Piégé dans la fraîcheur du matin sous les arcades du Colisée, Maxime s’en voulait de ne pas avoir pris son blouson. Fin octobre, l’été s’étouffait par à-coup, même dans la cité éternelle. Bien sûr, on ne sortirait pas les parkas avant janvier, mais la chaleur jouait à se faire regretter. Il faudrait encore des dizaines d’années avant que les saisons arrêtent leur violence, que les orages et les tornades se succèdent à des rythmes moins rapides ; en tout cas, tout le monde l’espérait. Aussi, la bise fraîche qui faisait frissonner appartenait à ces inconvénients qu’on accueillait avec plaisir, une forme de retour à une normalité que Maxime n’avait jamais connue.
Les anciens guichets d’entrée avaient été démontés ainsi que les tourniquets, des panneaux couverts de QR codes livraient toutes les informations sur les visites, les audioguides et les tarifs payés par les touristes. Pour mieux les analyser, Maxime chaussa ses lunettes tout en consultant sur sa tablette les indications de son groupe. Seul dans la somptuosité du lieu, il essayait de ne pas être écrasé par ces pierres millénaires qui le dominaient. Le Colisée continuait d’impressionner, bien plus qu’une image de carte postale. On oubliait les combats de gladiateurs, les jeux du cirque, l’histoire, on ne retenait que le grain du travertin quand on avait le privilège de toucher les murs.
Une fois le groupe décidé sur le programme, Maxime rangea sa tablette et suivit le chemin qui accédait aux gradins. Son regard devait rester suffisamment fixe pour ne pas provoquer de malaise tout en offrant des angles de vue variés : un coup d’œil vers le forum, un demi-tour pour contempler l’arc de Constantin puis l’ouverture des escaliers qui permettait de monter dans le Colisée. Souplesse, attention, fluidité, ces trois commandements du voyageur, Maxime les appliquait avec tout le sérieux d’un professionnel. Quand il se trouva au niveau des gradins, il fixa le panneau numéroté de l’audioguide et se figea.
Au début, il avait écouté les rappels historiques, les détails de construction et toutes les découvertes archéologiques qui faisaient les délices des touristes. Au bout de trente ou quarante répétitions, Maxime aurait pu effectuer la visite lui-même, mais outre que la ville de Rome lui aurait annulé son permis de travail pour concurrence déloyale, les gens n’avaient confiance qu’en des guides certifiés, non dans un voyageur. Pas de chance ce mois-ci, le groupe était principalement constitué d’enseignants : il faudrait rester statique le temps qu’ils posent des questions et que l’algorithme du programme trouve les bonnes réponses de référence. La veille, à la villa Borghèse, Maxime s’était arrêté devant chaque œuvre, chaque cartouche, obligé de poireauter dix minutes lorsqu’un pénible de service n’était pas content des précisions apportées par les commentaires enregistrés.
Même en défalquant les taxes imposées par l’office du tourisme de Rome, le voyageur était bien payé et n’avait pas l’impression de voler cet argent. Parfois, il sortait des musées avec le dos explosé, priant pour qu’on lui laisse une pause dans un café. Avec la réalité virtuelle, le touriste perdait toute notion du corps. Il oubliait qu’un substitut humain endurait ce qu’il lui faisait subir depuis son canapé. Un jour, alors que Maxime avait dû s’asseoir d’urgence pour ne pas succomber à un malaise vagal, quelqu’un lui avait ordonné de se relever pour admirer la fontaine à dix mètres. D’autres dans le groupe avaient rabroué le bourreau, mais la majorité n’était pas écrasante en faveur du voyageur. Avant la limitation drastique du tourisme, ces gens se seraient écroulés bien avant lui sur les marches de la place d’Espagne.
Au signal de fin d’audioguide, Maxime pivota sur lui-même pour offrir un panorama complet du Colisée. Il imaginait les sourires, les « aaaaah » et les « ooooh » des touristes, sans les entendre, sans les voir, tandis que le chant des cigales dévastait le silence dans l’atmosphère qui se réchauffait. La main en visière, Maxime tentait de fixer le haut des gradins malgré le soleil, rien que pour le plaisir de ceux incapables de résister à enregistrer l’image d’un contre-jour dégueulasse avec leur interface. Dans son métier, on se pliait à tout, même au mauvais goût.
En faisant le tour de l’amphithéâtre, Maxime remarqua la présence de trois autres voyageurs dans l’hypogée au centre. Lui aussi devrait descendre visiter les coulisses en détaillant les dernières découvertes archéologiques et les reconstitutions d’élévateurs pour les mises en scène. L’ensemble du parcours prenait deux bonnes heures, sans pause. À 10 h, il partirait pour une déambulation dans le Forum avant d’arriver au Capitole à midi. Le programme annonçait une reprise par les musées de la place à 14 h. Si Maxime voulait manger tranquille, il faudrait s’y tenir strictement. Les touristes pouvaient couper la retransmission quand ils le désiraient, pas lui.
Maxime ne s’installa à table que vers 12 h 30, pestant intérieurement contre le couple qui avait insisté pour faire un détour par les jardins Farnese, alors que le déroulé se limitait au Forum. On l’avait supplié, en promettant de rajouter un extra. La somme ayant grimpé trop vite pour justifier les protestations de Maxime, ce dernier avait cédé. Il s’amputait d’une demi-heure la durée de son repas, mais l’argent collecté paierait de savoureuses tagliatelles au ragoût de veau et truffe noire chez Angelino.
« Merci de me servir rapidement, je suis pressé.
— Tous les voyageurs le sont, lui dit le serveur d’un ton moqueur.
— Le client est roi ! »
L’expression était devenue une plaisanterie commune aux restaurateurs et aux voyageurs, à une époque où le tourisme physique n’avait plus cours, et où seuls les employés locaux venaient déjeuner pendant leur pause.
« Je peux m’asseoir à votre table ? Je n’aime pas manger seule.
— Je ne reste pas longtemps.
— On en est tous là, non ? »
Maxime fut impressionné d’entrée par la femme brune qui s’était penchée vers lui, short en jean et t-shirt rouge écarlate. Quand elle lui avait parlé, les mots d’italien avaient directement jailli de sa bouche, sans passer par le module de traduction simultanée que la plupart des voyageurs portaient au cou comme un pendentif.
« Vous êtes de Rome ?
— La communauté italienne de Grenoble n’a pas renoncé à ses traditions, alors je m’en sers.
— Une Française ! Quelle surprise !
— Désormais ça l’est, oui. »
Pas la peine de détailler, les deux voyageurs se comprenaient. Auparavant, les rues de Rome bruissaient de mots français, les cousins transalpins n’hésitaient pas à s’installer les uns chez les autres. De nos jours, rencontrer un compatriote voyageur relevait de l’exploit.
« Tu es encore au boulot ? demanda-t-elle en pointant ses lunettes.
— Non (il les rangea dans la seconde). Ce serait cruel de leur montrer un plat sans pouvoir y goûter, n’est-ce pas ?
— Tout à fait.
— Je dois retourner au Capitole à 14 h, j’espère que tu ne cherchais pas de la conversation.
— Je peux te prendre en photo ? »
La demande surprit Maxime au moment où ses pâtes arrivaient encore fumantes. Il hésita.
« Rien de glauque, plaida la voyageuse. Un souvenir.
— Comme un touriste, quoi. D’accord. »
Elle sortit un engin bizarre, plus gros qu’un téléphone et qui ne ressemblait pas aux appareils photo que seuls des professionnels possédaient. Un clic et un carré blanc surgit du boîtier.
« Ça prend trois minutes.
— Du polaroïd ?
— Oui, on en trouve encore. Je tiens à ma galerie des voyageurs.
— Tu photographies tout le monde ?
— Non.
— Juste “non” ? »
Elle sourit : « Juste non.
— Dois-je me sentir flatté ?
— On en reparle si on se revoit. Je dors à l’Auberge, et toi ?
— Mes touristes ont choisi un superbe hôtel dans le Trastevere.
— C’est dommage. Moi, je préfère éviter ça.
— Tu es vraiment une voyageuse ? Un peu rebelle, peut-être ?
— Nous le sommes tous, on ne l’exprime pas de la même manière, c’est tout. »
Elle avait raison. Chaque voyageur posait des limites à son groupe, révélant ce qu’il pouvait supporter, la part d’intimité qu’il ne braderait pas. Il existait plusieurs manières de se vendre dans ce métier.
« Je ne connais pas ton nom.
— Si on se recroise, peut-être que je te le dirai. Pour l’instant, tu ne le mérites pas.
— C’est violent. Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
— Rien encore. Ça pourrait venir. »
Maxime posa ses couverts et s’essuya la bouche, les parfums de truffe lui titillaient les narines, mais les réflexions de la voyageuse l’agaçaient bien plus. Si c’était une manière de le draguer avec des banderilles, c’était raté : le taureau n’allait pas se battre en vain. L’assiette de pâtes ail et piment fut servie à la voyageuse avant que Maxime ne se décide à répliquer. La femme se précipita dessus en fixant son convive du regard, très amusée par l’effet qu’elle avait provoqué. On sentait dans ses yeux plus de la tendresse enfantine qu’une volonté d’agression gratuite. Comme il lui restait un peu de temps, Maxime haussa les épaules et commanda un café.
Au Savelli, le petit-déjeuner se prenait dans les jardins de l’hôtel, un ancien manoir restauré, ou sur la terrasse. Le plus souvent, le groupe de touristes tenait à ce que Maxime mange ses croissants et boive son café en contemplant toute la ville sous le soleil du matin. Le voyageur imaginait ces gens avalant des tartines dans une cuisine minuscule tout en admirant les collines de Rome dans leur casque de réalité virtuelle avant d’aller travailler. Peut-être que cela leur donnait du courage, un ajout de sérotonine leur permettant d’affronter la journée pour ceux qui ne pourraient pas suivre les visites. Maxime devait se lever tôt, mais on le payait presque autant que pour une découverte de Latran. Cela représentait 30 à 40 minutes très rentables.
Il repéra un collègue qui allait s’installer à sa table, et lui fit signe d’attendre deux minutes. Quand la séquence « petit-déjeuner » fut terminée, Maxime enleva ses lunettes et reprit du café.
« Salut Jan, tu es tombé du lit ?
— Je file au parc national des Abruzzes, mes touristes veulent absolument voir les loups des Apennins. Je vais devoir crapahuter des heures, alors je profite du petit-déjeuner.
— Tu as bien raison. »
Les voyageurs des villes et ceux des terres se rencontraient rarement, à part dans les capitales. On enviait leurs permis routiers qui les autorisaient à se balader partout, même sur les petites routes, puis on se souvenait que seuls les véhicules électriques étaient tolérés et que tous les villages ne comprenaient pas de bornes de recharge publique.
« J’ai un parking, tu m’entends, un unique putain de parking, et je dois me taper le reste à pieds. Tout ça pour chercher des animaux sauvages. Encore un an et j’arrête. Tu as signé quoi comme contrat, toi ?
— Le classique, cinq ans renouvelable deux fois, et des extras d’un an pendant trois ans. Je ne sais pas ce que je ferai après, alors je continue.
— J’ai accumulé un bon pactole, assez pour monter un business, mais je m’arrangerai pour terminer par Venise. Entre les barrages et les rénovations, la ville est redevenue splendide. Dommage d’y aller seul. »
Il faut bien des inconvénients au fait d’être voyageur. De toute façon, le travail était trop prenant pour vivre une vie de couple en parallèle. Dans dix jours, Maxime partirait pour Vienne et Prague ensuite. Son programme était complet pour les six mois à venir.
« Dis-moi, Jan, tu as déjà croisé une voyageuse bizarre ? Une grande brune, t-shirt rouge pétant et qui prend des polaroïds. Elle loge dans les Auberges.
— Non, je ne crois pas. Et vu mes journées, j’essaie d’éviter ces coins-là. On y dort mal. J’ai passé l’âge, si tant est que je l’aie eu un jour.
— Elle a un côté rebelle, je me demande comment elle peut avoir des groupes.
— Attention, Maxime, tu craques pour elle, c’est pas bon dans le métier. »
Le voyageur était davantage intrigué que séduit par cette inconnue qui l’avait vexé en quelques mots. Maxime s’était habitué à sa solitude, son isolement relatif. Parfois, il retrouvait des habitués comme Jan, avec son 1 m 98 et sa carrure d’athlète, et avait plusieurs fois fait des visites communes avec une Erika et un Tibor. Pour l’essentiel, les voyages se faisaient seul, on ne restait pas assez longtemps dans un lieu pour se reconnaître, et les occupations ne manquaient pas dans les programmes serrés des groupes. Peut-être que Maxime aurait dû prendre en photo les voyageurs avec qui il avait parlé, histoire de garder une trace. L’idée avait du sens. Les individus comme lui formaient une confrérie éclatée, la seule capable d’éprouver physiquement la géographie du monde.
En forme et restauré, Maxime remit les lunettes pour guider son groupe dans les petites rues du Trastevere. Toujours obsédés par le nom de Farnese, certains tenaient à visiter la villa du même nom. La décision avait été adoptée de manière collective pendant que le voyageur prenait sa douche, certains estimant qu’une simple montée du Janicule pour voir le monument dédié à Garibaldi ne remplirait pas la demi-journée. Le quartier s’animait à peine à cette heure matinale, quelques coursiers en Vespa électrique se faufilaient entre les poubelles pour leurs livraisons, tandis que le reste des habitants se pressait dans les navettes automatiques pour se rendre au travail. Dans une demi-heure, la ville baignerait dans un silence discret, agité par le bruit des tringles métalliques entre les fenêtres, vestiges d’une époque où l’on étendait le linge. Corbeaux, chiens et chats deviendraient les principaux interlocuteurs des cigales. Depuis la fin du tourisme de masse pour protéger la planète, la torpeur des capitales était habituelle en journée. L’agitation se concentrait dans les marchés, pour ceux qui préféraient juger sur pièce plutôt que se faire livrer.
Maxime n’arrivait pas à déterminer si l’évolution était positive ou non. À Paris, Rome, Florence ou Berlin, les plus vieux des habitants témoignaient de l’enfer des étés pleins de touristes, des rues bondées et des restaurants complets ; l’impossibilité aussi de se loger quand tant de studios étaient réservés aux étrangers pour des locations courtes. Eux, ils avaient l’impression qu’on leur avait redonné la ville, qu’elle leur appartenait de nouveau. On les voyait parfois s’asseoir sur les bancs des parcs, lire un livre ou regarder un film sur une tablette. Les autres, les plus jeunes, admettaient la situation sans regret ou nostalgie, ils serinaient que cela ferait du bien à la planète, sans qu’on parvienne à dire s’ils étaient convaincus ou tentaient de s’en persuader à force de répéter la formule.
Malgré les restaurations successives du Trastevere, les murs ocre et rouges des immeubles avaient gardé un aspect vieux, décrépit par endroits. La recherche d’authenticité avait produit ce mensonge-là, que tout le monde acceptait « pour la beauté du geste » disait-on. Soudain, à la périphérie de la vision de Maxime, une silhouette presque familière apparut, short en jean, cheveux bruns. Il tourna d’un coup la tête, mais pas assez vite. Des messages d’affolement défilèrent sur la montre connectée à son poignet, s’indignant de la violence du mouvement. Le voyageur pouvait faire un crochet par la Vicolo del Leopardo – à peine trois minutes de plus –, mais certains touristes exigeaient déjà qu’on presse le pas. Maxime obéit, traversa la piazza della Scala et poursuivit jusqu’à la villa Farnesina. Quand même, cette vision fugace au détour d’une rue intrigua le voyageur : peut-être que l’inconnue le suivait.
Lors de la visite, Maxime sentit son manque de concentration : il faillit oublier de lever la tête pour admirer le concile des Dieux dans la loggia d’Amour et Psyché. Son groupe avait payé un supplément pour les peintures de Raphaël, il n’y avait pas la place pour une ombre furtive dans une ruelle. Pour une fois, le voyageur se fia à l’audioguide pour ne pas se disperser, cherchant à convaincre son cerveau d’enregistrer des infos qu’il connaissait déjà. Lorsqu’il sortit de la villa vers 10 h, le soleil tapait fort, obligeant Maxime à s’éponger le front avant de grimper le Janicule par le Jardin botanique. Il ne trouverait l’ombre des arbres pour se rafraîchir qu’une fois passée la fontaine aux tritons.
De nouveau, t-shirt rouge, cheveux courts, près d’un bosquet. Cette fois, Maxime ignora les protestations et se mit à courir pour rattraper le fantôme diurne. Rien. Juste lui, les fontaines et les messages désagréables s’affichant sur sa montre. On jouait avec lui.
Les parfums de feuillage et les senteurs de pins qui le frôlaient à chaque brise vengeaient Maxime des récriminations de son groupe. Ses touristes n’avaient pas les moyens de payer les sensations de marcher dans le parc, de faire crisser les feuilles sèches sous les pieds, de ressentir le plaisir d’échapper au soleil aveuglant en passant sous un hêtre, de percevoir toutes les odeurs subtiles qui se mélangeaient dans l’été finissant. Alors, qu’ils râlent, Maxime ne leur offrait que la vue et le son.
Au bout de quarante minutes, le voyageur déboucha sur la place Garibaldi, avec l’unificateur de la nation perché sur son cheval au milieu. Le belvédère à cet endroit constituait le principal intérêt touristique. Il existait des dizaines de « meilleurs panoramas de Rome », le groupe voulait les essayer tous, se persuader qu’ils avaient embrassé la ville de toutes les manières possibles. Pour Maxime, là où ailleurs, c’était presque pareil, à part pour ses mollets. Au fil des minutes, la chaleur devenait de plus en plus étouffante et malgré une casquette, la luminosité agressait les yeux. Il plaida pour retourner à l’ombre sous les pins parasols, mais certains membres attendaient l’angle de vue idéal pour figer l’image. En dépit des milliards de photos existant sur internet, chacun se persuadait qu’il trouverait celle qui n’avait jamais été prise, celle qui dirait qu’ils avaient participé à ce voyage-là. La réalité virtuelle n’avait pas dissous le narcissisme dans un raz-de-marée de ridicule. L’expérience se devait de revêtir un caractère unique, les captures d’écran allaient le prouver, pensaient les touristes.
Quand il put enfin se protéger du soleil, Maxime inspecta la place, cherchant une silhouette qui devenait de plus en plus familière. Il plissait les yeux comme pour mieux détecter dans les ombres la trace d’un t-shirt écarlate ou d’un short, avant de constater que les sursauts dans les feuilles venaient d’un pigeon qui mangeait des graines pour se poser ensuite sur la tête couverte de fientes du vieux Garibaldi. À défaut des écoles ou des touristes pour lui rendre hommage, le guerrier recevait ses propres lauriers, blanc et gris, sur son crâne. L’entretien des statues ne faisait plus partie des priorités de la ville depuis longtemps, on préférait s’occuper des pistes cyclables et des transports en commun automatiques. Personne ne s’en plaignait, à part quelques ronchons nationalistes dont les diatribes avaient autant d’effets que des crachats sur la route. Bref, encore moins d’impact qu’un pigeon.
Cette fois, pas d’extra, pas de crochet imposé même par les obsédés de Farnese à proximité du palais. Maxime put marcher tranquillement jusqu’à la Piazza Navona pour le déjeuner. Le Vatican s’annonçait comme le gros morceau de l’après-midi et le groupe s’était adapté aux contraintes horaires des membres qui, bien qu’ayant posé une demi-journée, ne rentraient à leur domicile que vers 15 h. Le centre de Rome s’animait bien plus que le reste de la ville, les employés faisaient la queue pour des paninis pendant que les cadres étaient accueillis avec déférence dans les ristoranti habituels. Avec la fin des vagues touristiques, même les rabatteurs se montraient discrets sur les trottoirs, seuls les étrangers pouvaient être attirés par les cris et les slogans qu’on s’échangeait d’un établissement à l’autre. Le folklore local s’éteignait sans grands regrets, puisque le changement avait opéré le tri entre les bonnes adresses et les usines à profit.
La trattoria l’Archetto faisait partie des deux restaurants de la place qui avaient survécu à l’apocalypse. Pour les Romains, tout le reste aurait pu être emporté par un torrent de boue sans verser une larme : ingrédients surgelés, mauvais vin, Spritz vendus au prix de la truffe. Les voyageurs se passaient de guide pour choisir les bons endroits, n’importe lequel convenait. Ici, Maxime se souvenait de délicieuses bruschetta qu’il se réjouissait déjà d’avaler. Les dernières tomates de la saison se dégustaient mieux ainsi qu’avec de la mozzarella. Pour le reste, le classique romain des Tonnarelli cacio e pepe, le remplirait assez pour remonter jusqu’à la place Saint-Pierre, le tout accompagné d’un Montepulciano des Abruzzes. Le voyageur eut une pensée pour Jan, qui devait être en train de crapahuter à la recherche de loups pour satisfaire des touristes romantiques.
Quand il arriva au café, le serveur lui tendit une carte de visite.
« Une dame a laissé ça pour vous, je devais vous la donner à la fin du repas.
— Une brune, t-shirt rouge ? »
Le garçon acquiesça. Tout de suite, Maxime tourna la tête dans tous les sens, au cas où il repèrerait la mystérieuse inconnue avant qu’elle s’enfuie.
« Elle est venue avant que vous vous installiez.
— Comment vous saviez que j’étais la bonne personne ?
— Elle m’a montré une photo. »
Bien joué. Maxime ne put s’empêcher d’applaudir intérieurement le stratagème. Il n’était donc pas fou, on l’avait bien suivi dans son périple au Janicule jusqu’à la Piazza Navona. Peut-être qu’elle avait laissé une carte dans l’autre trattoria, mais c’était plus joli d’imaginer que la voyageuse avait deviné juste. Le prestige touchait au miracle. Lorsqu’il regarda le carton, Maxime fut déçu de constater qu’il s’agissait de l’adresse d’un restaurant classé, pas le genre d’endroit où il s’attendait à manger avec une révolutionnaire. S’était-il trompé sur son compte ? Au verso, une inscription :
Ce soir, 8 h
Pourquoi voyagez-vous ?
Une phrase, mais dans cette invitation, Maxime ne put s’empêcher de voir une provocation. Elle cherchait à l’agacer, c’était certain, et elle y parvenait. Pour les gens de sa génération, après avoir tout dénoncé, après avoir manifesté contre tout pour changer la manière de traiter la planète, il avait bien fallu offrir des solutions. On ne pouvait pas exiger de chacun la découverte de l’autre et condamner le fait d’aller à sa rencontre en limitant avions, trains et voitures. Tous s’accordaient pour regretter les ravages du tourisme de masse sur les parcs naturels, tout en comprenant que la beauté des paysages que l’on admirait pouvait donner envie de les protéger. Les voyageurs jouaient avec ces paradoxes et ces contradictions. Des ONG les avaient surnommés « casques bleus » de la planète. Tout le monde avait ri. Il s’agissait de gagner sa vie, d’un boulot que des jeunes effectuaient pour le bien de tous, mais le leur avant tout.
Parfois, on disait que les voyageurs accomplissaient « le Grand Tour », comme l’aristocratie le faisait au 18e siècle, mais quelle noblesse aurait accepté de servir les intérêts d’un groupe de touristes ? Les candidats ne se bousculaient pas pour signer des contrats avec des agences de voyages. Il fallait pourtant maintenir la flamme, le désir de découverte, pour raconter que nous appartenions à un territoire divers, proche virtuellement, inaccessible en vrai. Alors, se disait Maxime, voyager s’apparentait à un devoir, la rançon d’une victoire contre toutes les générations qui avaient pourri l’environnement. Voilà ce qu’il dirait à l’inconnue, il ne dissimulerait pas sa colère. Il lui en voulait déjà de s’énerver pour de telles évidences.
Sur la place Saint-Pierre, personne ne se bousculait sous les colonnades. On avait depuis longtemps rangé les barrières en bois qui jadis contenaient les fidèles sous les fenêtres du Pape. L’obélisque central paraissait bien seul désormais, perdu dans le vide. Aucune foule à recevoir et surtout pas de file d’attente pour les musées. Devant la porte extérieure, une dizaine de voyageurs accueillit Maxime quand il arriva. Dès que le garde suisse à l’entrée s’écarta pour les laisser passer, tous chaussèrent leurs lunettes. Ils en avaient bien pour trois heures voire quatre pour les plus malchanceux. Le voyageur se retrouva rapidement isolé, à mesure que les touristes de son groupe l’invitaient à détailler tel tableau, comme La Mise au tombeau du Caravage ou le Portrait du Doge du Titien. Le bruit de ses pas résonna seul dans les salles qu’il traversait, personne pour le surveiller (à part des caméras). Combien avant lui avaient eu cette chance ?
Maxime s’était menti. Il ne voyageait pas seulement pour réparer les erreurs passées, sa colère n’avait pas de fondement authentique. En vérité, il jouissait d’un privilège. Peut-être qu’une nouvelle aristocratie naissait, moins fondée sur le sang et les loisirs, mais sur le sentiment d’exclusivité. D’autres avaient contemplé la fresque de Fra Angelico ou la Pietà de Cranach, mais combien avaient eu un lien physique personnel avec ces œuvres ? Maxime ne les admirait pas sur un écran, ni même dans un environnement virtuel, mais à un mètre, environné d’odeur de cire et dans le froid du marbre tout autour. Cela ne rendait pas le tableau plus beau, bien sûr. En revanche, il avait l’impression qu’il lui appartenait, que le dialogue entre la peinture et ses yeux se nouait sans perturbations parasites : pas de réflexions dans son dos, pas d’appel téléphonique résonnant sous les arcades. On voyageait pour trouver cette vérité, ce lien personnel.
Maxime eut donc la chance d’admirer seul la chapelle Sixtine. Combien de papes avaient déambulé ici sans gardes et sans aides pour se confronter avec la voûte de Michel-Ange ? Il ne s’agissait pas de croire, juste de reconnaître le prodige de l’œuvre. Les touristes, pressés les uns contre les autres, tenus de laisser la place aux suivants, n’emportaient avec eux qu’une bribe de la magie des lieux, un écho de sa beauté. Les voyageurs offraient à leur groupe un aperçu de cette réalité, l’essence de leur travail consistait à permettre de ressentir ce privilège. Il manquerait la totalité de l’expérience, mais elle avait toujours manqué. La période bénie du tourisme idéal, sans bousculade, sans vulgarité, n’avait jamais existé. Même à l’époque du Grand Tour, les jeunes gens étaient accompagnés d’un chaperon.
Inutile d’être furieux contre le passé, inutile de s’emporter contre une voyageuse inconnue sous cette chapelle somptueuse, la fresque rappelait ce qu’Humain voulait dire, quand bien même on imaginait Dieu touchant Adam du doigt pour lui donner vie. Michel-Ange témoignait d’un lien, et Maxime témoignait d’un autre : toutes ces beautés ne seraient pas oubliées tant que les voyageurs existeraient, tant qu’ils pourraient aider chacun à quitter son quotidien, son travail, et contempler ce que les siècles avaient accumulé. Un rôle immense, un rôle modeste aussi, puisqu’ils n’étaient qu’une poignée en Europe.
Malgré ses pieds douloureux et son dos en feu, Maxime ne sentit pas la fatigue en se dirigeant vers la station de métro. Il irait au Pipero Roma ce soir, pas pour répliquer aux attaques de la voyageuse, mais plutôt pour la remercier. À force de suivre les programmes de ses groupes, d’obéir à leurs caprices, il avait perdu de vue les raisons qui l’avaient poussé à partir de chez lui, un coin perdu de la Seine–Saint-Denis, pour se déplacer de Moscou à Reykjavik, d’Oslo à Porto. Il ignorait comment il utiliserait les sommes accumulées pendant ses voyages – cela lui semblait encore trop loin –, en tout cas, il savait désormais que l’argent n’était qu’une partie de l’équation, pas la totalité. De plus, il restait un mystère à éclaircir : pourquoi avait-il été choisi par cette inconnue ? Pourquoi lui, plus qu’un autre voyageur ? Cela valait bien de se ruiner dans un des restaurants les plus chics de Rome.
L’horloge devant l’entrée du Pipero affichait tout juste 8 h quand Maxima arriva. Il avait dû courir le long du cours Emmanuel II après avoir convaincu son groupe de le laisser manger tranquille ce soir. Beaucoup voulaient qu’il reste dans le Trastevere pour montrer les Romains se promener dans les rues après 18 h, mais l’argent n’avait rien pu faire. Un voyageur pouvait opposer des raisons personnelles aux demandes des touristes, en dehors des situations vitales, à condition de ne pas en abuser. Bien qu’essoufflé, Maxime réussit à se contenir en ouvrant la porte du restaurant. La voyageuse patientait sur une banquette à l’entrée. Il s’était attendu à la découvrir en robe de soirée, ou du moins dans une tenue soignée, mais elle portait le même t-shirt. Elle avait juste troqué son short contre un pantalon de toile clair.
« Le voilà, dit-elle au maître d’hôtel.
— Suivez-moi, répondit-il dans un français teinté d’un léger accent. »
Pas de nappes à carreaux, pas de fiasco de Chianti avec sa corbeille de paille sur des étagères, pas d’affiches et de photos accrochées aux murs de brique dans la salle du restaurant. La décoration, élégante et austère, se voulait neutre et accueillante sous une lumière douce. Seules les tables étaient éclairées pour concentrer les convives sur les plats. Un temple, une cérémonie, une vénération, voilà ce qu’on cherchait au Pipero. Maxime et la voyageuse furent installés dans un coin, avec une vue dégagée sur les autres clients. Les sons des couverts et des conversations parvenaient de manière étouffée, trahissant l’existence de contrôleurs d’ambiance. Rien ne viendrait troubler le repas.
« Je dois te remercier.
— Je n’ai fait que réserver la table, je ne vais pas régler l’addition.
— Pour ta carte. J’avais perdu de vue pourquoi je voyageais. »
L’inconnue hocha la tête pour manifester son approbation, pendant que Maxime continuait.
« Je suis allé voir la Sixtine cet après-midi, je me suis retrouvé seul, et j’ai compris que j’offrais à mes touristes un privilège qu’aucun d’entre eux n’aurait pu avoir auparavant. Grâce au temps que nous leur accordons, ils obtiennent une chance d’établir leur lien avec les lieux, les œuvres, tout ce qu’on leur fait découvrir. C’est unique. Même avec des millions, personne ne pouvait se payer vingt minutes en tête à tête avec Michel-Ange. Un luxe à portée de tous, c’est génial, non ? »
La voyageuse demeura impassible, peu impressionnée par le discours qu’on lui livrait, puis, de l’index, désigna une table à deux mètres d’eux. Un autre voyageur se faisait servir cinq petits raviolis de poulpes à la Gênoise. Maxime remarqua d’abord les lunettes sur son nez, puis identifia l’appareil en forme d’orchidée qui trônait à côté de son assiette. Avant d’avaler chaque morceau de son plat, le client amenait sa fourchette près de la fleur artificielle. Lorsqu’il tourna la tête pour demander qu’on lui resserve du vin, Maxime nota le fin tube au coin de la bouche et l’appendice qui s’insérait dans les narines. Les deux voyageurs croisèrent leur regard à ce moment précis, et il était évident que l’un des deux ne profiterait pas de son repas.
« Le module dans la bouche est le plus désagréable, expliqua la voyageuse. Il est connecté à la langue pour transmettre les sensations lors de la mastication, le frais, le chaud, la texture.
— C’est une torture.
— Le luxe pour tous, hein ? Pas vraiment. Les privilégiés trouvent des moyens pour conserver leurs avantages. »
Nul doute que le voyageur ainsi appareillé n’aurait pas besoin de plusieurs années pour faire fortune. Maxime connaissait l’existence de contrats dits absolus, pour fournir une expérience totale du voyage, mais il n’avait jamais croisé les factotums soumis à ce supplice. La voyageuse posa la main au centre de la table pour faire apparaître un rond métallique.
« Seuls deux ou trois restaurants dans la ville proposent l’option 5 S, les cinq sens. Tu pensais vraiment que la fin du tourisme rendait tout plus démocratique ou égalitaire ? Tant mieux si tes clients l’imaginent, les privilèges sont moins voyants désormais.
— D’où ta rébellion ? Tu es en colère contre ces gens, contre ce qu’ils nous font ?
— Je te redemande, pourquoi voyages-tu ? »
La réponse n’était plus aussi évidente qu’avant d’entrer au restaurant. Qu’offrait-il d’unique, en vérité ? Une expérience amoindrie, car privée de tous les sens. Les agences de voyages faisaient croire le contraire, mais qui était vraiment dupe ? On acceptait une réalité diminuée plutôt que de regretter le temps d’avant pendant que d’autres n’avaient rien perdu.
« Je ne sais plus. Je pourrais voyager gratis, mais cela ne changerait rien. Pourquoi tu m’as montré ça ? Pourquoi tu m’as choisi pour me dégoûter de tout ce cirque ?
— Je suppose que tu n’as plus faim, n’est-ce pas ? Allez, on sort. »
La voyageuse dirigea Maxime dans les rues de Rome, loin de la Piazza Navona, loin du Panthéon, loin de la fontaine de Trévi. Il se laissait guider dans son purgatoire, sans chercher à se repérer. Il se perdait, mais moins que dans le Pipero. Soudain, la femme au t-shirt écarlate l’entraîna dans une ruelle, avant de lui faire franchir un lourd vantail en bois. Maxime ne protesta pas quand ils grimpèrent de vieux escaliers qui craquaient sous leurs pieds. Les peintures s’écaillaient, des coulures mauves tachaient les murs sous la lumière froide de néons à chaque palier de l’immeuble. Arrivés au dernier étage, la voyageuse tourna la poignée de la porte qui menait au toit et invita son compagnon à la devancer.
L’atmosphère de la nuit n’avait pas rafraîchi et des ampoules multicolores étaient accrochées à des antennes rouillées. La musique qui s’élevait des haut-parleurs était faite pour danser, pour remercier le temps d’être encore clément. Pas de voyageurs dans cette assemblée de fêtards, des jeunes Italiens qui buvaient des bières et s’enfilaient des pizzas sur les toits de Rome. Dans leurs sourires, on ne voyait pas l’œuvre d’un Vinci, ou le trait d’un Caravage, plutôt l’insouciance d’un moment. Quand Maxime se retourna vers la voyageuse, il fut surpris de la découvrir avec des lunettes.
« Tu as les tiennes sur toi ? demanda-t-elle.
— Toujours, mais pourquoi…
— Mets-les. »
Il obéit et elle l’invita à danser. Dès qu’il voulait parler, la femme le faisait taire. Elle trouva une bouteille de Valpolicella entre les packs de bière et en offrit un verre à Maxime. La transpiration qui coulait sur leurs visages se teintait de vert et de rouge dans l’ambiance lumineuse nocturne. Rien ne semblait arrêter la voyageuse. Bientôt, Maxime déclara forfait. Il s’écroula près du parapet qui délimitait le bord du toit et discuta avec les autres danseurs. Ils se réunissaient tous les vendredis soir, certains jours fériés aussi, quand le temps le permettait. Ils aimaient la vue sur Rome, les lumières douces qui peuplaient la ville avant l’extinction générale à 3 h du matin, le son du vent qui rasait les tuiles. Ils auraient pu aller dans des bars, dans des boîtes de nuit, mais ce coin était gratuit et personne ne se plaignait. Autant continuer la fête là, plutôt que dans les rues.
Finalement, la voyageuse rejoignit Maxime près de son muret.
« Tu as compris ?
— Je crois.
— C’est maintenant que je décide si je vais te révéler mon prénom ou pas. Tu sais pourquoi je t’ai choisi, alors ?
— Le hasard, ou presque. »
Un sourire, comme un encouragement.
« J’avais oublié que voyager, c’est l’inconnu, la découverte, ce qui n’appartient pas aux guides. Un immeuble inconnu où faire la fête, une vue de Rome jamais répertoriée. Rien d’immanquable, rien de prestigieux, juste un imprévu, une rencontre. Parfois une mauvaise surprise, et souvent une bonne. Ce pari, c’est celui des voyageurs. Mais est-ce que mes touristes l’accepteront ?
— Pas tous, non, mais ce n’est pas grave. Tu le feras pour ceux qui restent connectés la nuit, pour les insomniaques, pour les cancres du fond de la classe. Il y en aura un ou deux, mais cela ne leur coûtera rien. Tu leur offriras un instant volé, une surprise qu’ils conserveront et ne partageront pas. Puis ton nom circulera, se diffusera, et ton groupe de touristes changera.
— Quitte à finir à l’Auberge, comme toi. J’aimais bien les 4 étoiles.
— Oh ça ? Non, ça n’a rien à voir. Même les riches peuvent être curieux, tu sais. »
Maxime ne put se retenir de rire ni d’approcher ses lèvres de celles de la voyageuse. Elle le repoussa gentiment.
« Je comprends, je suis désolé. Pardonne-moi.
— Je ne veux pas partager un tel moment avec mes touristes, c’est tout. Tu aimes juste le mystère en moi. C’est ça que tu avais perdu.
— Quoi ?
— Je t’observe depuis plusieurs jours. J’ai tout de suite remarqué ton regard. Il ne s’égarait plus vers le haut, vers les toits, vers la surprise. Aucun touriste ne te reprocherait une telle initiative, tu sais ? Je voulais savoir si c’était définitif ou non. »
Il y avait eu un examen, mais l’avait-il réussi ? Maxime en doutait.
« Verdict ?
— Réapprends à voyager d’abord. Ne t’abandonne pas, pas comme le pauvre type avec ses tuyaux au restaurant. J’espère qu’il y aura toujours des gens pour penser qu’on vaut mieux que ça.
— Je pars dans dix jours.
— Et moi demain. »
Maxime eut l’impression d’être foudroyé en apprenant cela.
« On ne se reverra jamais.
— Il m’arrive aussi de faire la touriste, tu sais. Je n’ai pas un prénom commun.
— Enfin.
— Bice, un diminutif de Béatrix. Ma grand-mère me répétait souvent que j’étais prédestinée pour mon métier, avec un tel prénom.
— À cause de Dante ?
— Il paraît que ça veut dire la voyageuse. »
Maxime ne put se retenir de rire.
« Non, ne te moque pas. Pourquoi vous avez toujours la même réaction ? Et après, on s’étonne que je garde ça pour moi. Ce n’est pas drôle, vraiment pas. Je l’aime bien mon prénom, il n’est pas ridicule. J’avais une cousine qui s’appelait comme ça, je t’assure. »
Et pendant que la voyageuse tentait de se justifier pour calmer le rire de Maxime, Rome demeurait magnifique tandis que l’on dansait sur les toits, la nuit. Elle attendait qu’on la partage avec des amoureux sincères de ses mystères, ceux qui oseraient s’y perdre, s’y désorienter. Le voyage commençait à peine.