, il suffit de dire qu’une chose va arriver pour qu’elle arrive. Une petite instabilité initiale peut entraîner une tempête de turbulences jusqu’à remettre en cause le système. Et c’est précisément ce qui arriva lorsque Saṃ Sāra passa en mode lanceur d’alerte. L’information se répandit sur l’ensemble des réseaux puis effaça toutes traces de son passage en remettant les serveurs à jour. Saṃ Sāra n’avait pas été hacker pour rien.
L’annonce, anonyme, était pratiquement impossible à tracer, mais son contenu ne semblait faire aucun doute, Global Solution présentait un bilan écologique désastreux. Ses giga-serveurs contribuaient au réchauffement climatique et tout cela entraînait un coût. Il était temps que la firme contribue à réparer, en payant une taxe qui s’étendrait à toutes les compagnies de ce type. Saṃ Sāra concluait en réclamant la création d’une fiscalité écologique internationale digne de ce nom.
La réaction ne se fit pas attendre. Dans un communiqué, Unified New Strategy se réjouit que les trusts allaient enfin casquer. Certes, Global Solution était animée de bonnes intentions, mais on sait qu’elles peuvent conduire en enfer, ce chaos environnemental hérité du patriarcat dont Hugh Gentile était un représentant, dreadlocks ou pas. Le milliardaire nia en bloc, refusant de passer pour un éco-criminel, sans vraiment convaincre.
Saṃ Sāra engagea alors la phase deux, dissimulé dans le deep web, une zone de non-droit qui lui rappelait d’autres temps clandestins. De cette époque, pas si lointaine, Saṃ Sāra conservait un certain nombre de stratégies efficaces, à quoi s’ajoutait le confort de la légalité dévolue aux slasheurs.
Son profil diffusa la rumeur que Hring souhaitait absorber Unified New Strategy. L’entreprise islandaise allait ainsi diversifier son approche des marchés. Végans, LGBTQ+, animalistes et autochtones seraient bientôt réduits à de simples objets de spéculation. Global Solution se fendit aussitôt d’une déclaration publique, disant qu’elle n’avait pas de leçon à recevoir d’un soi-disant collectif d’activistes vendus au capitalisme. Plus le trauma est direct, plus son interprétation est plausible.
C’était suffisant pour l’instant. Saṃ Sāra se maintint en IRL et passa la soirée au pub Fitzrovia, sur Goodge Street. Saṃ commanda une pinte de blonde, et Sāra de brune. Ils s’assirent à une petite table en bois, à la patine griffée, face à l’écran en fond de salle qui diffusait un match de foot. Arsenal contre Manchester United, un classique indémodable. Dans l’ambiance enfiévrée et chaleureuse des habitués, le duo observa le match. Les équipes se disputaient, ne laissant rien à l’adversaire. L’apparent désordre du jeu formait un tout cohérent qui provoquait la joie du plus grand nombre. De l’opposition naissait l’harmonie.
*
Dans les jours qui suivirent, la contagion informationnelle continua d’agir. Par une suite de signaux très ciblés, Saṃ Sāra accéléra les effets de turbulences jusqu’à parvenir à un point critique. Les prévisions linéaires de ses trois clients partaient en vrille. Hring perdait la confiance des marchés, Unified New Strategy était fortement critiqué en son sein, et Global Solution apparaissait comme le pire ennemi de sa propre cause.
Les activistes réagirent en premier, leur masque numérique paraissait furieux.
« On cherche à nous instrumentaliser. Ce n’est évidemment pas la première fois, mais jamais comme aujourd’hui.
— Qui ? demanda, Saṃ Sāra.
— Aucune idée pour l’instant. »
Les leurres tenaient le coup ; Saṃ Sāra décida toutefois de renforcer son dispositif de protections. Unified New Strategy excellait à déjouer les systèmes.
« Vous devez réagir, reprit le masque.
— Pourquoi moi ? J’ai été engagé pour vous fournir un environnement digital adéquat.
— Et vous le trouvez adéquat ? »
La communication fut brutalement coupée, Saṃ Sāra eut l’impression que des milliers de voix lui raccrochaient au nez.
Hring le contacta une heure après. Souvent, selon les localisations des clients, le métier de slasher vous collait un jetlag sans même bouger. Par chance, Saṃ Sāra se trouvait à Londres, soit le fuseau horaire médian entre l’Afrique du Sud et l’Islande.
L’envoyée de la dernière fois avait laissé place à un cadre, lui aussi jeune et d’apparence impeccable, occupant probablement les mêmes fonctions. Sāra suggéra à Saṃ de prendre le relais. Le message parvint dans l’aire partagée de leur egosphère :
« Votre contrat stipule que vous devez réduire le stress dans notre entreprise. Or, avec la situation actuelle et ces rumeurs qui nous affectent, non seulement la tension augmente chez nos unités connectées, mais elle s’étend à l’ensemble de nos opérateurs.
— Vous attendiez de l’aléatoire, rappela Saṃ.
— Oui, mais maîtrisé. Débrouillez-vous pour anticiper l’imprévu. »
Suivit une litanie juridique, de promesses et menaces égrenées, que Sāra et Saṃ bloquèrent en mode bannissement. Inutile d’encombrer leurs stocks de mémoire.
Le dernier appel avait quelque chose de vintage, presque touchant. Un mot attendait Saṃ Sāra à la réception de l’hôtel, sur papier recyclable issu de forêts gérées. En quelques lignes tracées à la façon d’un sismographe, Hugh Gentile disait :
« Je ne sais pas pourquoi, Sāra, et arrête-moi si je me trompe, mais j’ai comme l’impression que tu es derrière tout ça. »
Il était temps de finir la partie.
*
Trois problèmes, une solution, c’est ainsi que Saṃ Sāra parvint à décider ses clients. Il fallut les convaincre que l’intégrité de leurs données respectives serait assurée, aussi la réunion se ferait-elle sous sécurité maximale, dans un cône de confidentialité. Tout ce que l’on évoquerait dans l’espace mental partagé ne pourrait fuiter.
L’entrevue débuta par un tsunami de reproches. Le métier de slasher reposait sur le cloisonnement, garanti par des conditions que l’on retrouvait d’un contrat à l’autre. Saṃ Sāra avait non seulement enfreint les règles, mais ses différents employeurs se retrouvaient en plein marasme. Par sa faute, au moins étaient-ils d’accord sur ce point.
« Hring mettra tout en œuvre pour vous griller dans le métier !
— Tu es devenu·e obsolète, aussi périmé·e que le diesel, renchérit Hugh Gentile pour Global Solution.
— Dorénavant, aucune communauté ne vous fera confiance, vous serez seul·e », assura le masque d’Unified New Strategy.
Bien sûr, Saṃ Sāra laissa dire. Renforcement puis atténuation de l’expérience, il fallait réduire la situation à une image et se la représenter sans affects, afin de créer les conditions pour parvenir à un unique état d’esprit. Lorsque ce fut le cas, Saṃ Sāra coupa court aux critiques en formulant une question :
« Il faut dépasser vos différends. Quel est votre intérêt commun ? »
Pas de réponse, ce qui était prévisible. Malgré le cône de confidentialité, les firmes hésitaient à dévoiler leur jeu. Se confier revient à s’exposer. Saṃ Sāra s’adressa en premier lieu à Hring :
« Vous souhaitez plus d’aléatoire, davantage de fluidité dans l’action de vos opérateurs.
— C’est exact, mais…
— Unified New Strategy lutte pour la fluidité de chacun·e, et souhaite un environnement digital ou chaque conscient·e est libre de se recréer. »
Le masque numérique approuva.
« Enfin, Global Solution privilégie la fluidité entre l’humain et les autres formes du vivant. »
Hugh Gentile se contenta de hocher la tête, Saṃ Sāra poursuivit :
« En modifiant votre situation initiale, je vous ai forcé à sortir du cadre. De vos frontières, un cloisonnement que vous avez-vous-même créé. Chacun de vous se retrouve maintenant dans une sorte de zone aveugle cognitive où tout redevient possible. Une fluidité maximale, à condition de collaborer. »
« Comment ? demanda le masque.
— Développez une éthique commune.
— Nous avons notre propre morale d’entreprise, objecta Hring.
— Que vous pourriez améliorer en étant le socle de cette action. Vous recherchez l’aléatoire ? Intégrez les activistes de Unified New Strategy.
— Pas question de rejoindre un trust financier, assura le masque.
— Même si son action conduit au respect de toutes les espèces ?
— J’aimerais bien voir ça ! fit Gentile, ironique.
— Vous le pourriez très facilement, si Global Solution intègre le conseil d’administration. »
Objections et réponses fusèrent, ce qui constitue une forme de dialogue, puis l’orage finit par se calmer pour devenir une simple averse lors d’une belle journée de printemps.
L’éthique pour but, et la fluidité comme moyen d’y arriver, cela méritait d’être tenté.
*
Saṃ Sāra avait orienté les forces en vue d’ouvrir le futur. Le réarrangement offrait un horizon pour tous. La semaine suivante, l’annonce conjointe de Hring, d’Unified New Strategy et de Global Solution ravit la population et combla les marchés.
L’erreur de la plupart des gens est de croire qu’ils ont une vision claire de ce qu’ils veulent, et des moyens pour y parvenir. Saṃ Sāra sourit, tout avait conduit à aborder son propre problème. Une injustice qui remontait à l’année de sa naissance, lorsqu’on aurait pu en finir quatre fois avec la faim dans le monde.
Il était temps de s’y employer.