Frames A sustainable high-tech farm at sunset, combining traditional and futuristic agriculture In the foreground, a lush garden with flowering plants where real butterflies and bees mingle with sleek robotic pollinators (RoboBe s-painted-a

Survivre

Je n’avais pas du tout envie de tenir un journal, mais Zizou l’a exigé, je suis bien obligée d’obéir. Comme je grognais et reniflais ma désapprobation, elle a menacé : tu veux vraiment retourner au lycée ?

Ses sourcils se fronçaient en bataille, ses yeux dorés noircissaient, j’ai compris qu’il ne servirait à rien d’insister. J’avais changé trois fois d’établissement en moins de neuf mois, elle m’avait vue m’assombrir et me couvrir d’hématomes. Ses cris de guerre auprès des proviseurs n’avaient rien modifié. Ma couleur de peau semblait incompatible avec l’école des « petits blancs », il lui fallait l’admettre. La chose lui paraissait d’autant plus étonnante que j’avais un format miniature pour mon âge. Elle oubliait qu’au vu des résultats de mon examen d’entrée, on m’avait inscrite avec un an d’avance. Au lieu de m’intégrer, ma réussite me valait exclusion. J’étais si fière d’étaler l’étendue de mes connaissances, j’aurais mieux fait de les masquer, qui sait si les professeurs, alors, ne m’auraient pas soutenue ?

Zizou s’est montrée catégorique : l’enseignement en distanciel, c’est parfait, tu pourras l’organiser à ta guise, je te contrôlerai peu, je ne crois pas que ce soit nécessaire, mais tu dois conserver ton excellent niveau en français. Dans le futur, il t’ouvrira des portes ; le seul moyen de le maintenir, c’est de l’exercer.

Je ronchonnais. Qu’est-ce que j’allais y mettre, dans ce foutu journal ?

Commence par raconter qui tu es, a dit Zizou, et comment et pourquoi tu es arrivée là, ça fera un début. J’ai haussé les épaules, récolté une petite tape sur la joue, puis Zizou est retournée à son ordi et à Météosat qui annonçait une dépression cyclonique, non sans désigner ma tablette d’un index on ne peut plus impératif.

Alors pour commencer, Zizou, en fait, c’est Zinnia. Zinnia Cassian. Mais il n’y a guère que les costards-cravate qui lui donnent ce nom. Zizou, c’est une tête, il en faut pour diriger une exploitation comme la sienne, même si elle a le secours des robots.

Et moi, je m’appelle Early. Pas banal, le prénom, pour une petite Malienne, non ? Je le dois à ma mère, qui avait étudié à Oxford. J’étais son deuxième enfant, si pressé d’arriver que je suis née six semaines en avance. Précoce et rapide, riait encore ma mère des années plus tard. Je l’adorais. C’était une très belle femme, toujours d’une élégance parfaite, l’épouse métisse préférée de mon père, il l’emmenait partout. Lorsque leur hélicoptère s’est crashé, ma petite existence bien protégée a volé en éclats. Renvoyés, mes tuteurs français et anglais ; fermée, la suite qui nous était réservée jusque-là dans l’olympienne villa paternelle ; terminées les invitations et les fêtes. Il ne s’était pas passé trois mois que le pire se profilait pour moi. L’épouse aînée de mon père avait détesté celle qui l’avait supplantée ; elle avait entrepris de se venger sur la fille. Elle ne me donnait plus que mon second prénom, Nassira, hérité d’une grand-tante décédée juste avant ma naissance, et voulait m’imposer un mari de quatre fois mon âge. J’ai volé les bijoux que la mégère s’était appropriés, je les ai vendus chez un bijoutier qui m’avait souvent vue accompagner ma mère, et je me suis enfuie avec mon frère, armée du passeport où nous figurions tous les deux.

Idris est mort en Méditerranée. Ce petit coq sans beaucoup de cervelle se dressait trop facilement sur ses ergots. Cette nuit-là, il a oublié ce que je lui avais seriné tout au long du voyage : profil bas, nous ne sommes plus à Bamako. Oublié qu’il n’avait plus aucun statut et que son jogging crasseux s’ajoutait à ses seize ans maigrichons pour le ravaler au rang de ceux qui deviennent des proies. Une seule gifle de celui qui lui avait arraché son sandwich l’a fait voler par-dessus bord. On approchait de l’aube et d’une menace accrue des drones. Le passeur a refusé de retourner le sauver, il a juste envoyé la brute rejoindre sa victime, au milieu des flots. 

Idris me manque, maintenant, mais à l’instant où il disparaissait, j’étais un bloc compact de fureur ; c’est bien plus tard que j’ai pleuré sa mort. Sur le coup, je ressassais. « Quel idiot, quel idiot, quel sombre idiot ! ». Pauvre primate, qui avait voulu jouer à l’homme et considéré que notre argent – mon butin, ou ce qu’il en restait après le prélèvement des passeurs – serait plus en sûreté avec lui. Il n’écoutait pas quand j’avançais que nous pourrions nous trouver séparés et qu’il valait mieux partager en deux parts égales. Comment allais-je traverser l’Espagne et atteindre Paris ?

J’avais treize ans, et l’air d’en avoir plutôt dix. Inventer une fable sur mes affaires volées, mon Nautys et mes adresses perdues, ma mère que je devais rejoindre en France, nos cousins parisiens du 18e, s’est avéré d’une efficacité parfaite. De station en station d’autoroute, mon histoire obtenait un succès immédiat. Les familles ne se méfient pas du tout d’une enfant. Surtout si malgré sa peau noire elle parle couramment le français et l’anglais. Comme je l’avais espéré, le couple qui m’a fait passer la frontière m’a invitée pour la nuit. « On cherchera demain les coordonnées de ta mère, tu verras, tout va s’arranger. » Des gens charmants, mais beaucoup trop décidés à m’aider. Je leur ai faussé compagnie au lever du jour. Le dîner et la nuit m’avaient requinquée.

Le souci, c’est que nous avions quitté l’autoroute. Et que, je m’en apercevais avec retard et désespoir, lever le pouce dans la campagne ne marchait pas du tout. Plus le temps passait, plus je craignais de voir surgir la Renault de mes hôtes nocturnes, inquiets de ma disparition. Par surcroît, dès qu’il était apparu, le soleil de juin m’avait carbonisé la tête et me séchait la langue. J’ai cherché l’ombre des pins, suivi des chemins creux, trompé ma soif en croquant des raisins verts déjà gonflés de sève. D’immenses ombrières garnies de panneaux solaires voilaient les vignes et les vergers et me permettaient d’avancer à couvert. J’ai sursauté quand une nuée de RoboBees s’est abattue sur un olivier près de moi, mais passé la surprise je savais n’avoir rien à redouter de ces abeilles artificielles. Elles feraient leur job de pollinisatrices sans s’occuper de l’intruse. Un peu plus loin, sous les mêmes panneaux perchés en hauteur, j’ai découvert un champ de maraîchage où travaillait un robot. Je n’étais pas dépaysée, on employait ces dispositifs dans l’exploitation de mon père. Économie d’eau et production d’électricité, les deux maîtres mots de ce qu’il appelait un business model. Comme je m’approchais, je me suis mise à saliver : entre deux lignes de légumes-feuilles se dressaient des rangées de plants de tomates dont une bonne part affichait un rouge précoce du meilleur aloi. J’allais pouvoir me nourrir et boire. Encore faudrait-il passer la clôture électrique. Plus que les avertisseurs qui m’avaient détectée, la dépouille d’un marcassin mort témoignait de son efficacité. 

Attendre que le robot ait fini de désherber le champ mit ma patience à rude épreuve. Fatigue et chaleur menaçaient de me terrasser ; si je m’endormais je manquerais la sortie de l’engin et la courte fenêtre où la clôture serait désactivée. Je n’avais pas prévu qu’elle serait segmentée. Seule une section se déconnectait au moment de livrer passage aux intervenants. Le robot sortait sur un chemin d’accès que je n’avais pas repéré, à l’opposé ou presque de ma position. À l’instant où je me ruais à l’intérieur du champ, une décharge terrible m’a foudroyée.

La suite, c’est Zizou qui me l’a racontée. Quand l’alerte intrusion a sonné, elle a grommelé « encore ces fichus sangliers » et regardé son poignet par réflexe. Elle y est revenue aussitôt, les yeux écarquillés, en ordonnant une projection. L’image en 3D a révélé mon corps, avachi sur des plants de salade, éminemment humain, et bien trop menu pour n’être pas celui d’un enfant. Zizou prétend que son Nautys lui a envoyé une seconde alarme, tant son taux d’adrénaline s’était envolé.

« Saleté de petite voleuse, tu m’as collé la peur de ma vie ! » m’a-t-elle assené lorsque j’ai repris connaissance. Une grimace exaspérée défigurait son beau visage.

Il paraît que je me suis ratatinée. Déjà que je n’étais ni haute ni épaisse… Elle dit aussi que je la scrutais comme si j’essayais de la lire.

Pas difficile à comprendre, le regard. Elle a secoué la tête et lâché d’une voix irritée que, non, elle n’avait pas prévenu les flics, et que non, elle n’avait pas appelé les secours. Pour une demi-portion et un tel coup de bourre, je m’étais réveillée drôlement vite. Puis je n’avais pas l’air blessée. Elle s’est tapoté la lèvre inférieure, comme elle fait quand elle réfléchit, puis elle a ajouté : « Faut quand même que tu restes tranquille un moment. Je vais te préparer une salade, avec les tomates que tu convoitais tout à l’heure et de la hure de sanglier. Repose-toi. Ensuite, tu me diras pourquoi tu voulais me piller. Je ne doute pas que tu auras une bonne histoire à me raconter. »

J’avais une bonne histoire.

Par chance, l’argent seul intéressait Idris ; il m’avait laissé le passeport biométrique de maman. Et n’importe quel Nautys peut confronter par radiofréquence la puce RFID d’une personne à des données numérisées. Stupéfaite, Zizou découvrit que j’étais effectivement la fille de Rokia Konaté, épouse de Moussa Soundiata Traoré. Je n’avais pas inventé la mort de mes parents, elle le savait. Les journaux en ligne qu’elle lisait avaient annoncé l’accident. Quant à mes ascendants, une courte enquête lui prouva que je n’avais pas menti non plus ; il ne me restait plus que ma grand-mère paternelle, dont le grand âge s’assombrissait d’une démence. Délirante dès ma petite enfance, elle ne s’était jamais intéressée à moi.

Je n’avais pas souvenir d’en avoir regretté l’absence ; pourtant, évoquer ce souvenir me mit les larmes aux yeux. Prise par l’urgence de la fuite, le loisir de mesurer ce que j’avais perdu m’avait manqué. Soudain, je m’apercevais que je n’avais plus la moindre famille. Je n’y avais pas réfléchi jusque-là, et un hoquet me coupa la respiration.

« Bon, souffla Zizou, gênée, on se donne quelques jours pour que tu te retapes, et on verra ensuite ce qu’on peut faire de toi. »

Le soulagement m’avait jetée dans ses bras. Qu’elle finit par refermer sur moi, tapotant mon dos à petits gestes maladroits.

Zizou n’est pas fana des épanchements. Il faut se rappeler qu’elle se jure décroissante et qu’à ce titre, elle a refusé de se reproduire. Elle vit aussi sans homme, dont elle dit qu’ils n’apportent que des ennuis. Au début de notre vie commune, mes accès de tendresse la tétanisaient. Aujourd’hui, je suis sûre qu’elle les apprécie, même si elle n’en prend presque jamais l’initiative.

Très vite, j’ai su l’aider à la ferme. Simplement, d’abord. J’examinais tous les soirs les poules élevées en liberté dans un hectare enclos sous les panneaux solaires oscillants qui les protégeaient du soleil et des pluies torrentielles. J’aimais les voir courir vers les mangeoires à mon arrivée. Je vérifiais la distribution de nourriture, contrôlais l’assainissement du sol et des perchoirs du poulailler avec la terre de diatomée, m’assurais que le robot avait épandu régulièrement une nouvelle couche de litière, renouvelé le bac à sable, changé les filtres de l’abreuvoir. Je surveillais les bestioles qui avaient vite appris à me connaître et se pressaient autour de moi dans un brouhaha de trilles et gloussements contents, avides des friandises que je leur apportais, et j’avais déjà repéré une malade au cou déplumé qui attaquait en les piquant ses congénères. Zizou m’avait félicitée et nous l’avions isolée.

Je ramassais les œufs, les alignais sur les plateaux alvéolés après les avoir calibrés, gardais les plus petits pour l’industrie alimentaire, les plus gros pour le marché du samedi, et préparais les containers qui partiraient dès le lendemain matin chez le grossiste.

Zizou a mis un peu plus longtemps à m’autoriser l’entrée de la tour Aéro, comme elle l’appelle. Mon père aussi s’était lancé dans l’agriculture verticale, mais en hydroponie. Et il ne m’emmenait jamais sur le site. Je ne l’avais visité qu’une fois, avec ma mère, et déguisée en astronaute. Ça ne donne pas envie d’y revenir ; même si la combinaison est climatisée, on éprouve une sensation d’étouffement, là-dedans. Et ça n’empêche pas de sentir l’odeur marécageuse du lieu. Je regardais les LED qui remplaçaient la lumière du soleil, les chariots automatisés qui portaient les plants et les baignaient d’heure en heure dans leur solution nutritive et moi qui aime tant courir à l’air libre, j’avais du mal à concevoir le progrès d’un cadre aussi artificiel. J’avais grogné ma désapprobation. Ma critique n’était adressée qu’à maman, hélas mon père m’entendit et je dus subir la leçon de l’Abondance. « Imagine, ma fille, l’atmosphère complètement maîtrisée du bâtiment permet un rendement cent fois supérieur à celui d’une culture traditionnelle. Et tout ça, sans le moindre intrant ! Adieu les pesticides, les herbicides, les insecticides, les fongicides, toutes les saloperies qui trucident. Sais-tu pourquoi, ma chérie ? Parce que cultiver en milieu clos interdit à toute bestiole, bactérie, champignon, pollen, spore ou je ne sais quoi de s’inviter ici. Ici, à Bamako. Où la culture est informatisée et gérée par un seul ingénieur et deux ouvriers quand il m’en faudrait des dizaines en plein champ. »

J’aimais mon père. J’avais hoché la tête et feint un enthousiasme que je n’éprouvais pas. Cela me valut une petite œillade tendre de ma mère, contente que j’aie fait l’effort de ne pas bouder.

Bah ! les yeux me piquent à ce souvenir. Elle me manque tant. Au réveil, quand je sors à peine du sommeil, il m’arrive de sentir l’odeur de nuit de son corps penché sur moi. Je tends les bras, le cou, mais la douceur du moment s’efface. Ses baisers, son amour sont à jamais perdus.

Je chéris Zizou, et je sais que c’est réciproque, il n’y a pourtant aucune comparaison possible entre les deux femmes. Autant ma mère affichait une élégance parfaite en toutes circonstances, autant Zizou se fiche de son apparence. Ses cheveux bruns aux reflets roux qu’elle prend soin de garder courts se hérissent en bataille, son visage nu devient cireux quand elle est fatiguée, ses vêtements se résument à une sempiternelle salopette assortie d’un tee-shirt ou d’un pull, selon la saison. En dehors d’un permanent parfum de cannelle, mon hôte ne fait un effort que pour le marché du samedi. La première fois, j’ai eu l’impression d’une métamorphose. Un trait de khôl agrandissait ses yeux, un gloss rose donnait à sa bouche des courbes pulpeuses, ses cheveux lavés irradiaient un chouette éclat doré, sa robe bleue ne masquait plus ses formes, et de jolies sandales avaient remplacé ses baskets. Je devais avoir l’air stupide, médusée, la lèvre pendante, parce qu’elle s’est moquée de moi.

Zizou est belle ; à l’occasion, elle aime que son entourage s’en souvienne. Chaque semaine, beaucoup de papillons bourdonnent autour de ses étals, au marché de Narbonne.

Aussi étanche et oppressante que l’édifice clos de mon père, la tour Aéro est bien plus petite. Cent mètres carrés au sol, auxquels on accède par un sas, et trois étages de cultures en aéroponie. Même principe de pompe en circuit fermé, mais là, on vaporise les solutions nutritives apportées aux racines nues des plantes. Sous leurs supports, elles baignent dans une sorte de brouillard permanent. J’ai vite appris à contrôler la germination des graines sur le tissu perméable où Zizou les dépose. Et encore plus vite à connaître les proportions de sels minéraux, le pH, la température nécessaires à l’obtention d’une brumisation parfaite. Mes dégoûts initiaux s’étaient évanouis. Désormais, je comprenais le défi que représente la maîtrise d’autant de paramètres : moins d’eau, moins de fertilisants, et une productivité multipliée par cent quand l’informatisation du système ne tombe pas en panne. Moins de main-d’œuvre aussi. Zizou n’embauche des renforts humains qu’au moment des récoltes.

Mon hôte appelle « agriculture de précision » ce système qui régit sa ferme. Au moins quand il marche. Quand il bogue, elle beugle : « éconumérique de merde ! ». Et je n’ai pas intérêt à rire, ça la met en fureur. Quelques mois après mon arrivée, L’heure bleue avait subi l’une de ces pannes qui enragent Zizou. C’est comme ça que j’ai rencontré le ghost. J’ai eu si peur que je me suis évanouie. Il faut me comprendre : chez nous, les Bambaras, on ne transige pas avec les esprits des ancêtres, ce sont nos « âmes-forces », intermédiaires entre nous et le Dieu créateur. On leur demande protection, on se les concilie à force de prières, de rituels, d’offrandes et de sacrifices. Il n’y a pas de rupture entre les vivants et les morts, mais nos défunts se cantonnent au monde de l’invisible. Quand nous les invoquons, nous n’aurions jamais l’idée de les voir apparaître.

Je savais que Zizou avait comme moi perdu ses parents, et qu’elle aimait beaucoup plus sa mère que son père, « cette larve assommée de pastis ! », alors quand je l’ai entendue appeler « Maman ? » et que j’ai vu se matérialiser devant nous une femme souriante aux traits marqués par l’âge, j’ai dévissé.

« Malaise vagal », a diagnostiqué Zizou lorsque j’ai repris connaissance. Les joues me cuisaient et j’en ai déduit qu’elle m’avait ranimée d’une façon plutôt brutale. Un hoquet m’a étranglée quand j’ai levé les yeux. Le ghost était toujours là. Terrorisée, j’ai volté et me suis ruée à quatre pattes vers la porte. Zizou m’a rattrapée. « Calme-toi, Early ! Ce n’est qu’un avatar numérique, tu n’en as jamais vu ? » Et comme je secouais la tête, d’un mouvement du poignet elle a interrompu la projection et s’est assise à côté de moi.

« Tu es décomposée, a-t-elle soupiré. Pardonne-moi. Aucun de mes outils ne te surprend d’habitude, je n’imaginais pas que tu ne connaîtrais pas celui-là. »

Elle serrait ses bras autour de moi, un geste si rare que j’ai cessé de trembler. Le mot « outils » commençait de me rassurer. Surcroît de douceur, elle me berçait et je me laissais aller dans sa chaude odeur de cannelle, avide de l’intimité couplée à ses explications.

« Ma mère était bien meilleure ingénieure que moi. Quand elle a découvert qu’un cancer du pancréas la condamnait sans rémission, elle a décidé de créer ce double. Il me permettrait d’accéder à toutes ses connaissances. Il me permettrait aussi de bénéficier de sa présence, fût-elle virtuelle. Elle a rassemblé toutes les traces numériques dont elle disposait et qu’elle pouvait retrouver, ce qui incluait non seulement ses compétences scientifiques et empiriques, mais les films, les écrits, les souvenirs de toute une vie. Pour finaliser la copie synthétique qu’elle avait obtenue, elle a cloné sa voix. Intonations, émotions, je t’assure que c’est à s’y méprendre. Ma mère a surtout permis que je puisse continuer à upgrader son double après sa mort. Maintenant, il est d’une aide si pointue pour l’exploitation que je ne vois pas comment je pourrais m’en passer. »

Je n’avais encore jamais rencontré le simulacre. Je m’en suis étonnée, les yeux levés vers elle, et l’ai vue se troubler.

« Depuis que tu as fait irruption dans ma vie, je n’ai plus trop le temps de l’invoquer. »

J’ai lâché un petit rire sceptique.

« Bon, d’accord. Maintenant que tu es là, j’ai moins besoin de réconfort. Reconnais quand même qu’obtenir ton parrainage n’a pas été de tout repos. »

Je me suis retenue de hausser les épaules. Que je sois casée au moment même où j’entrais illégalement sur le territoire français arrangeait tout le monde, et avec l’afflux massif des réfugiés climatiques en Europe, les procédures d’accueil ont été simplifiées.

Lorsqu’elle sait que je la prends en défaut, Zizou se hâte de changer de sujet.

« Tu me parais tellement costaud, malgré ton petit format, je n’imaginais pas que tu aurais peur des fantômes. Ce que j’ai lu sur les Bambaras, après ton arrivée, c’est que les mânes de vos parents disparus intercèdent avec les vivants de façon bénéfique. Ce sont des facilitateurs, non ? Pour la fertilité des champs, entre autres. Comme ma mère, finalement, dont les conseils sont toujours profitables. Alors qu’est-ce qui a provoqué ta terreur ?

— Nos défunts ne surgissent pas sous notre nez. Ça n’existe pas, chez nous.

— Ça viendra, j’en suis sûre. Les ghosts permettent une cohabitation visuelle des morts et des vivants. »

Je m’étais renfrognée. Zizou n’avait aucune idée précise de la spiritualité bambara et de son rapport au divin. En revanche, elle se révélait souvent fine et empathique. Elle devina mon malaise et se garda d’insister.

Quand je ne suis pas devant un MOOC ou un cours du CNED, ou occupée avec les poules ou à la tour Aéro, Zizou me montre comment elle pilote l’exploitation. En ce moment, j’apprends à coordonner avec les capteurs des champs les données agrométéo qui nous proviennent de la station Sencrop. Température, vitesse et direction du vent, taux hygrométrique et pluviométrique se combinent aux alertes dépressions et anticyclones, ravageurs, stress hydrique, maladies. Autant d’outils d’aide à la décision.

Juste avant le déferlement de la tempête Obélix, il y a trois semaines, ces OAD ont permis à Zizou de préparer les sols. Au lieu de ruisseler sur des terrains bétonnés par la sécheresse, le déluge s’est abattu après arrosage, si bien que la pluie a pénétré la terre. Sans cette préparation, elle l’aurait lessivée. Nous avions aussi descendu les panneaux solaires afin qu’ils résistent aux pics annoncés des rafales, à 180 km/h. Et replié travers au vent les ombrières plus hautes des vergers. Par chance, nous sommes trop loin de la côte, des rivières ou des fleuves pour subir la moindre submersion. Les riverains, eux, n’ont pas d’autre choix que l’évacuation. Et quel calvaire, lorsqu’ils sont autorisés à revenir ! Surtout quand le désastre a balayé les réseaux. Zizou ne souffre jamais des coupures. L’heure bleue bénéficie d’une captation des ruissellements très efficace et d’un forage ancien réalisé par sa mère et toujours productif. Quant à l’énergie, la couverture du domaine en photovoltaïque et collecteurs solaires assure très largement son autonomie, même en chauffage. Zizou revend l’excédent à un petit distributeur d’électricité verte.

J’apprends aussi comment Zizou stimule la réponse immunitaire de ses cultures. Elle a toute une batterie de nanoparticules. De silice, par exemple. On la trouve naturellement dans les céréales. Synthétisée, elle ratiboise les bactéries sur les plants de salade qui poussent en pleine terre. Le rinçage des feuilles au robinet suffit à s’en débarrasser : après avoir rempli leur office, les nanoparticules disparaissent sans laisser de traces.

Et Zizou vaccine avec les UV. Ça me sidérait, au début. Quelle idée, provoquer le stress de ses plantations ! Elle rigolait devant ma méfiance. « Modéré, ce stress active leur mécanisme de défense naturel. Après, elles résistent mieux aux pathogènes ; surtout les maladies cryptogamiques. Tu comprends, c’est comme si on les mettait dans un état de vigilance. Et c’est tellement simple à réaliser… Tu as déjà vu Atom et Gort partir avec les projecteurs, hum ? Eh bien, c’est la meilleure façon que j’ai trouvé de traiter mes vignes en préventif. Avec la lumière.  »

Ça me souffle, la science de Zizou. Surtout d’observer comment elle la maîtrise.

« Toute exploitation doit être conçue comme un écosystème, assène-t-elle, péremptoire, quand elle me surprend à douter. Elle a vécu, la monoculture qui épuisait les sols. Aujourd’hui, il n’y a plus un domaine sans polyculture. Au moins en Occitanie, en tout cas. Des champs, des vergers, des arbres au milieu des champs, et dans ces champs des fèves, des lentilles, des pois, du soja, des haricots. » (Chez Zizou, les haricots poussent verts, blancs, roses, noirs et rouges !) « Mes légumineuses n’apportent pas seulement des glucides complexes et des protéines de qualité, elles captent l’azote présent dans l’atmosphère et le fixent dans les sols. Fertilisation naturelle, plus besoin d’engrais chimique. Et cerise sur le gâteau, elles séquestrent le gaz carbonique. On devrait nous payer pour en planter puisqu’elles contribuent à la lutte contre le réchauffement climatique. »

J’adore la voir s’échauffer sur ses dadas préférés. Ses joues rougissent, ses yeux brillent, sa bouche éructe et se tord, ses mains dansent autour d’elle… C’est comme ça que je me représente Cérès. Zizou, déesse des moissons, de l’abondance et de la fécondité ! Dommage qu’elle repousse mes effusions. Dans ces moments, je la dévorerais de baisers.

*

Aujourd’hui, surprise absolue : Idriss m’appelait de Bamako. Tout ce que j’ai trouvé à dire, c’est : « Tu n’es pas mort ? », une question parfaitement idiote puisque son visage et sa voix me prouvaient qu’il avait survécu. 

« Quand tu es tombé du zodiac et que le passeur a refusé de retourner te sauver, j’étais sûre que tu n’en sortirais pas. »

Idriss a ricané. 

« Tu m’as noyé un peu vite. Un garde-côte nous talonnait, on m’a repêché. C’est même grâce à moi que vous avez pu filer. »

Mon étonnement résistait. 

« Quand on a fait les recherches pour le parrainage, personne n’a jamais parlé de toi. 

— Sans papiers, tu te retrouves au trou, chaton. »

Mes yeux m’ont piquée. Idriss ne m’avait plus appelée chaton depuis l’enfance. 

« Et l’argent ?

— Qu’est-ce que tu crois ? Ils m’ont pillé, ensuite ils m’ont laissé croupir jusqu’à ce qu’ils soient sûrs que je fermerais ma gueule, trop content de me rapatrier au Mali. »

Il a fait son air de chien battu et a lâché d’une voix suppliante :

« Tu vas rentrer à Bamako ?

— T’es marteau ? T’as oublié ce que veut Nabilah ? Le mari qu’elle prétendait m’imposer ? De toute façon, je suis super bien, ici. Pas question de revenir.

— Alors tu me laisses tout seul ? »

Il reniflait, misérable. Au lieu de m’attendrir, son attitude m’a hérissée.

« Tu auras bientôt dix-huit ans, Idriss. Au moins, la vieille bique ne peut pas te contraindre à te marier malgré toi. Casse-toi de chez elle et vis ta vie, tu as l’avenir devant toi. »

L’espace d’un instant, son visage s’est contracté de colère, puis il a haussé les épaules et coupé la communication.

Zizou avait attendu discrètement la fin de l’échange dans la pièce à côté. Comme je n’ai pu nouer aucun lien d’amitié avec des jeunes de mon âge, je ne reçois jamais d’appel. Elle a pointé un museau intrigué à la porte.

J’ai secoué la tête, toujours exaspérée, et lâché, sommaire :

« Mon frère. Il ne s’est pas noyé, finalement.

— Ça alors ! Quelle bonne nouvelle ! Mais tu n’as pas l’air contente ?

— Il demandait que je revienne à Bamako.

— Ah ! »

Son front s’était plissé, elle a grommelé « les frères ! » sur un ton irrité. Je savais qu’elle avait souffert d’un aîné qui entendait lui dicter sa conduite après le décès de leur mère. Architecte adepte des cultures vivrières intensives, les seules, d’après lui, qui parviendraient

à nourrir la planète, il avait construit dans toutes les capitales et les villes du monde des tours hydroponiques. Pour Zizou, leur unique avantage était de limiter les transports. « Ça reste de la nourriture industrielle », assenait-elle. « Rien à voir avec ce que je produis dans ma ferme, mais je ne prétends pas nourrir cette fichue planète qui crève de sa surpopulation, de sa submersion, du manque d’eau. Et ce n’est pas comme si mon installation était la seule de ce type. Elles se sont multipliées partout, en Occident, en Afrique, en Asie. Une autre façon d’apporter de quoi boire et manger dans la proximité ; bien meilleure, selon moi. Ce qu’Ambroise refuse de comprendre. Ça fait des années que nous sommes fâchés. »

Évoquer ce sujet avec moi l’avait assombrie pour la journée. Plus tard, elle confirma ce dont je me doutais déjà : tout lien avec ce garçon qu’elle aimait tendrement, jadis, avait été rompu.

Elle se tapotait la lèvre inférieure, j’avais l’impression d’entendre des rouages s’engrener dans son cerveau.

« Zizou, dis-moi la vérité : ça t’irait bien si je débarrassais le plancher ?

— Quoi ? Mais tu la sors d’où, cette idée ? Tu m’es beaucoup trop précieuse ! »

Elle a fait trois pas vers moi, balancé des épaules indécises puis, délice absolu, elle m’a serrée contre elle.

Dans la soirée, pour fêter la résurrection d’Idriss, Zizou m’avait préparé mes plats préférés, fonds d’artichaut, fricassée de criquets tandoori, soufflé à l’orange, le tout arrosé de muscat fines bulles, le seul vin qu’elle produit à demeure et se réserve jalousement. Pour accompagner le repas, on avait mis du new-prog à fond la caisse, et j’ai fini complètement partie, à me déhancher en tous sens, aux accents hystériques de Eternal Sunshine Of The Dead. Géant !

Comme je titubais, Zizou a jugé prudent de me guider jusqu’à mon lit. J’ai renoncé à me déshabiller, fais sauter mes baskets et je me suis engouffrée sous la couette. Le monde tournait autour de moi. Je me suis demandé si cette sensation n’allait pas devenir très désagréable.

« Tu sais quoi ? » a soufflé Zizou.

Elle hésitait tant qu’elle ne semblait pas sûre de son bafouillis.

J’ai ouvert un œil.

« En fait, t’es aussi pétée que moi !

— Non, non, et ça ne vient pas de sortir tout droit du chapeau. Si tu acceptes, Early, je crois que je vais t’adopter.

— C’est ce que je disais, beurrée de chez beurrée. Tu ferais mieux d’aller dormir. Il paraît que ça rafraîchit les neurones. »

Elle s’est penchée sur moi et elle m’a embrassée ! Zizou, m’embrasser ! C’était une première ! Elle a ronronné dans mon oreille :

« On en reparle demain. »

J’ai dû comater de bonheur (à moins que ce soit de l’excès d’alcool), parce qu’ensuite, je ne me souviens de rien.

*

Pas brillants, les lendemains de cuite. Quand je me suis décidée à tenter un petit déjeuner, ce matin, ma tête sonnait comme le djembé des jumeaux Pemba et Musso Koroni. Zizou m’avait attendue. Son petit sourire narquois m’a donné envie de la boxer. Au vrai, elle m’avait prévenue, mais j’étais incontrôlable, hier soir. J’en ignore la cause. La réapparition de mon frère ne suscitait pas mon enthousiasme, loin de là.

C’est justement de ça que Zizou voulait me parler. Elle avait réfléchi, la veille. Que se passerait-il si d’une façon ou d’une autre, Idriss revenait dans ma vie ? Elle frissonnait à l’idée qu’il prenne barre sur moi et désirait réduire à l’impuissance ma famille malienne. 

« Eh bien, tu grognes ? Ma réaction te semble exagérée ?

— Un frère, ça ne fait pas une famille ! Et d’abord, pourquoi voudrais-tu t’encombrer avec moi ?

— Bah, avec tes prunelles saphir et ta toison scarabée, tu fais une petite négresse très présentable. Dans deux ans, je pourrai te vendre un bon prix pour la traite des femmes. »

Des larmes perlaient à ses yeux tant elle se retenait de rire. La contagion m’a gagnée, on a explosé toutes les deux pendant de longues minutes avant de réussir à se calmer. Elle a rempli mon verre de lait d’amandes, généreusement tartiné ma gaufre de confiture de fraises et levé le nez, l’air mortellement sérieux, tout d’un coup.

« Tu te plais avec moi ?

— Comme si tu ne le savais pas !

— Ce n’était pas de la blague, ce que je t’ai annoncé hier soir. J’ai l’intention de t’adopter. Au début, j’avais pensé à une adoption simple ; je ne croyais pas utile de supprimer tes attaches avec Bamako. Mais depuis l’appel de ton frère, l’adoption plénière me paraît plus sûre. Elle remplace le lien de filiation avec la famille d’origine. Ensuite, tu ne revois les tiens que si l’envie t’en vient. »

J’écarquillais les yeux. Je m’étais demandé souvent si ma belle-mère n’arriverait pas à me nuire. Penser que je n’aurais plus jamais à m’en préoccuper me procurait un soulagement infini. Néanmoins, je peinais à croire à cette proposition. Zizou vivait dans sa bulle, et j’avais plus d’une fois éprouvé l’impression de bousculer son équilibre.

« Sérieux, tu y as réfléchi ? »

Elle m’a regardé en rigolant et m’a imitée :

« Sérieux, qu’est-ce que tu imagines ? Ma belle, ne crois pas que mes souhaits ne soient pas suprêmement égoïstes. Je veux pouvoir continuer de te torturer à loisir.

— Ça me va, tes tortures. Banco pour l’adoption !

— Parfait ! Et maintenant, au boulot. Je dois t’apprendre à piloter les panneaux solaires. »

*

Ça y est, je suis capable de programmer les ombrières et de moduler la filtration de la lumière en fonction des données des capteurs et de celles que m’apportent les drones. Zizou n’est pas démonstrative, mais je n’ai pas manqué la petite lueur dans son œil. Je sais quand elle est satisfaite.

La procédure d’adoption suit son cours. Comme j’habitais à L’heure bleue depuis plus de six mois et que mon hôte avait déjà l’agrément administratif avec le parrainage, on a pu brûler les étapes. On est passées signer mon consentement chez le notaire. Je m’attendais à un costard-cravate, du genre de ceux qui viennent négocier les produits de la ferme ; j’ai eu la surprise de découvrir un bonhomme excentrique et ventru, habillé d’une combinaison arc-en-ciel, qui puait le tabac et tutoyait Zizou.

« Un vieux pote, m’a expliqué mon amie lorsqu’on est sorties. On a fait les quatre cents coups, quand on avait ton âge. Il voulait se marier avec moi, à l’époque. Il n’avait pas encore compris qu’il préférait les garçons. »

Elle cligne de l’œil et je me marre. Elle n’a pas l’air de regretter la désertion du notaire. J’essaie de les imaginer ensemble ; impossible !

Il ne nous reste plus qu’à obtenir l’accord du tribunal de grande instance. À priori, en l’absence de famille proche de part et d’autre, il ne peut y avoir de recours et c’est un cyberjuge qui traitera la requête en adoption. Dans ce cas, le jugement sera prononcé vite, m’assure mon amie. L’idée de m’appeler bientôt Early Cassian me fait tout drôle.

Quoi qu’il en soit, Zizou avait raison de se méfier, ma belle-mère a tenté d’empêcher l’adoption. Comme elle n’obtenait rien via sa prose fleurie, elle a délégué un costard-cravate-lunettes noires du genre Men In Black Reboot, sa série préférée. L’avocat est arrivé à L’heure bleue tout fiérot, sûr que deux petites femelles ne sauraient pas lui résister. Quelle erreur ! Zizou lui a renvoyé l’un après l’autre ses arguments foireux, puis elle a touché son Nautys. Chappie, notre robot de désherbage, nous avait rejoints pour enregistrer l’entretien. (Simple précaution, les caméras de la maison suffisent largement à la tâche.) Il a raccompagné l’indésirable manu militari.

Je n’exagère pas, le type se débattait sans réussir à se soustraire aux pinces du droïde, un bonheur ! Chappie bénéficie de puissants algorithmes ; non seulement il reconnaît chaque légume quelle que soit son espèce et sait nettoyer l’espace libre entre deux plants, mais il est aussi capable d’opérations de maintenance et, sur ordre, de neutraliser un gêneur. 

On a célébré l’expulsion en débouchant une nouvelle bouteille du délicieux muscat de Zizou. Cette fois, cependant, je me suis montrée plus sage et me suis contentée d’un verre ; je n’avais pas oublié la migraine qui avait sanctionné mes excès.

*

Pff, quelle journée ! Elle commençait pianissimo pour moi devant un cours de programmation du CNED quand l’alerte intrusion a sonné. Mon cœur a gelé sous mes côtes. Zizou était partie chez sa dentiste, elle ne rentrerait pas avant au moins une heure, et mon Nautys n’avait pas ses habilitations. Je me suis ruée sur les écrans de la salle de contrôle. Je ne sais pas pourquoi, je n’arrivais pas à penser simple incursion de bestiole. Mon flair ne m’avait pas trompée. Un survol rapide m’a confirmé qu’un homme avait tenté de franchir la clôture au niveau de l’oliveraie. Ça ne lui avait pas réussi ; un second comparse équipé d’une sorte de batte en bois essayait de le tirer hors d’atteinte sans prendre un choc à son tour. Une force de la nature, parce qu’après l’avoir récupéré, il a balancé l’autre sur son dos comme un sac de patates avant de se carapater.

Des maraudeurs ? En général, ils n’échappaient pas à la vigilance des drones ; une voix les prévenait avant qu’ils subissent une décharge électrique. Dès qu’ils se savaient découverts, ils décampaient.

Ceux-là avaient déjoué la surveillance, cela prouvait qu’ils étaient des voleurs aguerris. Et s’ils revenaient et réussissaient à court-circuiter le système ? Je me suis jetée dans les bras de Zizou dès qu’elle est arrivée. Elle m’a tapoté le dos, elle a même embrassé mon crâne !

« Détends-toi, L’heure bleue bénéficie de très bonnes défenses. Je ne vivrais pas seule sur le domaine sans avoir mis au point plusieurs niveaux de sécurité. Et vu les circonstances, je n’aurais pas quitté la maison si tu risquais quelque chose.

— Vu les circonstances ? Tu m’as caché quelque chose ? »

Elle a soupiré, puis haussé les épaules, l’air résigné.

« Autant te le dire : ta belle-mère m’accuse de te séquestrer, et elle a osé parler de représailles.

— Merde alors, cette salope te menace ?

— Early ! Épargne-moi les grossièretés, s’il te plaît.

— Réponds-moi. »

Elle a soupiré derechef.

« Oui, ça ressemble fort à des menaces.

— Nabilah est tarée. Ce n’est pas pour rien que mon père préférait ma mère. Quand même, je me demande pourquoi elle veut tellement me récupérer.

— Elle n’aurait pas géré ton héritage, si tu étais restée ?

— Elle avait décidé de me marier !

— Contre une très confortable dot, j’en prends le pari. Une aussi ravissante miniature, avec de si bons gènes, et une si bonne éducation… Elle t’avait sûrement monnayé au prix fort.

— En tout cas, elle n’a pas convaincu Idriss de l’aider. C’est une vraie mouche du coche mon frère. Il m’aurait harcelée dans l’espoir que je cède. »

Une nouvelle alerte a sonné. J’ai sursauté si fort que je me suis mordu la langue. Zizou était restée imperturbable, elle n’a aucun mal à différencier les alarmes. Néanmoins, elle a consulté son Nautys.

« C’est la tour Aéro. Stress hydrique. L’un des filtres doit être bouché. Allez ma belle, viens m’aider, ça va te changer les idées. »

*

De retour des vignes, où j’étais allée contrôler le travail d’Atom, notre robot enjambeur occupé à tailler les sarments, j’exultais dans les effluves des haies de chalef, un mélange entêtant d’œillets, de jasmin et de miel, quand mon Nautys a vibré. Zizou ?

« Un appel de ton frère, a-t-elle annoncé, laconique. Tu prends ?

— Bah oui.

— Je relaie. »

L’image est apparue devant moi, un peu tremblotante et parasitée.

« Je suis devant L’heure bleue, chaton. Il faut qu’on se voie. »

Zizou surveillait la communication parce qu’elle a mis Idriss en pause.

« J’imagine que tu as envie d’accepter, mais tu es sûre que c’est ton frère ?

— Seuls ma mère et lui m’appelaient “chaton”. Et je reconnaîtrais sa voix entre mille. »

Elle a relancé le flux d’Idriss et je suis intervenue sans attendre.

« Si tu es venu pour me ramener à Bamako, c’est non, je te le dis tout de suite.

— Quel accueil !

— Je préfère être claire.

— Laisse-moi au moins t’embrasser avant de rentrer au Mali.

— Pas de problème, t’es mon frangin, après tout. »

Zizou a coupé la communication. Elle fronçait les sourcils.

« Tu es où ?

— À la maison dans une minute.

— Bon. Je le réceptionne dehors avec Chappie. Il appelle d’une camionnette devant le portail. C’est bizarre qu’il ne soit pas sorti. Il pourrait vouloir t’enlever, on ne va prendre aucun risque. Regarde les vidéos de l’entrée sur l’écran central. Tu ne te montres que s’il est seul. »

J’ai accéléré pour rentrer au plus vite et je me suis précipitée dans la salle de contrôle. Zizou arrivait au portail. À l’instant même où elle l’ouvrait, trois grosses brutes masquées se sont ruées hors de la camionnette. Mon cri d’horreur a dû s’entendre jusqu’à l’extérieur. Chappie s’était interposé, mais les agresseurs n’étaient pas des novices ; l’un d’eux occupait le robot pendant que les deux autres, armés de tasers longs comme le bras, se positionnaient autour de Zizou et l’empêchaient de battre en retraite. Mon amie tentait de tapoter son Nautys. Elle a poussé un feulement de rage – le bracelet était sûrement inopérant – et a sorti de sa poche un shocker, mais son allonge était plus courte, ses occasions de s’échapper s’amenuisaient.

Aucune chance que mon frère soit l’un des balèzes. Il se planquait dans la camionnette. Quelle loque ! Même pas le courage d’assumer la responsabilité de l’assaut. Prise de panique, je criais : « Au secours ! au secours ! » sans résultat que d’augmenter encore mon épouvante. Puis une idée m’est venue et j’ai hurlé : « Maman ! »

Le ghost est apparu.

« L’heure bleue est attaquée ! »

Le simulacre a réagi au quart de tour.

« Localisation ?

— Le portail.

— Robots sur site ?

— Un seul. Neutralisé. Zizou est en danger !

— On envoie les abeilles. »

Je me mordais la lèvre au sang quand l’essaim des RoboBees est apparu. Je l’ai vu tourner un instant au-dessus de nos assaillants, comme pour en prendre la mesure, puis les engloutir en épargnant Zizou. Les trois hommes moulinaient l’air autour d’eux sans réussir à éloigner leurs attaquantes. Leurs cris étaient glaçants. Un à un, ils se sont effondrés et ont cessé de bouger.

Je soufflais de peur en rejoignant mon amie.

« Ils sont morts ?

— Seigneur, non ! Juste anesthésiés. À moins qu’ils nous fassent une réaction allergique, ils se réveilleront dans à peu près une heure. Et ils seront vaseux encore une bonne trentaine de minutes. Ça laisse aux flics le temps d’arriver. Et toi, explique-moi comment tu as réussi à mobiliser les abeilles.

— J’ai appelé ton ghost. C’est l’idée de ta mère, pas la mienne. J’ignorais que tes pollinisatrices étaient aussi des instruments de défense. Elles protègent la ruche, pas vrai ?

— Oui, ces petites merveilles de miniaturisation ne manquent pas de programmes. Quand elles sont déployées sur site, ce sont aussi de très bonnes espionnes. »

Nous approchions de la camionnette. J’ai appelé, rageuse :

« Idris ! Saleté de mauvaise rosse ! Tu peux sortir, maintenant. »

… Sans obtenir le moindre résultat.

« Chappie, ouvre la porte ! » a ordonné Zizou.

Le droïde s’est exécuté, révélant un habitacle entièrement vide, à l’exception des appareils électroniques accrochés aux cloisons.

« Ben quoi, il est passé où, mon frangin ?

— Il n’a jamais été ici, si tu veux mon avis.

— Il appelait du Mali ?

— L’appel provenait de la camionnette, j’ai vérifié. Je me méfiais, il fallait écarter l’hypothèse d’un guet-apens téléguidé.

— Mais alors… »

L’évidence m’a frappée, brutale, et je me suis affalée sur le plancher du véhicule. Le regard de Zizou me couvait, lourd de sa compassion. Idriss était bien mort en Méditerranée. Seul un ghost m’avait parlé depuis. Nabilah l’avait créé de toutes pièces avec les vidéos que nous avions laissées derrière nous, au mépris de nos traditions.

« Il n’y a rien de plus facile que de cloner une voix et des images, a soupiré Zizou. Il suffit d’une minute d’enregistrement original. Après tu couples la voix artificielle avec un hologramme, et tu peux te faire passer pour n’importe qui. »

Je me remémorais notre première conversation, quand Idris avait réapparu, et je compris que j’avais moi-même soufflé à ma belle-mère les éléments qui rendaient son récit crédible.

Mes larmes coulaient malgré moi. J’avais l’impression de perdre mon frère une seconde fois. C’était encore plus dur à encaisser. Zizou s’est assise à mon côté, a passé un bras sur mes épaules et m’a serrée contre elle.

« Tu n’es plus seule », a-t-elle murmuré.

Mes larmes ont redoublé. Toutefois, elles avaient changé de nature.

*

Nabilah ne nous attaquera plus. Les accords entre le Mali et la France ont permis qu’elle soit poursuivie pour faux, usage de faux et tentative d’enlèvement. Dès qu’ils ont recouvré leurs esprits, ses trois hommes de main ont très vite vendu leur commanditaire. Ma belle-mère n’est pas une criminelle aguerrie ni très maligne, elle n’avait pas eu l’idée de passer par des intermédiaires. Je pourrais l’attaquer aussi pour avoir dilapidé la fortune de mon père, mais je n’ai pas besoin d’argent, et je la pense assez punie. Zizou avait raison, elle avait obtenu un véritable pactole de mon futur mari. Elle devra vivre sans.

C’est drôle, je m’aperçois que depuis la prétendue réapparition de mon frère, je ressentais une sorte d’oppression, comme si mon corps avait su avant que j’en prenne conscience qu’il avait affaire à un simulacre. J’en éprouve un peu de culpabilité, mais j’ai l’impression de respirer mieux depuis que le doute est levé.

Et nous avons reçu le prononcé favorable du jugement d’adoption. J’ai poussé un hurlement de pure exultation et entraîné Zizou dans une ronde d’enfer. D’enfer aussi notre festin au cours de la soirée suivante, il m’a fallu deux jours pour m’en remettre.

Ce matin, j’avais du mal à me concentrer devant mon cours du CNED quand Zizou m’a appelée.

« Je t’attends au carré horticole, j’ai quelque chose à te montrer. »

Toute contente d’échapper à mon cours sur les poètes symbolistes et leur résistance au naturalisme, je me suis précipitée dehors. Le soleil de mars encore doux, que filtraient à peine les ombrières, me chauffait délicieusement les oreilles. Je reniflais de bonheur tant les effluves sucrés de la coronille et du chèvrefeuille exaltaient l’odeur camphrée du romarin. J’ai rejoint Zizou qui m’adressait de grands signes, au milieu des agapanthes et des narcisses. Elle m’a regardé d’un air attentif, silencieuse, avant de m’expédier un sourire moqueur.

« Tu ne remarques rien ? 

— Ben quoi ?

— Je ne donnerais pas un kopeck de tes talents d’observatrice, ma fille ! Ça te sert à quoi, des yeux ? »

Piquée, j’ai scruté l’étendue des fleurs autour de moi. Et soudain, avant même de les voir, je les ai entendus bourdonner. Des butineurs ! De vrais insectes ! Et des papillons jaunes d’or !

« Ça alors !

— On change l’avenir, Early ! »

Zizou m’a enlevée dans ses bras et m’a fait tournoyer. J’en ai crié de bonheur.